Dans complotisme, il y a complot…

Un complot est un projet plus ou moins répréhensible d’une action menée en commun et secrètement. Telle est la définition du dictionnaire Larousse.

 

Il serait naïf d’affirmer qu’il n’existe pas de complots. Dans le domaine de la finance par exemple, il est évident que les campagnes de prise de position sur des valeurs boursières, nécessitent des actions menées en commun et secrètement. De même, les services secrets de chaque nation agissent par nature à travers des complots.

En somme, des actions secrètes peuvent être menées dans le cadre de stratégies par tout un chacun.

 

Mais s’il est naïf de croire en l’absence de complots, en imaginer là où il n’y en a pas forcément est tout aussi problématique.

 

CETTE PROPENSION À TENIR POUR RÉELS DES COMPLOTS LÀ OÙ IL N’Y EN A PAS, EST CE QUE L’ON APPELLE LE COMPLOTISME.

 

Il est vrai que la plupart du temps il n’est pas aisé de départager le vrai du faux. Par nature, un complot étant secret, il n’est pas facile à éventer.

L’accident de Lady Die a-t-il été orchestré sur ordre de la famille royale, comme le pensent certains ?

JFK a-t-il été assassiné par la CIA ?

Je vous passe les complots d’actualité, comme ceux que l’on impute (à tort ou à raison…) à Bill Gates, l’OMS et aux grands fabricants de vaccins.

Entrer dans ces polémiques ne nous servirait à rien : ce n’est pas le sujet de cet article. Le sujet qui nous intéresse ici, c’est le complotisme, cette propension à voir des complots où il n’y en a pas forcément. On confond aujourd’hui complotisme et dénonciation de complot…Celui qui dénonce un complot le fait sur des faits. Tout comme le médecin diagnostique une maladie à partir de faits. Le complotiste, quant à lui, croit aux faits qu’on lui fournit, tout comme l’hypocondriaque croit à sa maladie.

Ce que nous voulons ici, c’est caractériser ce phénomène nommé complotisme et qui s’est emparé des réseaux au point de pouvoir avoir une influence sur les comportements sociaux.

L’influence complotiste sur l’opinion publique est jugée comme très inquiétante par certains. Tandis que d’autres expliquent que si ces informations envahissent les réseaux sociaux, c’est bien parce que ces réseaux sont le seul espace possible pour dénoncer ces complots que les grands médias nous cachent… Et pourquoi les cacheraient-ils ? Parce qu’il y a complot justement…

 

IL N’EST PAS POSSIBLE DE DÉBATTRE AVEC LA PENSÉE COMPLOTISTE

C’est impossible car un débat (étymologiquement débat cela signifie, sortir du combat), demande de cesser de combattre l’opinion de l’autre, mais de l’accueillir, au contraire, en la tenant un moment au même niveau que sa propre opinion. Cela demande une présence à ce qui est énoncé par l’autre et une présence à l’intervalle que forme ces opinions contradictoires. Ainsi, pour qu’il y ait débat il faut pouvoir se tenir dans un paradoxe fermement tout en se disant : « je ne sais pas. ».

Si aucun des deux partenaires ne peut s’ouvrir au point de vue de l’autre, on aura un combat d’opinion, de la propagande, comme trop souvent avec certains journalistes qui oublient la charte de Munich.

 

ALORS POUR ALLER PLUS LOIN AU SUJET DU COMPLOTISME, OFFRONS-NOUS L’ESPACE D’UN DÉBAT INTÉRIEUR…

 Essayons nous-mêmes de nous tenir entre deux opinions opposées :

Opinion n°1 : l’OMS, la fondation Rockefeller, Bill Gates et les grands fabricants de vaccins… sont responsables de complots.

Opinion n°2 : il n’y a pas de complot.

 

1.   OPINION N°1

 

L’OMS, Bill Gates et les grands fabricants de vaccins… sont responsables de complots. Prenons le temps de l’imaginer.

Que vous en soyez convaincus ou que cela vous semble absurde, glissez-vous un moment dans l’évidence que tout ça existe. Restez avec cette idée. Faites-la vôtre.

Quelles sensations montent en vous, ce faisant ?

Pour ma part, si j’imagine que l’existence de ces complots est réelle, je constate que la connaissance de ces complots ordonne mon univers autour d’eux.

À vrai dire, si je suis certain qu’un complot est en marche, les faits n’ont plus aucune importance en eux-mêmes : ils sont assujettis à ma certitude. Ce ne sont pas les faits que je lis, mais ma certitude que j’illustre à travers eux.

 Bref, je suis sous l’influence d’un biais de confirmation : je ne garde que les informations qui vont dans le sens de ma certitude. Tous les autres me semblent manipulés par les comploteurs eux-mêmes.

Donc tout devient très simple. Il y a les informations que je comprends et qui corroborent ma certitude. Celles-là, je les garde. Il y a les informations qui infirment mes certitudes. Celles-là, je les repousse.

Et je m’active pour chercher des informations qui vont dans mon sens, les combiner correctement de façon à ce qu’elles s’emboitent bien. Je suis devant un grand puzzle et je cherche les pièces manquantes.

Lorsque j’en trouve une qui confirme ma certitude, j’éprouve une grande satisfaction.

Ainsi, en imaginant qu’il y a un grand complot, deux impressions me viennent :

 

  • La première est que l’identification de ces complots rend le monde enfin intelligible! Il est simple à comprendre (quand on sait ce que l’on nous cache…)
  • La seconde est que le monde est mauvais ou dangereux (il y a un grand complot).

2.    OPINION N°2

Il n’existe aucun complot nulle part.

Prenons le temps de l’imaginer.

Quelles sensations montent en vous, ce faisant ?

Pour ma part, ce que je ressens, c’est de l’insouciance. La tête est calme. Le petit moulin mental qui voulait vérifier que toutes les pièces du puzzle sont en place, s’est arrêté de tourner. C’est léger. Il y a de la lumière….

Et en même temps, si j’évince toute idée de complot, le monde me parait d’abord incohérent. Au moins, la pensée complotiste proposait une grille de lecture. Sans cette grille-là, je me retrouve devant un fouillis d’informations sans aucune hiérarchisation.

Je suis comme devant un puzzle géant dont on aurait décollé l’image de chaque pièce… Il me manque soudain une grille de lecture !

 

 

NOUS AVONS TOUS BESOIN D’UNE GRILLE DE LECTURE OU D’UN CRITÈRE DE HIÉRARCHISATION POUR SUPPORTER LE CHAOS DE NOS PERCEPTIONS.

 

Nous avons besoin d’ordonner ce que nous percevons, donner une perspective aux faits qui nous sont rapportés. Nous cherchons à les relier entre eux.

Nous nous appuyons d’abord sur des analogies de formes, de couleurs, de fonctions… Par exemple, tous les ustensiles de cuisines sont rangés dans la cuisine. Des analogies de sujets : on peut classer les informations économiques ensemble, et les politiques dans un autre paquet…

 

Mais lorsqu’il s’agit de trouver l’agencement global, celui qui prenne tout en compte, on ne sait plus comment s’y prendre. Il y a tellement de possibilités de classements, de hiérarchisations…

 

LORSQUE NOUS SOMMES INCAPABLES D’HIÉRARCHISER PAR NOUS-MÊMES, NOUS IMAGINONS UNE HIÉRARCHISATION CACHÉE.

Une hiérarchisation cachée, c’est une intentionnalité qui ne dépend pas de nous.

Et cette intentionnalité peut être bonne comme mauvaise, selon que le monde nous semble bon ou mauvais.

 

Aux époques où l’on évoquait encore Dieu et le diable,  c’est à eux que l’on imputait l’intentionnalité des faits que l’on ne comprenait pas.

 

– Avec Dieu, on se disait que l’intentionnalité ne pouvait être que bonne.

Avec Lui, même les épreuves étaient méritées et si on ne savait pas pourquoi elles arrivaient, Lui le savait et elles étaient forcément bonnes pour nous.

 

– Avec le Diable (et avec celles et ceux censés lui avoir fait allégeance : les sorcières, les pestiférés, les loges secrètes…), on se disait que l’intentionnalité ne pouvait être que mauvaise.

Il fallait se méfier de tout, même de ce qui pouvait sembler bon.

 

Ainsi, en imaginant qu’il n’y a pas d’intentionnalité malveillante pouvant expliquer les incohérences du monde, et donc pas de complots, deux impressions me viennent :

  • Le monde est bon.
  • Mais le monde est inintelligible, complexe. Et c’est assez vite insupportable…

 

En somme, la tendance à voir des complots là où il n’y en a pas, provient du besoin de supporter la complexité du monde que l’on éprouve comme mauvais.

 

 

IL Y A UN COMPLOTISTE EN CHACUN DE NOUS

 

Sans aller jusqu’au complot planétaire, la pensée complotiste nait du besoin de supporter la complexité du monde en trouvant une manière de hiérarchiser les informations d’emblée incohérentes. Ce besoin est universel.

 

Et ce besoin bien légitime, est ici orienté par l’idée sous-jacente, que le monde est mauvais…

 

 

1-   LE MONDE EST-IL MAUVAIS ?

 

Dans le cadre d’un débat intérieur, je peux prendre cette hypothèse pour vraie et prendre en même temps pour vraie l’hypothèse que le monde est bon. Si je me tiens dans cet intervalle, il m’apparait assez vite que le monde n’est ni l’un ni l’autre. Il est. Il est comme il doit être.

Aucun fatalisme là-dedans. Arriver à la perception intérieure que le monde est comme il doit être, demande de pouvoir se tenir dans la vie en accueillant toutes les possibilités sans les classer soi-même en bonne ou mauvaise.

Cette attention portée à la vie en ce sens, s’appelle confiance.

 

 

Le complotisme, en classant les évènement selon un système de valeur, est la marque d’un manque absolu de confiance en la vie.

Et cela nous concerne tous : la confiance n’est pas une ressource naturelle. Elle ne nous est pas donnée avec le biberon. Elle s’accueille, elle s’exerce. Elle se découvre quand il s’agit de s’ouvrir à de l’imprévu, de l’inconfort, des pertes, des deuils…

Elle se vit en grand sur le seuil de la mort. Elle s’approche de nous depuis ce seuil-là.

Soigner le complotiste en soi, c’est exercer la confiance en la vie !

 

À ce sujet lire l’article : Nous entrons dans la vie par la porte de la mort.

 

 

2-   SUPPORTER LA COMPLEXITÉ DU MONDE

La somme de perceptions avec lesquelles nous avons à faire, est effarante. Elles s’accumulent au fil des jours et non seulement elles sont parfois incompréhensibles, mais encore elles semblent souvent ne pas avoir de lien entre elles.

Alors on cherche à mettre ces éléments en lien pour calmer cette incompréhension. Plutôt que de laisser parler les faits, on cherche l’explication soi-même… On combine des données pour trouver une explication qui nous satisfasse.

Cependant, les connections que l’on cherche à faire ne parlent pas du monde mais de notre arbitraire. Elles parlent de notre difficulté à accueillir le monde comme il est.

Or on ne comprend pas le monde en associant des faits les uns aux autres, on s’en éloigne au contraire.

On s’enferme dans l’illusion d’une histoire que l’on se raconte et que l’on cherche à se confirmer en gardant tous les éléments congruents avec elle et en repoussant les autres.

Nous succombons au biais de confirmation. Les scientifiques connaissent les dangers de ce biais. Ils apprennent à laisser parler les faits et non à confirmer leurs hypothèses en repoussant les observations qui ne leur conviennent pas.

 

Par le biais de confirmation, nous faisons de coïncidences des corrélations et de corrélations des causalités. Nous les faisons… Nous ne les percevons pas. Nous sommes aveugles à la réalité.

 

La seule façon de s’en sortir pour connaitre le monde, c’est d’avoir suffisamment d’attention pour garder les éléments que nous percevons sans essayer de les relier, ni de les classer en bons ou mauvais, en souhaitables ou non souhaitable.

 

De nouveau, la confiance dont il vient d’être question est requise (pouvoir se tenir dans la vie en accueillant toutes les possibilités sans les classer soi-même en bonne ou mauvaise).

 

Sans confiance, on choisit l’idée que l’on préfère. On ne parvient pas à tenir les faits les uns avec les autres sans les relier soi-même. On ne supporte pas les paradoxes.

 

 

Le complotisme, cette propension à tenir pour réels des complots là où il n’y en a pas, nait d’un besoin de s’exercer à la confiance.

Je ne dis pas qu’il n’existe pas de complots. Mais ne pas pouvoir envisager un instant que ceux auxquels on croit ne soient pas réels, est une forme de pathologie née de l’absence de confiance en la vie. C’est tout aussi problématique que l’hypocondrie qui pousse à reconnaitre les symptômes d’une maladie cachée, là où il n’y en a pas forcément. Allez convaincre un hypocondriaque qu’il est possible qu’il n’y ait pas de cancer en train de germer dans l’obscurité de son corps…

 

Alors, comme la confiance en la vie est une vertu appelée à devenir présente chez absolument tout le monde, nous pourrions interroger le complotiste qui sommeille en nous tous, en méditant cette question :

 

Puis-je éprouver que la vie est fondamentalement bonne, indépendamment des péripéties humaines et de ce qui nous arrive ?

Il y a un chemin intérieur à parcourir avec cette question.

 

Bien à vous

 

Guillaume Lemonde

 

 

 

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