« Ne jamais penser à une chose ou à un être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux sans songer que peut-être cette chose est détruite ou que cet être est mort.

Que cette pensée ne dissolve pas le sentiment de la réalité, mais le rende plus intense.

Chaque fois qu’on dit : “Que ta volonté soit faite“, se représenter dans leur ensemble tous les malheurs possibles. »

 

Simone Weil[1], La Pesanteur et la Grâce, chapitre 4 – Détachement, Librairie Plon, 1947

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Simone Weil nous invite ici à un exercice.  Ne jamais penser à une chose ou à un être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux sans songer que peut-être cette chose est détruite ou que cet être est mort. Cet exercice, je le pratique depuis plusieurs années et j’aimerais partager avec vous quelques pensées à ce sujet.

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Comme nous allons le voir, Simone Weil nous offre ici un exercice de confiance, laquelle confiance est facilement confondue avec l’espoir.

IL Y A UNE DIFFÉRENCE FONDAMENTALE ENTRE L’ESPOIR ET LA CONFIANCE :

L’espoir attend un mieux. L’espoir est une projection vers un événement que l’on juge positif, selon le système de valeur par lequel on classe les bons et les mauvais évènements. L’espoir est une forme de fatalisme, puisqu’on attend quelque chose de déterminé sans pouvoir présider complètement à sa survenue.

La confiance, elle, se vit au présent.

Pour aller plus loin : En suivant ce lien, vous trouverez l’article : l’espoir fait vivre ? Vraiment ?

De même,

IL Y A UNE DIFFÉRENCE FONDAMENTALE ENTRE LE FATALISME ET LA CONFIANCE :

Le fatalisme est l’attente passive de quelque chose en particulier. Par exemple j’attends le malheur, tout en le craignant, et sais qu’il surviendra à un moment ou un autre. Je suis comme la mère de Napoléon qui s’exclamait en assistant à l’ascension vertigineuse de son fils : Pourvu que ça dure !

 

La confiance est une non-attente active : j’attends activement, mais rien en particulier. Je suis disponible pour accueillir tous les possibles, même ce qui ne me plait pas du tout. La confiance est une activité d’ouverture à ce qui se présente à tout instant, même le pire. Par exemple, il devient possible d’envisager que l’être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux soit mort.

Quand on est dans la disposition d’accueillir tous les possibles, il n’y a plus de bien ou de mal. Le système de valeur par lequel on classe les bons et les mauvais évènements selon qu’ils semblent nous convenir ou non, n’a plus lieu d’être. Tout ce qui arrive est comme cela doit arriver et l’on peut alors dire Que ta volonté soit faite.

Cela demande une grande activité intérieure, une disponibilité absolue aux imprévus.

Ainsi, l’exercice de Simone Weil est un exercice de confiance.

Pour aller plus loin : Vous trouverez, en suivant ce lien, un article traitant de ce sujet, intitulé Chance ou malchance.

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S’EXERCER À ACCUEILLIR TOUS LES POSSIBLES

S’exercer à accueillir tous les possibles nécessite, selon ce que dit Simone Weil, que nous nous représentions en plus de toutes les attentes, tous les espoirs que l’on peut avoir, tous les malheurs possibles.

Ne jamais penser à une chose ou à un être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux sans songer que peut-être cette chose est détruite ou que cet être est mort.

En réalité, il ne s’agit pas de peindre la muraille en noir, mais de tenir le pire avec le meilleur, et en même temps. Il ne s’agit pas de se persuader du pire pour y être préparé, mais de se tenir dans un intervalle qui permet d’affermir l’activité intérieure disponible pour tous les possibles. C’est l’intervalle entre les deux qui affermit la confiance.

 

En pratique, il est possible de procéder ainsi :

Plongez dans la sensation que cela fait de se dire : « L’être que j’aime est présent dans le monde ».

Toutes sortes de sentiments peuvent survenir. Il est important, pendant l’exercice, de ne pas réfléchir au sujet de ces sentiments, mais de les vivre : ressentir comment cela fait quand on se dit « L’être que j’aime est présent ». Peut-être même à quel endroit dans mon corps, puis-je ressentir ce que cela me fait de me le dire.

Ensuite, ressentez ce que cela fait quand vous vous dites : « L’être que j’aime est absent de ce monde ». Voyez comment cela fait. Là aussi toutes sortes de sentiments peuvent survenir. Là aussi, il est important de ne pas essayer de les analyser. Juste ressentir comment cela fait quand on se dit cela. À quel endroit dans mon corps, puis-je ressentir ce que cela me fait de me dire : « L’être que j’aime est absent de ce monde».

Enfin, pour sortir de la dualité, souvenez-vous des deux expériences en même temps. Laissez ces deux expériences résonner en vous en même temps. La difficulté est de ne pas balancer entre les deux. Essayez de simplement les contempler ensemble, comme si ces deux expériences avaient laissé un écho en vous.

Comme tout exercice, celui-ci est à répéter chaque jour.

Au bout d’un temps, vous remarquerez que vous vous affermissez dans cet intervalle et que cet affermissement est paisible. Et cette paix est faite de la confiance que les choses sont en ordre comme elle sont.

Je ne vous demande pas de me croire, mais vous propose d’essayer de votre côté.

Lancez-vous et revenez raconter, dans les commentaires, les expériences que vous aurez faites. Les difficultés également. Cela aidera les autres et enrichira ce témoignage. Et si cet article vous a plu, partagez-le avec vos amis !

[1] Née à Paris, Simone Weil étudie au lycée Henri IV avec le philosophe Alain. Suivant le modèle de son frère, brillant mathématicien, elle entre à l’École normale supérieure et passe son agrégation de philosophie en 1931. Elle enseigne ensuite au Puy, à Roanne et à Saint-Etienne, où elle se rapproche de la classe ouvrière. Elle écrit ses premiers essais en confrontant sa conception du marxisme avec la réalité du travail qu’elle expérimente ensuite dans les usines Alsthom et Renault. Toujours en quête d’absolu, Simone Weil rejoint le Front républicain espagnol en 1936 et connaît sa première révélation mystique à l’abbaye de Solesmes, deux ans plus tard. Dès lors, elle veut comprendre la volonté de Dieu et l’articuler intellectuellement avec ses propres expériences religieuses. Elle donne dans ‘Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu’ une interprétation mystique de la religion chrétienne, pleine de son désir de sacrifice. En 1942, forcée de se réfugier aux États-Unis, Simone Weil refuse de quitter ses compatriotes et revient aider les Forces françaises libres en Angleterre. Atteinte de tuberculose, elle s’éteint à 34 ans dans un sanatorium anglais. http://evene.lefigaro.fr/celebre/biographie/simone-weil-469.php