Il est facile de nous faire avoir par nos souvenirs. On croit pouvoir comprendre, grâce à eux, comment on en est arrivé là. Mais on se leurre sur leur nature. Ils ne sont que des reflets. Ils ne sont que des échos de ce que nous vivons aujourd’hui. Lorsque Proust savoure une madeleine, ses souvenirs répondent à la madeleine. Ils ne disent rien de ce qui est à l’origine de la saveur de cette madeleine. Bien au contraire, c’est la saveur de la madeleine qui est à l’origine de ces souvenirs et qui les réveille.

Quand nous cherchons à expliquer à travers les souvenirs comment nous sommes arrivés là où nous en sommes, nous pervertissons leur nature. En cherchant à comprendre les causes de nos névroses dans les souvenirs, on cherche une cause là où il n’y a qu’une conséquence et on s’enferme dans une analyse à l’envers.

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Demandez à quelqu’un qui ne va pas bien, de vous parler de sa vie : il repèrera automatiquement de vieilles histoires qui résonnent avec son mal-être et qui semblent expliquer pourquoi il en est là aujourd’hui. Le souvenir le plus ancien qui résonnera avec son mal-être semblera être à l’origine, alors qu’il est juste le plus ancien. Peut-être que cette personne ira même chercher des anecdotes chez ceux qui l’ont précédé. Si elle mange trop, elle se souviendra qu’on lui a parlé d’un aïeul qui a souffert de privations. Si elle manque d’argent, elle vous parlera de cet ancêtre qui a fait faillite. Donnez du crédit à ces liens de causalité à l’envers, et vous mettez en place, entre cette personne et les souvenirs qui lui viennent, une boucle fermée. Vous provoquez un Larsen psychique.

LE LARSEN

Le Larsen, c’est ce sifflement désagréable qui se produit quand on dirige le micro vers le haut-parleur. En dirigeant le micro vers le haut-parleur, on le laisse capter un son qui a déjà été capté par le micro lui-même. Le micro capte, en quelque sorte, un son propre passé. Un Larsen, c’est le bruit que fait le passé quand on lui donne l’importance qu’il ne devrait pas avoir. En tenant nos histoires de familles pour responsables de nos problèmes, nous nous enfermons dans une telle boucle. Quand nous cherchons dans le passé l’origine du mal-être que nous vivons, nous subissons un effet Larsen suffisamment désagréable pour vouloir qu’il cesse. Alors nous essayons d’éloigner, voire de supprimer le haut-parleur. Nous essayons de supprimer les influences néfastes du passé.

Il est bien possible qu’il y ait des traumatismes dans l’enfance, des événements douloureux, des personnalités dysfonctionnelles. Tout cela a existé. Mais de tout cela, on se souvient avec un malaise dans la mesure où l’on va mal aujourd’hui. Si l’on va bien, ces faits n’ont pas plus d’importance que d’autres. C’est le malaise, voire le mal-être d’aujourd’hui qui résonne entre en résonnance avec les souvenirs d’événements passés. Le mal-être d’aujourd’hui est à l’origine du choix des souvenirs.

Alors comment sort-on d’un Larsen ?

Non pas en supprimant le haut-parleur, c’est-à-dire en mettant à distance les événements passés par l’analyse, mais en faisant circuler le son dans le bon sens. Il s’agirait de parvenir à cesser de faire du haut-parleur la source du son ; parvenir à cesser de rendre notre enfance, nos parents, nos aïeux responsables de ce que nous vivons ; en devenant enfin présents. En pratique, il est difficile de le faire seul. Tout seul, on a la tendance à s’enfermer dans une boucle de Larsen. On peut avoir besoin de quelqu’un qui aide à rester avec la sensation et à placer toute notre attention à ne pas chercher des causes mais à vivre ce qui est à vivre.

C’est ce que je vis maintenant qui me permet de comprendre (de prendre avec moi) mon passé et non l’inverse.