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Ce qui avait une importance capitale à l’époque des études est aujourd’hui évaporé. C’est à ça que l’on mesure le temps qui passe : à la façon dont les choses changent de valeur.

 

Il ne reste presque rien des dossiers qu’il a fallu apprendre. Les cartons de cours, après quelques déménagements, ont fini à la poubelle. Oubliées la forme et la taille des virus, l’anatomopathologie, l’histologie…

Pourtant les spécialités médicales sont admirables. Elles sont le fruit des observations de générations de médecins. Ce que nos professeurs nous ont enseigné prend sa source dans la sagesse des Anciens. Ils avaient décelé derrière chaque symptôme, des causes, autrefois humorales sous Hippocrate, aujourd’hui génétiques, hormonales, virales, bactériennes. Nos professeurs nous ont appris à prévoir ce que ces causes déterminent et comment moduler leurs effets dans la direction souhaitée. Bref, ils nous ont enseigné notre savoir-faire : une conjugaison de divers degrés de puissance et de sagesse.

 

Par moment, nous sommes très sages et peu puissants, nous savons beaucoup de choses mais restons incapables de faire bouger quoique ce soit quand il le faudrait. C’était le cas des médecins viennois du XIXème siècle : à défaut de traitements efficaces, ils développèrent une brillante expertise diagnostique. Ils maniaient le stéthoscope comme plus personne depuis. À d’autres moments, nous sommes très puissants mais peu sages et provoquons de grands dégâts que nous regrettons ensuite :

 

 

– (…) j’ai connu un homme qui prouvait, par bonnes façons, qu’il ne faut jamais dire : une telle personne est morte d’une fièvre et d’une fluxion sur la poitrine, mais : elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires. [1]

 

***

Les premières années furent l’occasion de mettre en œuvre ce savoir-faire. Je maîtrisais les protocoles hospitaliers. Lorsqu’un enfant présentait une bronchite surinfectée, un antibiotique devait être prescrit. Les résultats étaient rapides. Mais certains enfants revenaient chaque mois, abonnés à leur traitement durant tout l’hiver. J’avais dû oublier un paramètre. Il devait y avoir une cause à prendre en compte en amont de l’évidente cause bactérienne.

Ce que j’avais omis, c’était que les bactéries prospèrent lorsque l’immunité est trop faible pour les combattre. J’avais identifié la présence de bactéries, mais oublié ce qui causait cette présence infectieuse. J’avais même omis de prendre en compte, en amont de cette cause-là, un enchainement causal qu’il aurait été théoriquement possible de remonter à l’infini.

Comme l’antibiotique arrivait en bout de chaine, son action était soumise aux causes qui se trouvaient en amont. Il en faisait donc le jeu et contribuait lui aussi à affaiblir un peu plus l’immunité déjà fragile. J’appris, peu de temps après, qu’effectivement les antibiotiques abiment ce lieu essentiel de l’apprentissage immunitaire qu’est la flore intestinale. Ainsi, même en traitant très efficacement une infection avec un antibiotique, je favorisais par la même occasion une rechute ou une autre pathologie.

 

 

 

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Si j’ai pris le temps de vous raconter cette histoire de bactéries et d’antibiotique, c’est parce qu’elle fut décisive pour comprendre qu’il y aura toujours, en amont des causes que l’on peut déterminer, d’autres causes que l’on n’aura pas prises en compte.

Elles resteront actives et nous rattraperont, au point que la situation qui posait problème se représentera. De même, il y aura toujours, en aval, une ultime conséquence liée à ces causes premières et que l’on n’aura pas prévue. Elle confluera avec celles que l’on voulait combattre.

Nous pouvons atténuer, renforcer, infléchir, accélérer ou ralentir le cours des évènements, mais fondamentalement, temps que notre action s’appuie exclusivement sur la compréhension des causes et la tentative de changer les conséquences qui ne nous vont pas, elle demeure prisonnière des enchainements de causes à effets. Elle ne peut faire surgir quoique ce soit d’autre que ce que ces causes qui nous dépassent auront déterminé.

***

Notre savoir-faire est efficace pour la mécanique du quotidien.

 

 

Par mécanique j’entends l’automatisme de nos comportements, celui qui ne requière rien de plus que de réagir perpétuellement à ce qui se passe. Nous sommes soumis à quelque chose et agissons en conséquence, plus ou moins sagement, plus ou moins puissamment.

 

Mais si nous voulons, plutôt que de réagir, agir,  si nous voulons rendre possible quelque chose qui soit nouveau, inédit, inespéré, bref, si nous voulons rendre possible un réel changement, nous avons à opposer à ce que nous dictent notre sagesse et notre puissance, une présence capable d’y renoncer : nous avons à suspendre un instant les automatismes qui nous conduisent à chercher dans ce que l’on sait déjà, de quoi comprendre ce qui se présente. Nous avons à faire silence. Cela nous permettra peut-être de percevoir la situation telle qu’elle est et non telle que l’on croit qu’elle est, ou que l’on aimerait qu’elle soit.

 

De même, si nous pouvions arrêter un instant de compter sur les effets que nos actes pourraient avoir, nous agirions peut-être pour ce que requière la situation qui se présente et non pour la projection d’un effet désiré.

 

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Renoncer à savoir, renoncer à pouvoir, ne serait-ce qu’un instant et nous tenir devant la peur de ne pas savoir ni de pouvoir. Renoncer à chercher de quoi calmer cette peur.

Quand ils se présentent malgré nous, de tels moments sont impossibles. Comment se tenir démunis de la sorte, lorsque les moyens essentiels pour aider un proche, un malade, un mourant, nous manquent amèrement ? Nous avons tous connus de ces moments d’impuissance ou rien de ce que nous savons ne peut aider d’aucune façon. Ces moments sont impossibles et pourtant ce sont les seuls où tout soit possible. En avons-nous conscience ? Si quelque chose survenait en ces instants, cela se donnerait comme un cadeau que l’on découvrirait alors qu’on ne le chercherait pas. Un cadeau offert à notre impuissance la plus absolue et qui se déroberait à tout ce que l’on entreprendrait pour savoir comment le trouver et avec quel moyen y parvenir.

 

Ce cadeau on le reçoit en renonçant à le chercher. Il se donne lorsque l’on fait silence !

 

Et l’on s’aperçoit alors d’une chose extraordinaire : c’est qu’il est tout à la fois ce qui se donne et ce qui, dans le silence et le renoncement, permet qu’il se donne.

Guillaume Lemonde

 

 

 

[1] Molière, L’amour médecin.

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