analogicus

Lorsque l’on rencontre quelqu’un que l’on connait, que ce soit en tant que médecin, thérapeute, éducateur, ou même comme ça, en tant qu’ami, parent, collègue, il y a une chose à laquelle il est bon de prêter son attention. Cette chose, c’est le souvenir que nous avons des précédentes rencontres.

Le souvenir de ce qui a été dit et échangé, le souvenir de ce qui a été partagé avec cette personne.

La plupart du temps nous ne faisons pas attention à nos souvenirs. Nous les laissons en pâture à nos pensées parasites. Leurs traces agréables ou désagréables peut-être, forment autant d’ornières dans lesquelles s’engouffrent nos attentes et nos préjugés. Et finalement, lorsque nous rencontrons quelqu’un, c’est à ces traces que nous réagissons. Ce n’est pas l’autre tel qu’il se présente actuellement que nous rencontrons, mais le souvenir que nous en avons.

Nous sommes sous l’emprise du passé, aveuglé par lui. Les personnes qui nous ont posé problème sont vues sous le filtre des problèmes précédents et celles que l’on aime bien, sous celui le l’insouciance. Si nous n’y faisons rien, nous allons avec les premiers, entretenir des conflits qui n’ont peut-être plus lieu d’être et, avec les seconds, aller vers quelque déconvenue.

AUSSI, CONVIENDRAIT-IL DE FAIRE L’EFFORT D’OUBLIER CE QUI S’EST PASSÉ AVANT.

Cela ne suffira de loin pas, comme nous allons le voir, mais ce point premier est essentiel : il conviendrait de faire l’effort d’oublier ce qui s’est passé avant. Ou plutôt de ne pas laisser nos pensées parasites s’emparer de nos souvenirs. C’est une prérogative essentielle à la rencontre. Si nous n’en sommes pas capables, nous restons enfermés dans ce qui a été et ne laissons pas la place au nouveau.

Comment faire ? En étant attentif à la prochaine pensée qui pourrait nous traverser. Essayez ! Soyez attentifs un moment aux pensées qui vous traversent. Remarquez que vous avez le choix de ne pas les suivre. Une pensée nous accroche et nous remarquons que nous sommes pris par elle. Alors, nous renonçons à la suivre plus loin. Nous renonçons de penser au sujet de la pensée qui s’impose. C’est réellement un renoncement. Et ce renoncement ouvre un espace de liberté. C’est un renoncement attentif, jusqu’à ce qu’une nouvelle pensée se présente et que nous renoncions de nouveau.

Ce qui importe, c’est ce moment de renoncement qui à force d’attention peut croitre et durer. Un silence se fait à l’intérieur. Les pensées tourbillonnent de plus en plus loin et au centre se fait le calme, plein d’attention.

Comme les pensées se calment, les sens sont soudain disponibles pour percevoir ce qui nous entoure. Cet exercice est un exercice d’attention qui rend attentif à ce qui nous entoure. Les souvenirs ne nous encombrent plus lorsque l’on ne suit pas les pensées qui s’imposent. On peut s’ouvrir à ce qui est et non à ce que l’on se souvient avoir vécu.

Je vous invite à exercer cette attention. Exercez ces moments de renoncement à suivre les pensées qui s’imposent. Ce n’est pas forcément évident, mais, c’est comme tout : en essayant toujours de nouveau, on finit par y parvenir toujours mieux.

 ici, un article au sujet de l’attention.

Mais oublier ne suffit évidemment pas !

Si nous ne faisions qu’oublier, nous serions condamnés à tout recommencer sans cesse depuis le début. Il y aurait de la fraîcheur mais elle serait absolument naïve (c’est-à-dire comparable à celle du nouveau-né). Il n’y aurait aucune continuité dans les échanges, qui ne mèneraient pas très loin. On se ferait avoir à tout bout de champ, ne tirant aucun enseignement du passé.

Il est donc également essentiel de se souvenir.

IL EST ÉGALEMENT ESSENTIEL DE SE SOUVENIR

Mais de se souvenir réellement !

Les pensées parasites qui s’emparent de nos souvenirs, font du souvenir une activité passive dans laquelle nous dormons à nous-mêmes. Nous ne sommes pas présents à la rencontre lorsque nous laissons les souvenirs nous traverser ainsi. C’est ce que nous venons de voir plus haut.

Se souvenir réellement, c’est poursuivre sur la même ligne : ne pas suivre les pensées parasites et tenir en même temps le souvenir des fois d’avant pour découvrir ce qui dans cette rencontre-ci, est différent.

 

Le souvenir est là, comme le diapason du musicien qui écoute comment son instrument s’accorde ou pas avec le son. Le souvenir est là, comme une image au sujet de laquelle il ne va pas être pensé. C’est un étalon pour la rencontre. Il permet de percevoir dans la situation actuelle ce qui a changé, ce qui est différent.

La faculté du souvenir n’est pas là pour valider les ressemblances entre les époques et nous confirmer que ce que nous vivons est toujours pareil, mais pour être attentif à ce qui n’est pas pareil. Car lorsque l’on est attentif, on s’aperçoit que jamais deux moments ne sont identiques.

Ainsi, et cela semble de prime abord paradoxal, tandis que l’oubli permet de nous ouvrir au passé sans être encombré par lui, le souvenir permet de percevoir ce qui est différent entre avant et maintenant. Autrement dit, le souvenir permet de s’ouvrir à l’avenir – du point de vue de l’attention il va sans dire !

C’est un paradoxe, comme est toujours paradoxal le moment présent que l’on découvre à travers l’attention portée aux pensées parasites.

En somme,

LA PRUDENCE PASSE PAR LA FACULTÉ D’OUBLIER

Spontanément on affirmerait l’inverse : l’oubli rend imprudent, car on ne tire aucun enseignement du passé. Mais en réalité, ce qui rend imprudent, ce sont nos conclusions hâtives venues de ce que nous croyons déjà savoir, alors que devant nous se présente quelque chose de nouveau. L’élève imprudent est celui qui a reconnu à tort, dans l’énoncé de son exercice, un exercice antérieur et qui ne lit pas attentivement l’énoncé.

De même,

LA CONFIANCE PASSE PAR LA FACULTÉ DE SE SOUVENIR

Spontanément on affirmerait l’inverse : n’est-ce pas le souvenir de situations difficiles qui rend méfiant ? N’a-t-on pas déjà entendu quelqu’un affirmer qu’il a perdu confiance à cause de tout ce qui lui est arrivé ?

En réalité, c’est grâce au souvenir que l’on peut être à tout moment attentif à découvrir dans ce que nous vivons, ce qui est toujours nouveau et que nous pouvons ne pas rester dans l’enfermement du toujours pareil. C’est cela la confiance, l’attention portée à ce qui est toujours nouveau.

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Bien à vous

Guillaume Lemonde