MARC AUREL, dans ses notes pour lui-même, écrit :

« Il faut qu’un œil soit en état de voir tout ce qui est visible, et ne dise pas : je veux du vert, car c’est le fait d’un homme aux yeux malades. De même, une ouïe, un odorat sain, doivent être prêts à tout ce qui peut être entendu ou senti, (…)

Une intelligence saine doit également être prête à tout ce qui peut arriver. Mais celle qui dit : « puisse mes enfants avoir la vie sauve ! » ou bien : « puissé-je, quoi que je fasse, par tous être loué ! » est (comme) un œil qui réclame du vert, ou des dents qui réclament de tendre.[1] »

[1] Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, livres X, XXXV, éditions Flammarion, 1992, P152.

 

LE PHILOSOPHE SOULÈVE ICI UN POINT ESSENTIEL :

nous sommes « comme un homme aux yeux malades », lorsque nous espérons une seule partie de tous les possibles et repoussons le reste.

 

En effet, en repoussant les événements qui ne nous plaisent pas, c’est la vie elle-même que nous refusons. Nous l’accueillons en lui imposant nos conditions, nous souhaitons qu’elle se plie à nos désirs. Bref, nous ne l’accueillons pas telle qu’elle s’offre à nous, mais telle que nous voudrions qu’elle soit.

 

La conséquence est que nous partageons ce qui arrive en ce qui est bien et ce qui est mal :

Ce qui est bien, c’est ce qui nous va et ne dérange pas les valeurs que nous donnons aux événements.

Il y a ce qui est mal, c’est ce qui ne nous va pas, car cela dérange ce que nous désirons.

 

LORSQUE NOUS SOMMES INCAPABLES D’ACCUEILLIR LA VIE TELLE QU’ELLE SE PRÉSENTE À NOUS, NOUS DÉCIDONS DE CE QUI EST BIEN ET DE CE QUI EST MAL.

 

Lorsque nous sommes incapables d’accueillir la vie telle qu’elle se présente à nous, nous décidons de ce qui est bien et de ce qui est mal : nous mettons en place un système de valeurs. Ce système de valeur sera d’autant plus fort que nous sommes en difficulté de nous ouvrir à tous les possibles. Nous ouvrir aux imprévus…

 

En fait, les systèmes de valeurs se mettent en place lorsque cette ouverture manque.

Et cette ouverture, c’est ce que l’on appelle la confiance.

 

La confiance n’est pas le sentiment que tout ira bien. Car si nous éprouvons, même avec conviction, que tout ira bien, nous sommes déjà en train d’enfermer tous les possibles dans un système de valeur, à l’aune duquel nous apprécions ce qui pourrait se passer. Nous sommes en train de décréter que certains événements valent mieux que d’autres.

 

Non, la confiance, c’est la disposition intérieure d’accueillir maintenant ce qui se présente, sans placer dessus un système de valeur. C’est la disposition de s’ouvrir à la vie et tous les possibles. C’est la disposition intérieure qui permet de percevoir que, quelque soient les circonstances, ce qui se présente est un présent de la vie. Il peut très bien ne pas me plaire, mais il est là et je le reçois.

 

Finalement la confiance est l’évidente expérience que la vie est bonne en soit, donc indépendamment de mes systèmes de valeurs et de ce que j’appelle le bien et le mal.

 

L’homme aux yeux malade dont parle Marc Aurel, celui qui ne veut voir que du vert et rien d’autre, est un homme sans confiance. Il est replié sur son horizon vert et cultive le vert en rejette dans l’ombre toutes les autres couleurs qui, pour lui, sont mauvaises.

 

ALORS COMMENT ÉDUQUER LA CONFIANCE ?

 

Comment éduquer la confiance ? C’est simple, en vérité. C’est simple mais exigent, car il s’agit de l’exercer chaque jour, peut-être pendant plusieurs mois et d’y revenir toujours… Il s’agit de se mettre en condition d’accueillir tous les possibles. Comme le dit Marc Aurel, « une intelligence saine doit être prête à tout ce qui peut arriver ».

Reprenant l’exemple de Marc Aurel, si je me dis : « puisse mes enfants avoir la vie sauve ! », alors que je prenne un moment chaque jour pour tout d’abord bien sentir ce que cela fait quand je me dis : « Mes enfants ont la vie sauve ». Que cela ne reste pas une idée anxieuse, mais devienne une réelle expérience intérieure.

 

Ayant fait cela pendant quelque minutes, que je prenne un moment pour ensuite bien sentir à l’inverse, ce que cela fait de me dire : « Mes enfants n’ont pas la vie sauve. »

 

Il ne s’agit pas de se faire un film ou de réfléchir à cela. Simplement vivre intérieurement cette affirmation : « Ils n’ont pas la vie sauve ».

 

Alors, ayant vécu intérieurement ces deux propositions opposées, il sera temps de les laisser raisonner en soi toutes les deux en même temps : « Ils ont la vie sauve » et « ils n’ont pas la vie sauve ». En laissant résonner ces deux expériences en même temps, on s’ouvre à tous les possibles, et donc à la vie elle-même.

 C’est un exercice en trois temps.

Nous ne nous tenons quasiment jamais dans un tel intervalle. Nous repoussons une possibilité et accueillons l’inverse. Ici, il nous est demandé d’accueillir les deux sans en préférer une. Il nous est demandé de simplement vivre les deux possibilités opposées et de les laisser résonner en nous, de les contempler toutes les deux ensemble, sans les mettre en balance.

 (voir cet autre article sur le même sujet)

C’est mentalement impossible à faire, car ces deux possibilités ne peuvent pas survenir en même temps. Il n’est pas possible que mes enfants aient tout à la fois la vie sauve et n’aient pas la vie sauve. Pourtant dans le sentiment, c’est tout à fait faisable. Il est possible de laisser résonner ces deux expériences ensemble.

 

Ce faisant, ce qui s’affirme en nous, c’est une expérience d’accueil de tous les possibles et donc une expérience de confiance en la vie. Le rapport aux enfants devient alors beaucoup plus sain, puisqu’il se libère d’un système de valeur qu’ils n’ont plus à personnifier pour nous. Ils ont leur vie. Et la vie est bonne, même si ce qu’elle propose ne nous plait pas toujours.

 

Voilà ce que m’inspire cette citation de Marc Aurel. Je vous laisse avec la proposition d’essayer de pratiquer cet exercice.

 

Un article sur le sujet pourrait également vous intéresser. Vous pourrez le lire en suivant ce lien.

 

Qu’est-ce que tout cela vous évoque ? Je serais heureux de vous lire dans les commentaires. Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à le partager avec vos amis. Merci.

 

Bien à vous

G L