Fra Angelico – L’annonciation

Si vous deviez être enfermés pendant des années, avec pour seule compagnie, une image, une peinture, un tableau, lequel choisiriez-vous ?

Je posais récemment cette étrange question à mes enfants, pensant aux moines du couvent San Marco, situé Piazza San Marco, dans la ville de Florence en Italie. Chacune des cellules de ces moines, au premier étage du couvent, était parée d’une fresque de Fra Angelico, né à Vicchio di Mugello en Toscane, vers 1400, et mort à Rome, le 18 février 1455. Les moines avaient sous les yeux, tous les jours la même image, des années durant. Ils vécurent en compagnie d’une œuvre de Fra Angelico pour la vie.

Ces fresques existent encore et c’est en chemin pour aller les contempler, que je posais la question à mes enfants.

 

Avec quelle œuvre pourriez-vous vivre sans vous lasser, sans qu’elle finisse par vous insupporter au bout d’un moment ?

Bruegel l’Ancien

Après réflexion, l’ainé choisit une toile de Bruegel l’Ancien, exposée à Bruxelles. Le plus jeune hésita longuement. Sans pouvoir se souvenir du nom de l’artiste ni du titre de l’œuvre, il évoqua finalement une peinture devant laquelle il était resté en admiration, quelques mois plus tôt : les trois rois mages et leur équipage arrivant à la crèche, une toile datant de la Renaissance flamande.

 

Pour ma part, il me semble que je pourrais choisir Fra Angelico. Par exemple, sa célèbre Annonciation, située au couvent San Marco, en haut des escaliers menant aux cellules des moines. Mais presque n’importe quelle autre fresque de n’importe quelle cellule des moines ferait probablement l’affaire. Pour ne pas me lasser, avec les années, il me faudrait cependant disposer de l’original aux pigments si particuliers… Les œuvres de Fra Angelico sont à la peinture ce que Bach est à la musique.

Évidemment, c’est une appréciation toute personnelle, mais ces quelques mots sont essentiellement destinés à vous inviter à vous prêter au jeu.

Si vous deviez être enfermés pendant des années, avec pour seule compagnie une image, une peinture, laquelle choisiriez-vous ?

Vous pourrez volontiers répondre dans les commentaires.

Cependant prenez le temps d’y réfléchir et de remarquer que la question n’est pas aisée.

Observez l’endroit à partir duquel vous êtes en train de choisir.

Au début, on essaie peut-être de se souvenir des œuvres que l’on aime bien. On les passe en revue tout en laissant glisser le temps dessus. On s’en saisit d’une et l’on étire le temps pour voir si elle résiste. Puis on passe à la suivante.

 

Très vite, on s’aperçoit que cette œuvre doit être au-delà de la sympathie que l’on éprouve pour elle. Les sympathies s’envolent immanquablement. Elles ne sont que du vent, alors qu’il s’agit ici de rencontrer une image dans la durée.

 

À vrai dire, il faudrait que cette œuvre soit tissée de quelque chose que le temps ne peut pas atteindre. Une œuvre éternelle, en quelque sorte. Ce qui n’implique pas qu’elle doive être ancienne. Elle peut être d’aujourd’hui, mais éternelle quand même… (Par exemple, la toile d’Olivia Melchior, qui sert de bandeau à ce site, ferait pour moi tout autant l’affaire que Fra Angelico).

Cela signifie qu’une telle toile devrait être dépouillée de la personnalité de l’artiste, qui elle passe dans le temps et s’évanouit. Dans une telle image, l’artiste se serait effacé derrière son œuvre. L’agencement de l’image, la façon de peindre, les couleurs choisies lui appartiendraient (on pourrait les reconnaitre, comme on reconnait Bach dans sa musique) et en même temps, tout ceci ne serait que le médium sur lequel quelque chose de plus grand aurait pu se déposer. Comme si l’artiste se serait ouvert à l’agencement du monde sans avoir à imposer le sien.

 

C’est ce qui fait la différence entre une œuvre belle ou une image qui est simplement jolie. La joliesse provient de la façon plus ou moins adroite que nous avons d’agencer ce que nous percevons du monde. La beauté, quant à elle, manifeste la lumière de l’agencement du monde lui-même.

 

Aujourd’hui des programmes informatiques peuvent remettre en ordre pixel par pixel les traits disgracieux d’un visage et supprimer les détails qui dérangent sur les photographies des vacances.

 

Ces programmes, conçus pour remettre en ordre ce que nous voyons du monde, font de jolies images. Mais ils nous proposent ni plus ni moins de ne pas regarder le monde. Ils nous installent dans un mirage, loin des perceptions. Et ils nous fascineront aussi longtemps que nous oublierons d’être attentifs à ce qui nous entoure.

 

Pour dépasser ce bas niveau, cette joliesse (qui lasse après si peu de temps que nous éprouvons le besoin de changer d’image sans cesse), il nous faudrait apprendre à regarder l’ordre et le désordre avec la même attention. Les accueillir ensemble, sans balancer d’un côté ou de l’autre. Sans choisir l’un plutôt que l’autre. Il nous faudrait réaliser que le désordre que nous appelons laideur, ne dérange que notre sensibilité personnelle. Et que ce n’est pas la vraie laideur.

 

La vraie laideur ne se voit pas sur le plan physique. Ou plus exactement, si l’on s’en tient au seul plan physique, tout est laid. La beauté que nous percevons, s’habille des voiles du monde physique pour traverser jusqu’à nous. La laideur, c’est quand rien ne traverse.

 

C’est pourquoi nous avons à investir de toute notre attention notre sensibilité car, à chaque fois qu’elle nous pousse à choisir ce que nous apprécions et repousser ce que nous n’apprécions pas, elle nous éloigne de la beauté du monde.

 

Il ne s’agit pas de supprimer cette sensibilité, ce qui de toute façon ne mènerait à rien d’autre qu’à une maladie, mais à trouver la force de ne pas reculer devant ce qui nous trouvons laid et de ne pas avancer vers ce que nous convoitons. Il est nécessaire de faire l’expérience de ces deux gestes et de se tenir au milieu.

 

Les adolescents qui cultivent une esthétique sombre, cherchent à découvrir cet entre-deux. Ils sont à la recherche de cette lumière. Ceux qui collectionnent les jolies cartes postales de jolis petits chats, également. Mais ils en sont plus éloignés.

 crédit phot: junko

 

 

Si l’on parvient à ne pas reculer devant ce qui nous trouvons laid et à ne pas avancer vers ce que nous convoitons, les opposés forment un intervalle à partir duquel nous devenons disponibles pour percevoir la beauté du monde. La beauté est au-delà des inclinations personnelles. Elle est au-delà des styles. Elle est apersonnelle.

 

D’ailleurs, des plus grandes œuvres d’art transparait quelque chose d’anonyme. Comme l’est également la lumière du monde dans la nature originelle.

 

Église de Chapaize. Sâone et Loire.

Voyez par exemple les églises romanes. Elles ne manifestent rien des personnes qui les ont conçues. L’art roman révèle simplement dans ses proportions la nécessité du monde. La lumière du monde. Et comme beauté manifestée, l’art roman unit lui aussi les contraires. Dans la pierre, la plus grande légèreté et dans un assemblage voué un jour à la destruction, l’éternité.

 

Alors, si vous deviez être enfermés pendant des années, avec pour seule compagnie, une image, une peinture, laquelle choisiriez-vous ?

 

Je me réjouis de lire votre réponse dans les commentaires.

Bien à vous.

 

Guillaume Lemonde

 

 

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