Il m’a été rapporté un cas de harcèlement dans une école d’Allemagne. Les enfants de cette classe ont 11 ans. Cinq ou six d’entre eux s’en prennent à un plus faible et le terrorisent. Cette affaire retient mon attention tout particulièrement, car j’ai eu à intervenir dans ce genre de situation et certains aspects d’ordre général mériteraient d’être partagés.

 

Mon projet n’est pas d’aborder les mesures urgentes à prendre – elles sont connues des professionnels – mais de prendre un peu de hauteur de vue et de nous décoller du symptôme pour embrasser un panorama plus large. Le symptôme, c’est un enfant en souffrance et une bande qui le harcèle. Mais ce symptôme s’intègre dans un contexte, tout comme une fièvre n’est que le symptôme d’un déséquilibre qu’il faudra prendre en compte pour éviter les rechutes.

 

Afin d’exposer ce qui doit l’être ici, il me faut d’abord procéder à un développement et évoquer les particularités pédagogiques d’une classe d’école primaire.

 

PARTICULARITÉS PÉDAGOGIQUES D’UNE CLASSE D’ÉCOLE PRIMAIRE

 

Bien-sûr, à chaque âge ses spécificités, mais il y a de la première classe du primaire jusqu’à l’entrée en secondaire, un geste commun à tous ces élèves, un enjeu fondamental à percevoir.

 

Ce geste est une aspiration partagée par tous ces enfants, dès la première classe. C’est une aspiration universelle, aimerais-je dire. Elle se manifeste à ces âges comme un manque que les adultes tâchent de compenser par leur présence. Les adultes sont éducateurs justement en la rendant présente par de multiples moyens.

 

Ce manque des enfants de l’école primaire, c’est celui d’une ressource fondamentale.

 

(Dans les petits âges préscolaires, un autre manque devait être compensé. Il en a été question dans l’article intitulé LE GROS NAVET. Dans les âges qui suivent le primaire, c’est encore autre chose. Il en a été question dans QUE FAIRE ? MON ADOLESCENT N’EN FICHE PAS UNE.)

 

Cette ressource qui est appelée à devenir présente au fil de l’école primaire est celle de pouvoir se tenir devant les perceptions et de percevoir les intervalles, les liens qui s’établissent entre elles. Dit comme ça, cela ne vous évoque peut-être pas grand-chose. Mais songez seulement aux jeunes enfants qui entrent à l’école pour la première fois. Ils ont un jour appris à reconnaitre la petite mouche sur la nappe, la fourmi, le nuage dans le ciel. Ils ont focalisé sur d’innombrables détails. Bien souvent, ils savent lire leur prénom et peuvent nommer une multitude de choses de leur entourage et même de bien plus loin. Pour peu qu’ils s’y intéressent, ils connaissent désormais par leur nom tous les cétacés du globe. Ils sont incollables sur des sujets spécifiques. Ils peuvent en dresser des listes ou collectionner des cartes de jeux dont ils savent par cœur tous les attributs. Brefs, ils ont un patrimoine de représentations phénoménal.

 

Poussons ce geste un peu plus loin. Forçons le trait. Qu’obtenons-nous ? Où allons-nous en augmentant toujours plus ces accumulations de données brutes ? Où se retrouve-t-on bientôt ?

 

On se retrouve dans un chaos.

Cela pourrait ressembler à ce que nous connaissons lorsque saturés d’informations, de courriels, d’agendas pleins, nous ne savons plus où donner de la tête. Vers 7 ans, on vit un tel chaos. On ne sait plus où donner de la tête. Ce n’est pas aussi manifeste, mais c’est fondamentalement parce que vers 7 ans, devant toutes les perceptions qui s’offrent à lui, le jeune enfant développe des stratégies. Il organise ce qu’il peut. À défaut de pouvoir percevoir l’ordre du monde, il met son monde en ordre comme il le peut. Il fait des listes, il aime les listes. Je viens d’évoquer ces enfants qui collectionnent les données au sujet des cétacés. D’autres reconnaissent la marque et le type de la voiture qui vient de passer dans la rue juste en ayant entendu son moteur. D’autres encore collectionnent les accessoires pour leur poupée. Les enfants essaient de donner un ordre au monde, là où les perceptions formeraient sinon un trop grand chaos d’informations.

 

Donner son ordre au monde est le maitre mot.

C’est une ressource qui vient compenser l’impossibilité de pouvoir percevoir l’ordre du monde. Là où on aspire à percevoir les liens entre les choses, la profondeur qui s’ouvre entre elles, la beauté qui transparait dans ces rapports, la richesse du monde, son harmonie, sa cohérence fondamentale, ne pouvant le faire encore, on donne soi-même un certain ordre à ce qui sinon ne serait qu’un désordre.

 

Quand on ne peut pas encore se tenir devant ses perceptions et goûter aux intervalles qui s’approfondissent entre chacune d’elles, on focalise sur chaque détail et on range ces détails selon des ressemblances. Et l’on obtient bientôt des listes de cétacés, de dinosaures ou d’accessoires pour poupées.

 

Seulement, un problème survient bientôt !

 

Selon quels critères, comme jeune enfant de primaire, vais-je poursuivre mon agencement du monde ?

 

Je n’ai aucun critère pertinent. Alors l’absence de critères, j’ai un palliatif : ce sont mes sentiments.

 

J’aime ou je n’aime pas ce que je perçois. Et selon que j’aime ou n’aime pas, je classe dans la rubrique bien ou mal. Je n’aime pas voir le mendiant dans la rue. Il est sale et il me fait un peu peur. Alors ce n’est pas bien d’être mendiant dans la rue et probablement que le mendiant est méchant aussi. Car méchant, ce n’est pas bien et c’est dans la même rubrique que sale.

 

De même, le sentiment qui m’unit à mes proches, à mes copains, les relations que j’établis à ces âges-là, pallient ce manque de critères permettant d’agencer le monde. Ce qu’ils pensent, je le pense, ce qu’ils font, je le fais, car je les aime.

 

UN HARCÈLEMENT DANS UNE CLASSE DE 11 ANS.

 

Revenons à cette affaire de harcèlement dans une classe de 11 ans.

 

Sans même connaitre les détails de cette affaire, certaines lignes générales découlant directement de ce qui vient d’être exposé, sont à considérer.

 

Ressources pédagogiques

 

Il est important de comprendre que les enfants ont, certes, chacun leur personnalité et leurs enjeux personnels, mais qu’ils évoluent dans un âge où se tenir devant les perceptions est l’enjeu premier pour chacun.

 

C’est parce qu’ils ont besoin de rendre présent cette ressource fondamentale, qui permettra par exemple un jour d’accueillir deux opinions différentes sans focaliser sur l’une et rejeter l’autre, qu’ils vivent certaines nécessités.

 

Comme nous l’avons dit, ils ont besoin d’adultes qu’ils puissent aimer (et qui seront bientôt remis en question vers 12-13 ans). Cet amour, ou pour le moins cette sympathie, est le palliatif au manque de critères permettant de comprendre l’univers. Ils vont donc boire ce que l’adulte leur apportera, s’ils ont au moins de la sympathie pour lui.

 

Et ce qu’ils boiront, ils ont besoin que ce soit en accord avec l’ordre du monde et non pas l’expression d’un arbitraire tout personnel.

 

L’enseignant a donc en tout cas deux points d’appui pédagogique :

 

  • Le premier appui pédagogique : mettre en évidence l’ordre du monde.

Être soi-même la ressource qui manque aux enfants de l’école primaire, c’est-à-dire, manifester les liens qui existent entre les éléments du monde. Apporter de la profondeur dans la multitude d’informations que les enfants reçoivent, en montrant les liens qui existent entre les matières que l’on étudie. Soigner les liens entre la classe et les autres classes. Même si les élèves n’en ont pas conscience, les liens que l’enseignant tisse entre les parents et lui, entre ses collègues et lui, sont fondamentaux pour la santé de la classe.

 

Je ne développe pas ce point plus avant : vous en avez un développement dans l’article DES RUCHES À L’ÉCOLE.

 

  • Le deuxième appui pédagogique est d’être soi-même la loi non arbitraire de la classe. L’autorité bienveillante. L’enseignant est, par ce qu’il fait, ce qui permet de mettre le monde en ordre. Il dit comment organiser le cahier, il écrit la date au tableau, il a ses façons de faire qui deviennent références et le jeune écolier s’y référera : « Le maître ou la maîtresse a dit qu’il fallait faire comme ceci… »

 

A contrario, les jugements arbitraires d’un enseignant ayant ses préférences et ne pouvant accueillir les éléments du monde sans les critiquer, donnerait certes par ses jugements un certain ordre au monde, mais ce serait un ordre qui, ne tenant pas en compte la totalité du monde, serait pour le monde comme un poison, un feu destructeur qui tranche et sépare.

 

Les valeurs que l’on donne aux choses ne sont jamais universellement partagées. Il ne s’agit donc pas de donner des jugements de valeurs aux choses ou aux êtres, mais de se tenir dans un rapport juste avec chacun d’eux.

 

Il est donc demandé à l’enseignant d’être comme un soleil qui éclaire l’univers. Ne pas s’appuyer sur des jugements de valeur personnel, faute de quoi les élèves vont vivre le feu de l’arbitraire, celui qui ouvre des fronts et des luttes pour le pouvoir. Ils vont manifester ce pouvoir dans des rapports de forces, par exemple en harcelant.

 

Ainsi, les enfants qui harcèlent à cet âge, tout comme celui qui est harcelé d’ailleurs, ne font que manifester par la puissance des uns et l’impuissance de l’autre, la nature d’un feu dont devra s’occuper l’enseignant avec attention.

 

(Attention : mon propos n’est pas de dire que c’est à cause de l’enseignant qu’on en est arrivé là, mais que l’enseignant peut devenir une ressource centrale pour que guérisse cette situation).

 

Les élèves qui harcèlent à cet âge, tout comme celui qui est harcelé d’ailleurs, manifestent le besoin d’avoir avec eux une autorité bienveillante et ce qui fait autorité, c’est de pouvoir établir des liens entre les choses, les matières enseignées, les gens… (voir les deux appuis pédagogiques énoncés plus haut)

 

Ainsi, l’enseignant à les moyens de devenir une ressource en agissant dans le sens de ce qui est décrit plus haut. Cela vous semblera peut-être très éloigné du problème dramatique vécu par l’enfant harcelé, mais si ce point n’est pas pris en compte, la situation ne changera pas de sitôt. Elle se calmera peut-être à un endroit pour ressurgir ailleurs.

 

 Au sujet des ressources extérieures

 

Dans un cas de harcèlement on peut être amené à faire intervenir une équipe de crise composée de psychologues et autres experts.

 

Il y a cependant encore un point à ne pas oublier. Nous nous trouvons dans un décor d’école primaire. Dans ce décor, l’enseignant peut jouer le rôle du feu, du bon feu qui éclaire le monde, comme un soleil (voir plus haut). Un feu auquel aspirent les élèves qui prennent à leur manière ce rôle lorsqu’ils en manquent, et deviennent, tant les harceleurs que le harcelé, des aspects polaires d’un même feu arbitraire.

 

Et les élèves se regroupent pour en harceler un autre. La réunion en bande joue le rôle de la ressource palliative (voir plus haut). Comme dit, le sentiment qui m’unit à mes copains, les relations que j’établis à ces âges-là, pallient ce manque de critères permettant d’agencer le monde. Ce que les copains pensent, je le pense, ce qu’ils font, je le fais, car je les aime.

Cette ressource palliative se met en place quand les élèves n’ont pas de quoi hiérarchiser les perceptions et les pensées qui les traversent. Tout se passe donc comme s’ils avaient soif d’une autorité bienveillante en mesure de leur apporter de quoi hiérarchiser les perceptions et les pensées qui les traversent. Ils sont en roue libre et cherchent cette autorité qui les aide à rencontrer ce qui les entourent.

 

Ce point est important. Il y aura, dans un tel cas de harcèlement, probablement des mesures répressives, mais ce que ces enfants cherchent c’est quelqu’un qui fasse autorité par sa façon de mettre en évidence les liens entre les choses.

 

Or la réunion d’experts qui se penchent sur cette situation, est-elle aussi, du fait de sa qualité relationnelle, de même nature qu’une ressource palliative (des personnes se réunissent pour trouver des critères pertinents permettant de remettre de s’orienter dans ce qui est devenu un chaos). Ainsi, en se réunissant ces experts mettent en place quelque chose qui joue, de fait, dans le décor de l’école primaire, le rôle d’une ressource palliative. Comme une ressource palliative ne peut être là que parce que manque une autorité conduisant la classe, elle entérine le fait que l’autorité manque. Et si elle ne manquait pas, elle pourrait l’affaiblir de fait, ce qui aurait pour conséquence d’offrir un terrain propice au harcèlement. Ainsi, en aidant, on prend le risque d’installer le problème dans le temps. Il sera peut-être en sourdine, mais demeurera comme une lave souterraine.

C’est pourquoi il serait à considérer que les experts, les psychologues, qui auront à intervenir dans l’école auprès des enfants, puissent être si possible placés, du point de vue des élèves, sous l’autorité de l’enseignant.

 

Ces quelques mots n’abordent évidemment pas ce qui devra être fait pour l’enfant harcelé. Comme il est avec les harceleurs en train de manifester une polarisation du feu, le soutien psychologique dont il a besoin, lui apprendra à ne pas poursuivre avec le feu, c’est-à-dire ne pas entrer dans la menace (en se mettant au-dessus), ni dans l’excuse ou la supplication (en se plaçant en dessous) mais à retrouver confiance.

Ce qui m’importait ici était de parler du contexte de classe alors que souvent l’on focalise sur le harcelé et les harceleurs en oubliant de voir l’ensemble du phénomène. On se sera aperçu que les enjeux sont bien plus larges que ceux d’un conflit entre élèves. Se manifestent ici des nécessités pédagogiques qui se proposent comme une prévention efficace lorsqu’elles peuvent être prises en considération.

 

Guillaume Lemonde

 

 

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