• Nous pensons naturellement d’une façon binaire.

Nous pensons naturellement d’une façon binaire. Pour nous, tout l’univers est polarisé : s’il y a le haut, il y a le bas, s’il y a la gauche, il y a la droite, s’il y a l’avant, il y a l’arrière, s’il y a le jour, il y a la nuit. La liste est infinie. Du coup, notre pensée associe toute proposition à une proposition opposée. Et il ne faut pas longtemps pour que d’opposé en opposé, on s’enferme dans des paradoxes insolubles. Et c’est pourquoi, il est urgent de sortir de la pensée binaire.

C’est ainsi que des personnes engagées pour une cause, peuvent se retrouver complétement désorientés par des contradictions intenables. Un exemple tout trouvé est celui qui le premier me fit réaliser que notre pensée binaire est un piège. C’était dans les années quatre-vingt. Les dirigeants de nos pays d’Europe avaient décidé que les frontières avaient à s’ouvrir. Cela fit polémique.

Si vous pensez que c’est bien que les frontières n’existent plus, cela implique automatiquement, pour la pensée binaire, que ce serait mal qu’elles soient encore là. Nous pensons comme cela sans cesse.

L’idée d’ouvrir les frontières était pour beaucoup de gens une chose positive : allez savoir, peut-être étaient-ils claustrophobes. Mais d’autres redoutaient les courants d’airs. C’est pourquoi ils souhaitaient la protection qu’offrirait la fermeture des frontières et s’exclamaient que leur ouverture était une mauvaise chose ! Et ces deux groupes essayaient de se convaincre mutuellement de l’ineptie de leur point-de-vue respectif. Mais c’était peine perdue : la pensée binaire ne fonctionnant que par points-de-vue, elle reste clivante et empêche les échanges factuels. Alors comment sortir de la pensée binaire ?

  • John Lennon, un chanteur alors célèbre, y était allé de sa chanson

John Lennon, un chanteur alors célèbre, y était allé de sa chanson : Imagine qu’il n’y ait aucun pays, (…) aucune cause pour laquelle tuer ou mourir, aucune religion non plus ; imagine tous les gens, vivant leur vie en paix[1] (…).

Mais, comme on pouvait s’y attendre, il y eut avec l’ouverture des frontières, des courants d’air entrainant dans un sens une immigration incontrôlée et dans l’autre des fuites de capitaux, si bien que des populations entières se mirent à dresser des barricades devant chez elles.

Et soudain, c’est la fermeture des frontières qui devint sympathique pour un grand nombre. Mais on s’aperçut que la fermeture allait de paire avec la perte d’avantages très basiques, comme celui de pouvoir voyager sans visa ou de travailler à l’étranger.

Alors, on se mit de nouveau à se féliciter que les frontières aient disparu. Et on ne sut bientôt plus ce qui était vraiment bien ou mal. On s’en remit donc aux experts qui décryptaient pour nous l’actualité.  Un petit nombre de personnes bien placées, avaient compris l’importance de pouvoir influencer les sympathies de façon à orienter l’opinion en leur faveur. Elles achetèrent les experts et dirent ce qui était bien de penser.

[1] John Lennon, Imagine, 1971.

 

  • À la fin du XXème siècle, cette bienpensance chapotait déjà tout le paysage politique et médiatique.

À la fin du XXème siècle, cette bienpensance chapotait déjà tout le paysage politique et médiatique. Elle utilisait un discours sympathique, pour servir ses propres intérêts. Pour que ce petit nombre puisse s’enrichir grâce à la mondialisation et à la disparition des normes douanières, il suffisait de présenter l’ouverture des frontières en termes d’amour du voisin, de générosité, de progrès et de dire que ceux qui s’y opposeraient seraient racistes, réactionnaires et qu’ils ne comprendraient pas la modernité.

On en venait à être pour, parce que l’on ne voulait surtout pas être du même côté que ceux qui disaient être contre… Et vous constaterez que c’est pareil aujourd’hui, sur à peu près tous les sujets médiatisés.

La pensée binaire installée autrefois dans le clivage gauche-droite de chaque parlement, ne pouvait aboutir qu’à une organisation verticale du monde, où des sages et des experts remplacent ce qui est endormi en chacun de nous. La pensée binaire ne pouvait aboutir qu’à un ordre mondial dirigé par quelques uns.

La bienpensance est une arme dans la guerre de la pensée faite à l’humain. Il n’est d’ailleurs besoin d’aucune police de la pensée, comme sous Staline ou Hitler, pas de Gestapo. Cela se fait aujourd’hui beaucoup plus efficacement, puisque c’est le peuple déboussolé qui se charge lui-même d’être le policier de chacun. Et chacun relaie l’opinion générale, initiée par les bienpensants qui nous disent quoi penser.

Branchés sur Google, une armée d’internautes malléable occupe les réseaux d’information. Elle démonte toute pensée non conforme à la bienpensance. Tout le monde est susceptible de se fondre dans cette grande toile. Une pensée déshumanisée enveloppe désormais la planète, jusque sur les réseaux informatiques. Il faut une sacrée dose d’aplomb pour exprimer quelque chose qui ne serait pas reconnu convenable par la bienpensance.

  • Il est urgent d’humaniser la pensée

Il est urgent d’humaniser la pensée. C’est ce que cette situation nécessite. Toute cette dérive n’est là que pour ça. Pour cet éveil à venir.

La pensée binaire n’est pas spécifiquement humaine. Elle n’est pas pénétrée de ce qui fait notre spécificité. Mon chat y arrive tout aussi bien : lorsqu’il voit que sont écuelle est vide, j’ignore ce qu’il se dit et si même il se dit quelque chose, mais sa pensée féline a bien saisi qu’il serait souhaitable que je remplisse l’écuelle. Il ronronne avec insistance en se frottant à mes mollets.

Une écuelle pleine est une bonne chose pour lui et cela implique naturellement qu’une écuelle vide ne lui plait pas. Bien sûr, notre intellect peut sans doute mieux que mon chat argumenter le pour et le contre de toute chose, mais il n’en reste pas moins que cette structure binaire sur laquelle s’exerce notre intelligence, n’est pas l’apanage des humains. Elle est animale probablement. Elle vient de ce que nous sommes, avec les animaux, polarisés entre deux référentiels inconciliables : un monde extérieur contraignant et un monde intérieur exigeant. Elle est connectée aux sympathies et aux antipathies que nous éprouvons pour ce qui nous entoure. Elle est chargée d’affects.

  • À quel moment notre pensée est-elle spécifiquement humaine ?

Mais alors, à quel moment notre pensée est-elle spécifiquement humaine ? Comment nous tenir au cœur de cet univers polarisé, comme des humains, sur nos deux jambes ? Comment nous dresser intérieurement ? En fait, c’est une question d’équilibre à trouver. Seulement nous ne le trouvons pas facilement et nous restons allongés, tels ces nourrissons qui attrapent leurs pieds pour les porter goulument à la bouche.

La pensée binaire fonctionne ainsi. Une fois, elle affectionne le pied gauche et repousse le droit, et le moment d’après, elle inverse ses préférences. Nous oublions de marcher. Nous oublions de nous tenir au cœur de l’univers, entre la gauche et la droite, entre le bas et le haut, entre l’avant et l’arrière. Nous ne parvenons pas à nous tenir sereinement au centre des pensées qui nous occupent. Nous jetons notre dévolu sur une question et repoussons l’idée inverse, par polarisation. Nous basculons d’un côté ou de l’autre.

Une pensée humanisée ne met pas les concepts en opposition. Elle se tient entre eux et les considèrent ensemble, comme faisant partie d’un même tout. Prenez le temps d’essayer par vous-mêmes : pensez ouverture et fermeture en vous plaçant au centre, comme un marcheur sur ses deux jambes.

  • Ne laissez pas vos sympathies vous chuchoter ce qui est vrai

Ne laissez pas vos sympathies vous chuchoter que l’une ou l’autre de vos jambes serait positive ou négative. D’ailleurs, si une pensée éveille chez vous une sympathie ou une antipathie, dites-vous que vous êtes probablement pris dans un conflit binaire. Résistez ! Pensez-le jusqu’au bout. Sortez de la pensée binaire !

Dans l’exemple que j’ai choisi, vous vous apercevrez que pour penser l’ouverture en même temps que la fermeture, il faut faire intervenir le temps : un rythme réunit ces deux concepts. C’est comme avec une porte que l’on va pouvoir ouvrir si elle est fermée, ou fermer si elle est ouverte. C’est cette alternance qui est au centre, cette mobilité. La fermeture ou l’ouverture se tiennent de part et d’autre de cette présence mobile capable d’ouvrir et de fermer la porte.

Mais elles deviennent des maux si elles ne peuvent être saisies dans cette possibilité d’alternance, car elles devront alors coexister sans plus aucune souplesse. Et de fait, en ouvrant de façon permanente toutes les frontières entre les pays, c’est la frontière extérieure du continent que l’on essaie de fermer, en permanence.

Pour rendre possible cette non-dualité dans le domaine des pensées, comme dans celui des sentiments d’ailleurs (voir ici un article à ce sujet), cela nécessite de faire sienne une ressource intérieure appelée STABILITÉ INTÉRIEURE. Cette stabilité, comme l’axe de la balance entre les deux plateaux, permet de réunir les opposés en un tout. Une porte ou une frontière, sont ouvertes et fermées par nature : il n’est pas besoin de préférer l’une des deux options…

Pour éprouver cette stabilité, qui permet de sortir de la pensée binaire, il est nécessaire de l’exercer (cela prend du temps et c’est exigeant comme n’importe quel exercice). Il ne s’agit pas d’une construction mentale, mais d’une réelle expérience intérieure.

En pratique, si vous avez une préférence pour une frontière ouverte, prenez le temps de la visualiser et de la laisser intérieurement ouverte quoi qu’il arrive. Vous vous apercevrez que le positif contient également du négatif. Pas besoin de réfléchir à ce sujet. Il s’agit de le ressentir. Comme nos pensées sont prises par nos sentiments binaires, allons jusqu’au bout : ressentons la frontière ouverte et remarquons que là où nous pensons la chose positivement, il y a forcément une touche de sensation désagréable. Cela laisse un goût particulier. Je le répète, ne réfléchissez pas à la chose : vous satureriez l’expérience avec votre tête et n’arriveriez pas à l’expérience que j’aimerais vous permettre de faire.

Ensuite, procédez de la même façon avec la proposition inverse, celle qui vous plait moins, par exemple : « la frontière est fermée ». Vous remarquerez que là où vous éprouvez une antipathie, des aspects agréables sont forcément à ressentir.

Vous avez maintenant deux expériences. Il ne s’agit pas de les mettre en balance pour voir ce qui est le mieux. Si vous faisiez ça, vous seriez de nouveau sous l’emprise de votre mental et ne pourriez vivre l’expérience que je vous propose de faire.

Prenez juste le temps pour vous souvenir des deux expériences en même temps. Ces deux expériences sont antinomiques. Une frontière ne peut pas être ouverte et fermée en même temps. Alors ne pensez pas les deux expériences, mais laissez simplement résonner ces deux expériences en vous.

Si vous faites cela chaque jour

Si vous faites ça chaque jour, vous vous apercevrez que cette troisième phase de l’exercice permet de découvrir un calme intérieur particulier. Une sorte de distanciation par rapport aux pensées, que l’on peut de ce fait penser plus clairement. Ce calme offre la stabilité intérieure qui permet de sortir de la pensée binaire. Il permet de fédérer les points de vue et d’unir les opposés dans une pensée les englobant. C’est une union qui élève vers une pensée plus large.

Je vous souhaite d’essayer et reste à votre disposition (dans les commentaires).

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À bientôt

Guillaume Lemonde

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