“Si j’avais su, j’aurais pas venu”, disait Tigibus dans la Guerre des Boutons[1].

Je me souvenais de cette phrase alors que j’entendais un jour dans un restaurant, deux dames discuter à une table voisine à la mienne. Après un échange animé, elles étaient manifestement tombées d’accord et s’enthousiasmaient de l’avoir remarqué. Leurs voix dominaient les conversations feutrées des autres convives.

– Si j’avais su, disait l’une… Si j’avais su tout ce qu’il faudrait traverser en me mariant…

– C’est sûr, confirmait l’autre. Heureusement qu’on ne sait pas à l’avance ! C’est comme de vouloir un enfant… Il faut une bonne dose d’inconscience pour se lancer. Petits enfants, petits problèmes…

– Grands enfants, grands problèmes. Et pour le boulot, c’est pareil… Si j’avais su tous les ennuis qu’on rencontrerait, sûre que je n’aurais jamais postulé.

– Pareil…

En entendant ces dames philosopher sur le thème de l’avenir-on-ne-le-connait-pas-et-c’est-tant-mieux, je constatais également leur connivence. Elles étaient manifestement de bonnes amies. Je comprenais qu’elles étaient collègue de travail et qu’elles s’étaient rencontrées dans cette entreprise qu’elles n’auraient jamais choisie, si elles avaient su.

Bref, pour le dire encore autrement, je me disais que si ces elles avaient su, ces dames ne seraient pas devenues de bonnes amies !

SI J’AVAIS SU

Lorsqu’on se dit « Si j’avais su », on se transpose dans le passé en imaginant un autre choix que celui que l’on avait fait à cette époque-là. C’est comme si on voulait agir dans le passé. On s’imagine d’autres conséquences. Or, vouloir agir dans le passé, (ce qui est la définition même de la nostalgie), c’est se conformer à la loi du passé, selon laquelle chaque situation est due à un événement passé. Si j’avais su, j’aurais fait autrement et ce serait différent aujourd’hui… Cette loi de causalité, à la base de la logique, déclare qu’il y a pour chaque effet, une cause ou un faisceau de causes à trouver. Aucun évènement ne peut survenir sans qu’une cause ne le précède.

Ainsi, le « Si j’avais su » repose sur la croyance que tout ce qui survient n’est que le prolongement du passé. Et si l’on prend ça au sérieux, cela signifie également que rien de nouveau ne peut survenir, puisque ce qui arrive n’est que le développement de ce qui existe déjà.

Lorsqu’on se complet à se dire, « si j’avais su », on s’enferme dans un monde au passé, dans lequel rien de nouveau ne peut apparaitre. Comme dit, si les deux dames du restaurant avaient su ce qui les attendaient à leur poste de travail, elles n’auraient pas postulé et elles ne se seraient pas non plus rencontrées… Cette nouveauté dans leur vie n’aurait pas pu survenir !

SI JE SAVAIS

Dans le Petit Prince de Saint Exupéry, la rose réclame un globe pour être protégée des chenilles. Si une de ses feuilles devait être grignotée par une chenille, la rose pourrait légitimement se dire : si j’avais su, j’aurais insisté davantage pour que l’on m’installe un globe. J’aurais été tranquille. Mais cette rose, en ne pouvant pas accueillir les chenilles, passerait également à côté de la possibilité de connaître les papillons.

Ainsi, si nous pouvions accueillir ce qui nous arrive, sans nous dire pour autant : « Si j’avais su », nous pourrions sortir de la logique du passé. Nous pourrions nous ouvrir à ce qui vient de l’avenir. Bien-sûr, cette ouverture implique de trouver en soi la ressource qui le permet. Et cette ressource, comme on ne sait pas de quoi est fait l’avenir, est celle qui permet d’accueillir tous les possibles.

C’est parce qu’un papillon est à venir, qu’une chenille se trouve là. Le papillon est la cause à venir de la chenille qui embête la rose.

Peut-elle accueillir la possibilité qu’une chenille trouble son confort ?

Il est certain que si elle savait ce qui s’annonce à travers l’épreuve de la chenille, ce serait plus simple à vivre. Mais on ne sait pas de quoi est fait l’avenir…

IL FAUT BIEN QUE JE SUPPORTE DEUX OU TROIS CHENILLES SI JE VEUX CONNAÎTRE LES PAPILLONS.

« Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. »[2] constate finalement la rose.

Il est important de comprendre que le passé est immuable. Ce qui est toujours pareil se développe depuis le passé. Ce qui est toujours nouveau, en revanche, s’explique à partir de l’avenir. Le hasard, l’imprévu, l’irrationnel, ne s’expliquent pas à partir de causes passées. Ils remettent en cause ce à quoi on peut s’attendre, et donc ce qui est toujours pareil.

Le toujours pareil étant bien connu, il peut être également rassurant. Aussi, l’avenir, en remettant le passé en question, remet en question ce qui nous rassure. Quand l’avenir survient, ce n’est pas forcément agréable. On se dit alors facilement, si j’avais su, j’aurais tout fait pour que rien ne change.

Mais si on savait ce qui vient s’offrir à travers cet inconfort…

RECEVOIR LES CADEAUX QUE LA VIE NOUS FAIT, C’EST CE QUE PERMET LA CONFIANCE.

Recevoir les cadeaux que la vie nous fait, c’est ce que permet la confiance. La confiance n’est pas la projection que tout va bien aller. Avoir confiance ce n’est pas être prévoyant au point de ne plus à avoir se dire : Si j’avais su.

Non ! Avoir confiance, c’est pouvoir accueillir ce qui est comme ça vient. C’est accueillir tous les possibles, même ce qui ne me convient pas et qui brusque notre confort ou nos habitudes.

Accueillir les chenilles et découvrir les papillons à venir qui en sont la cause.

À chaque fois que nous nous disons « Si j’avais su », nous pourrions nous arrêter un instant et compléter cette affirmation d’un « Si je savais » salutaire…

 

À méditer.

 

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Guillaume Lemonde

[1] Louis Pergaud, La guerre des boutons

[2] Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince.