Vous connaissez l’expression toute binaire : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. (On doit ce proverbe à Musset qui en a fait le titre d’une pièce de théâtre en un acte.)

C’est l’évidence même : elle ne peut être les deux à la fois. La logique nous interdit de penser les deux à la fois. De même, il n’est pas possible qu’une chose soit à la fois vraie et fausse, petite et grande, belle et laide, désordonnée et rangée, puissante et impuissante, bonne et mauvaise…

En tout cas, ce n’est logiquement pas possible. À moins de changer de référentiel pour chaque proposition (la souris est petite en regard du chat, mais grande en regard d’une puce.), notre expérience du monde est binaire.

Photo :Gianfranco Vitolo 

D’ailleurs, quand on dit qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, il nous est demandé de faire un choix et ce choix est binaire lui aussi. Dans notre monde polarisé, notre préférence est elle même polarisée entre un « je désire» et un « je ne désire pas ». Elle se porte de façon binaire sur l’une des deux propositions et rejette l’autre.

Si je crains les courants d’air, la porte fermée me va. La porte ouverte m’ennuie. Si je suis claustrophobe, je préférerai la porte ouverte.  

Or, nos préférences, dans un monde binaire, sont la référence.

Ce sont même elles qui polarisent l’univers et nous empêchent de le voir pour ce qu’il est. Par exemple, qu’a-t-on appris de la porte en la préférant fermée ou ouverte ? Rien. On a juste satisfait un désir. La porte nous ne intéresse pas pour ce qu’elle est, mais pour ce qui nous arrange. Et je dirais même plus : quand nos préférences deviennent le référentiel, elles finissent par nier ce sur quoi elles se portent.

 En effet, si nous refusons qu’une porte puisse être de temps en temps fermée, c’est la porte elle-même que nous refusons. Autant l’enlever. Si nous refusons qu’elle puisse être de temps en temps ouverte, c’est la même chose : autant monter un mur à la place.

Alors vous comprendrez qu’en faisant la même chose avec nos sentiments, nos perceptions, l’autre que moi et la vie qui s’offre à nous, ce sont les sentiments, les perceptions, l’autre et la vie que l’on finit par nier. C’est ce que j’aimerais développer ici.

 

 

Comment avoir encore des sentiments, si nous refusons ceux qui sont désagréables ?

 

Les stratégies que nous allons mettre en place pour ne pas ressentir ce qui nous blesse, vont nous rendre insensibles.

Par exemple, si nous analysons et rationalisons pour ne pas avoir trop mal, nous n’accordons bientôt plus aucune valeur à notre ressenti. Nous n’avons plus confiance en lui et nous sur-investissons la pensée qui finit par se suffire à elle-même. Ceci aboutit aujourd’hui à mettre en place des arbres décisionnels et des protocoles, de façon à évincer toute subjectivité dans les processus de décision. Comme dit, nous devenons insensibles. Et cela culmine dans l’intelligence artificielle.

 

L’intelligence artificielle découle directement du traitement binaire de nos sentiments. Il sera pourtant essentiel que nous apprenions à nous tenir au milieu de sentiments contraires et à les garder en conscience sans les opposer. Nous avons à apprendre à les ressentir dans leur opposition, l’un et l’autre en même temps. Lorsque la vie nous amène à vivre de tels grands écarts intérieurs, nous luttons généralement contre eux. Nous luttons, jusqu’à ce qu’ils nous libèrent et nous fassent découvrir une stabilité intérieure insoupçonnée.

 

 

Comment percevoir le monde qui nous entoure si nous opposons l’ordre au désordre ?

 

En opposant l’ordre au désordre, c’est le monde manifesté dans son entier que nous refusons et nous nous condamnons à n’en percevoir qu’un mirage.

Songez ne serait-ce qu’à ces programmes de traitement d’image qui lissent les défauts que l’on croit percevoir, jusqu’au plus infime pixel. Nous n’accordons plus de valeur à la réalité telle qu’elle est, mais à un mirage. Nous créons des fleurs artificielles soi-disant plus vraies que nature et des automates qui bougent comme des humains.

La réalité va bientôt sembler plus aride et terne que ces artéfacts. Il est pourtant essentiel de nous tenir au milieu de ce que nous percevons, en résistant à l’impérieux besoin de tout remettre en ordre. C’est dans cette écart binaire entre l’ordre et le désordre, que nous apparaît la profondeur du monde et c’est dans cette profondeur que nous pouvons devenir présents à ce que nous percevons, et découvrir notre propre profondeur.

 

 

Comment éprouver ce que notre présence et celle des autres ont d’unique si nous refusons la présence de l’autre ?

 

Lorsque nous voulons remporter un combat contre quelqu’un, celui-ci devient notre propre point de référence et nous nous réduisons immanquablement à nous nier nous-mêmes.

Si nous voulons remporter un combat contre quelqu’un, c’est que ce quelqu’un nous détermine, nous dérange, nous gène, nous empêche d’agir comme nous le voudrions. Le simple fait de vouloir remporter un combat contre quelqu’un vient de ce que nous ne sommes pas nous-mêmes en pleine possession de nos moyens.. Nous avons donné à cette personne un ascendant sur nous. Ainsi, lorsque nous voulons remporter un combat contre quelqu’un, c’est que nous sommes en train de nous nier nous-mêmes. D’ailleurs, du point de vue du Je, c’est le vaincu qui remporte l’affrontement. C’est le propre de chaque guerre : lorsque les Romains ont vaincu les Gaulois, ils sont devenus gallo-romains.

Alors, pouvons-nous faire face à notre vis-à-vis et soutenir sa présence sans essayer d’ajuster la nôtre à la sienne ? Pouvons-nous simplement nous tenir dans cet entre-deux, en résistant à la tentation de croire d’une façon toute binaire, que l’un serait plus fort et plus puissant que l’autre ? Pouvons nous soutenir l’impuissance et la puissance en même temps ? Nous découvrons, en soutenant cet intervalle, une force intérieure nouvelle, celle de l’engagement et du courage capables de déplacer des montagnes.

 

Comment percevoir la vie dans son essence si nous ne voulons garder que les bons moments ?

 

En nous opposant aux mauvais moments, c’est la vie elle-même que nous refusons.

Les stratégies que nous mettons en place pour arriver à nos fins, nous enferment dans une existence où plus rien n’est réellement mauvais, mais où plus rien n’est bon non plus. Nous nous fermons à ce que la vie propose et perdons confiance en elle. Les scientifiques qui rêvent de faire disparaître les symptômes des maladies, et même la mort, nous enferment dans un monde sans avenir. Si nous parvenions à supprimer les risques de toutes sortes, c’est notre rapport à l’existence que nous condamnerions.

Il est essentiel que nous apprenions à accueillir les moments désagréables afin de les traverser au mieux. Le médecin est celui qui aide cette traversée par tous les moyens à disposition, pas celui qui fait obstacle à la traversée en empêchant le désagrément artificiellement. Les manipulations génétiques constituent aujourd’hui le summum de cet artifice. Il s’agit de ne pas se voiler la face et de devenir témoin des bons comme des mauvais moments. Il s’agit de découvrir, par ce que cela demande de confiance pour le faire, notre présence faisant chemin à travers eux. Découvrir que nous sommes en chemin et que ce chemin est ouvert. Absolument ouvert.

 

Voilà ce que j’avais à partager avec vous aujourd’hui. Vos commentaires seront bienvenus et si cet article vous a plu, je vous remercie de le partager.

 

 

Pour aller plus loin :

Guillaume Lemonde, Les paysages de nos quêtes, compte d’auteur, 2018.

Disponible sur https://saluto.fr