QUEL EST LE JOUR LE PLUS IMPORTANT DE VOTRE VIE ?

 

Voici un extrait du nouveau livre « LA PART ÉTERNELLE », que je publierai l’an prochain.

 

Dans ce passage, il est question d’un instituteur absolument magnifique et de la leçon de vie extraordinaire qu’il nous a offerte. Je vous souhaite une bonne lecture !

 

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Il était long comme une trique et droit comme la règle avec laquelle il pointait les mots importants de son cours. Sa blouse grise, il la portait, tel l’uniforme de l’humilité au service de son ministère. Il avait la foi des hussards de la République, qui enseignaient au tournant du siècle les valeurs fondatrices de la Patrie. Et surtout, il nous aimait. Et nous l’aimions.

 

Monsieur Barthelet est resté pour moi l’instituteur essentiel, celui qui a compté. Il était tout près de la retraite. Quand l’occasion s’offrait, il nous racontait son bateau dans le Var et les jours qui viendraient, où il taquinerait les poissons en pensant à nous.

 

Chaque matin, durant les deux années du cours moyen que nous eûmes avec lui, il écrivit la date au tableau noir, avec la même dévotion à sa classe, en pleins et en déliés, par soucis du travail bien fait. Suivaient les dictées, les cours de grammaire, de mathématique, d’histoire…

 

Et une fois par semaine, nous avions rendez-vous avec le cours d’éducation civique. Ce cours était notre préféré, l’occasion de rencontrer notre maître plus intimement. Il illustrait son propos d’anecdotes et de souvenirs, se livrait personnellement et, lorsque nous avions bien réfléchi ensemble, sortait son violon de sous son pupitre et nous jouait un air, jusqu’à la récréation. Les sujets du cours d’éducation civique étaient variés.

 

Cela allait des bonnes manières, comme de laisser sa place dans le bus aux personnes âgées, à l’apprentissage de nombreux proverbes. Comme par exemple, Rien ne sert de courir, il faut partir à point, que François, se tortillant sur sa chaise, avait magistralement illustré d’un : M’sieur, j’peux y aller ? Ça n’ va pas tenir jusqu’à la récré…

 

Ce matin-là, c’est par une question que notre instituteur ouvrit son cours : Dites-moi, les enfants, quel est le jour le plus important de votre vie ?

 

Du fond de la classe, une main se leva : chaque année, M’sieur, le premier jour des grandes vacances ! Rires. Et rire de Monsieur Barthelet. Pour moi, dit quelqu’un d’autre, il n’est pas encore arrivé ce jour-là… C’est Laurent, je crois, qui avait murmuré ça.

 

Nous le regardâmes un peu consternés, quand il précisa fièrement : Ça sera quand je serai devenu pilote d’un avion de chasse. Et moi, dit Caroline, c’était il y a six mois, quand ma petite sœur est née ! Quelqu’un d’encore plus philosophe surenchérit : Et moi, c’est quand je suis né ! C’était un jour drôlement important, quand je suis né ! Les réponses fusaient.

 

Monsieur Barthelet avait la bienveillance qui invite à se confier. Quand il eut bien écouté, il nous demanda le silence et, sur un ton de confidence, nous dit que tout ce que nous avions mentionné était assurément des choses importantes, mais que le jour le plus important n’était aucun de tous ceux-là.

 

Il y eut un silence. Un de ces silences qui préparent les révélations. Un peu comme ceux d’avant une eucharistie du père Violay ou, mieux encore, comme ceux qui précèdent un orage. Un peu théâtral, Monsieur Barthelet prit son temps. Il nous fixa de son regard clair et déclara enfin :

Le jour le plus important de votre vie, c’est aujourd’hui !

– Aujourd’hui ?, s’exclamèrent certains, s’attendant peut-être à la plus formidable surprise de leur existence.

 

Je le revois s’avancer d’un pas et lentement s’adresser à nous comme s’il parlait à chacun en particulier. Laurent, le jour où tu deviendras pilote d’un avion de chasse, tu pourras te dire : aujourd’hui, je suis devenu pilote. Et toi Caroline, le jour où ta petite sœur est née, tu pouvais dire, aujourd’hui elle est née. Quand le premier jour des grandes vacances sera arrivé, nous pourrons tous dire, aujourd’hui l’école est finie ! Il n’y a qu’aujourd’hui que nous puissions vivre ou faire quelque chose.

Le passé est passé et le futur n’est pas encore là. Mais aujourd’hui est et sera toujours présent. Nous serons aujourd’hui toute notre vie. Si nous ne donnons pas d’importance à aujourd’hui, si nous préférons rêver à demain ou regretter hier, notre vie passera sans nous.

Ce qui est important pour vous, ne le remettez pas à plus tard. Commencez-le, même en petit, dès aujourd’hui. Laurent, c’est aujourd’hui, quand tu t’appliques à tout ce que tu fais, que tu deviens pilote d’avion ou autre chose peut-être. Tu le rends possible dès aujourd’hui. Caroline, ta petite sœur, c’est et ce sera toujours aujourd’hui que tu l’aimes.

 

Monsieur Barthelet a déménagé dans le Var. Environ quinze ans plus tard, j’ai rencontré un de ses fils, à Lyon, Grande Rue de la Guillotière. Je m’apprêtais à changer de bus pour aller ou revenir de la fac, je ne sais plus. Nous échangeâmes quelques nouvelles. Il m’apprit que mon ancien instituteur avait eu une belle retraite au milieu de ses cannes à pêches, sur son bateau.

 

Il venait de mourir paisiblement, heureux d’une vie bien riche. Il se souvenait parfaitement de chacun d’entre nous. J’aurais aimé le revoir pour lui dire merci. Mais finalement, c’est aujourd’hui exactement le jour le plus important pour le faire. Alors, merci Monsieur Barthelet !

 

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