Sommes-nous superstitieux ?

 

J’ai connu un homme qui avait peur des voleurs. Comme il était prévoyant, il avait fait installer une alarme ultrasophistiquée. Elle était sensée rendre les cambriolages impossibles. Mais il n’avait pas prévu qu’un cambrioleur s’était fait engager dans l’entreprise de protection et avait été très intéressé par cette maison, que quelqu’un semblait si soucieux de protéger…

 

Même si, grâce à la technologie, nous avons les moyens de prévoir de plus en plus de choses, un imprévu reste par définition imprévisible.

Oui mais bientôt, avec l’intelligence artificielle, nous pourrons tout prévoir !

– Nous pourrons tout prévoir ? Peut-être ! Mais seulement ce qui est prévisible ! Il ne faut pas confondre le futur et l’avenir !

 

LE FUTUR ET L’AVENIR NE SONT PAS SYNONYMES.

Ils n’ont pas la même direction : le futur s’en va loin après ce que nous vivons maintenant, prolongeant le temps au-delà du présent. Il est la représentation que l’on se fait de l’après. Il est le développement de ce que l’on connaît. Et comme ce que l’on connaît c’est le passé, le futur n’est jamais que la prolongation du passé vers un moment ultérieur. L’avenir quant à lui, c’est tout autre chose. Il est ce qui vient à nous. L’avenir s’approche du moment présent. Il est à venir, il est ce qui advient. Il n’est donc le développement de rien de connu. Il est totalement imprévisible.

 

Pour notre conscience habituelle, comme le temps est linéaire, orienté, telle une flèche, du passé vers le futur, rien n’est en train d’advenir. Tout ce qui sera ne peut être que la conséquence de tout ce qui s’est passé jusque-là. Notre conscience habituelle confond le futur et l’avenir. Elle en fait des synonymes. Pour elle l’avenir est donc cet endroit encore virtuel où surviendront toutes sortes de choses, dont celles que l’on n’aura pas prévu. C’est pourquoi elle a toutes les raisons de se méfier de lui.

 

Elle ne connaît pas la confiance en l’avenir, ou du moins, la confiance dépend pour elle de mille précautions préalables. C’est une confiance conditionnée. Si, à la rigueur, on pouvait tout prévoir, nous pourrions avoir confiance, dit-elle. Nous n’aurions pas à craindre les mauvaises surprises et nous pourrions choisir librement ce qui est le meilleur pour nous. Si nous pouvions garantir que tout se passera bien.

 

Il suffit de négliger un détail et déjà nous nous retrouvons avec un problème. Alors dépêchons-nous d’identifier tout ce qui pourrait faire problème avant qu’il ne soit trop tard ! Soyons prévoyants ! Utilisons tous les moyens nécessaires ! C’est le minimum, si l’on veut avoir confiance !

Pour notre conscience habituelle, notre rapport à l’avenir ne peut être qu’angoissé et nous le compensons en devenant perfectionnistes : nous ne voulons rien laisser au hasard.

 

Je repense à cette femme enceinte qui m’avouait ne pas avoir une grande confiance en la vie, et qui se méfiait des effets imprévus que pourraient avoir sur le bébé l’échographie et l’amniocentèse qu’on lui proposait. Elle ne voulait rien laisser au hasard. Pour elle, une grossesse parfaite serait une grossesse sans aucune investigation. Ce serait une grossesse naturelle et vierge de médecine.

 

À l’inverse, le médecin obstétricien se méfiait de ce qu’un problème génétique aurait pu sournoisement engendrer dans ce petit corps en formation. Il se méfiait, et c’est bien naturel, d’un détail qui aurait pu lui échapper. Il ne voulait rien laisser au hasard, lui non plus. Pour lui, une grossesse parfaite était une grossesse bien suivie et rigoureusement surveillée. Chacun avait son idée de la perfection.

 

 

SUPERSTITIONS

Même si l’on apprend à prévoir de plus en plus de choses, un imprévu reste par définition imprévisible. Notre conscience habituelle est aveugle à la vraie nature de l’avenir, qui vient à notre rencontre avec son lot d’imprévus et de nouveautés. Elle ne nous permet pas de comprendre que lorsque l’on est prévoyant, on ne fait rien de plus que de se méfier de ce qui est prévisible.

 

La croyance qu’il serait possible de se protéger des imprévus et de leurs conséquences en remplissant parfaitement certaines exigences, est vieille comme le monde. Elle est à la base de toutes les superstitions. Par exemple, la perfection que le fidèle met à sa pratique, pour se garantir un avenir meilleur dans l’au-delà, est superstitieuse. La perfection que certains médecins mettent au suivi du calendrier vaccinal ou au suivi échographique d’une grossesse, croyant que tout pourrait aller mal s’ils ne le faisaient pas correctement, est également superstitieuse.

 

Même si le XVIIIème siècle a cru voir la science comme un rempart à la superstition, les gens qui contribuent à ses avancées ne sont pas moins démunis devant l’avenir qu’autrefois. Ils ont les mêmes peurs, le même manque de confiance en l’avenir, et leur pratique ressemble parfois au culte d’un faux dieu, indiscutable par principe.

 

Lorsque, par exemple, certains scientifiques décodent le génome en espérant faire disparaître avec les imprévus génétiques de la réplication cellulaire, les maladies et pourquoi pas la mort, ils font de la chaîne d’ADN une sorte d’idole moderne qu’il faudrait satisfaire pour notre salut. Ils sont eux aussi ensorcelés dans un monde où l’avenir est vide ; un monde où ce qui viendra après n’est que le prolongement de ce qui était avant, donc un monde sans nouveauté, où tout est déjà achevé et ne peut changer que par recombinaison de ce qui existe déjà. Dans un tel monde sans avenir, l’évolution ne dépend plus que des perfectionnements que nous lui apportons nous-mêmes. C’est pourquoi certains chercheurs travaillent au perfectionnement de l’humain, à l’aide de machines, de substances ou de manipulations génétiques. Dans un monde qui se leurre sur la vraie nature de avenir, ces superstitions sont parfaitement normales.

 

Cependant, ce ne sont que des superstitions : nos progrès techniques permettent de prévoir plus de choses, mais ils n’empêchent pas l’avenir d’advenir. Ils n’empêchent pas les imprévus. En essayant de les repousser, nous avons touché à une limite infranchissable au-delà de laquelle nous ne maîtrisons rien. Les choix toujours plus complexes que nous devons prendre, la peur de ce qui pourrait arriver et la confrontation aux conséquences inattendues de ces méthodes, nous font vivre, tout aussi fortement qu’autrefois, la limite entre le prévisible et l’imprévisible. La limite entre un passé riche en expériences qui nous permet de prévoir énormément de choses, et l’avenir qui advient, toujours nouveau, surprenant, inattendu.

 

Cette limite interroge notre confiance en l’avenir, notre capacité à accueillir les imprévus sereinement, ou pas. Et c’est parce que nous n’avons pas cette confiance que nous avons parfois besoin de nous rassurer avec des moyens sophistiqués, comme nous nous rassurions autrefois en consultant les oracles. Une superstition comme une autre…

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