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Des déboulonneurs de statues ont jeté à la Tamise celle d’un esclavagiste. Ils ont dégradé celle de Léopold II, roi des Belges, se référant à l’action qu’a eu la Belgique au Congo, peint en jaune celle du Général De Gaulle, qui avait parlé de l’Europe blanche.

La statue de Christophe Colomb n’est pas mieux lotie. Et je passe sur celle de Colbert trônant en France devant l’assemblée nationale : certains voudraient la voir disparaitre au motif que l’homme politique avait organisé la traite négrière.

Le monde est pris d’une frénésie iconoclaste. Il faudrait supprimer toutes les statues pouvant évoquer de près ou de loin le racisme…

Mais ces actions soulèvent une question bien plus essentielle.

Une question qui traverse toute l’humanité et que chacun est appelé à se poser pour soi-même.

C’est probablement la question la plus fondamentale que nous puissions nous poser. Elle creuse un vide tellement profond qu’il est difficile de ne pas vouloir y répondre coûte que coûte, avec les moyens du bord, impatients que nous sommes.

Il est difficile de supporter longuement une question dont on ne trouve pas la réponse.

Pourtant si nous y parvenions tout en renonçant à la chercher, elle pourrait se donner d’elle-même…

Lire plus : Rilke “Essayez d’aimer vos questions”.

Alors, en attendant de trouver cette réponse, nous déboulonnons des statues et combattons les signes extérieurs de discrimination raciale. D’autres combattent dans le même temps, les signes extérieurs de discrimination religieuse. D’autres encore suppriment les expressions genrées et se battent pour l’écriture intégrative. Il y a de nombreux combats, qui tous sont des tentatives de réponse à cette question fondamentale.

En fait, dans la rage des gens qui se battent pour ces grandes causes, il y a la rage de ne pas pouvoir répondre à cette question. C’est tout à la fois tragique et grand.

Tragique, parce que les réponses apportées à travers ces actions, passent à côté de l’essentiel.

Grand, parce que l’essentiel, sourdement, est déjà en train de s’approcher à travers ces combats, qui ne sont que l’ombre projetée d’une lumière magnifique.

Cela pourrait faire penser à l’histoire de ce sage qui montre la lune. On ne voit pas la lune, on regarde le doigt (et la couleur du doigt… et on déboulonne les statues). Mais si l’on regarde le doigt, c’est bien parce que la lune est déjà là !

 

Lire à ce sujet : Que faut-il dire aux hommes ?

ALORS CETTE QUESTION, QUELLE EST-ELLE ?

Force est de constater que ce combat contre les discriminations raciales (comme celui qui s’élève contre les discriminations sexistes ou contre les discriminations religieuses…) est enferré dans un paradoxe.

D’un côté, il faudrait que disparaisse les différences de traitement entre les gens en supprimant des représentations, du vocabulaire et de l’histoire, les signes extérieurs auxquels ces gens pourraient être associés. D’un autre côté, chacun mène son combat à travers ces signes extérieurs revendiqués comme une identité (« Je suis blanc… » « Je suis noir… »).

Oui, l’identité est au centre de ces combats et la question qui habite chacun depuis toujours, la question aujourd’hui brûlante est :

QUI SUIS-JE ? QU’EST-CE QUE LE « JE SUIS » ?

Quand des gens déboulonnent des statues, ils sont en train de s’occuper de cette question. Qui suis-je ? Qu’est-ce que le « Je suis » ?

Il y a deux façons d’y répondre.

L’une est naturelle, l’autre n’est pas naturelle (elle est donc surnaturelle).

–       La façon naturelle

La façon naturelle est celle qui suit une logique naturelle, c’est-à-dire s’appuyant sur la chronologie qui place avant tout événement, une cause le précédant.

De ce point de vue naturel, « Je suis » s’explique par ce qui est avant. « Je suis » est fondé par ce qui l’a précédé. Il est le fruit d’une éducation, d’un contexte, d’une histoire familiale, de celle d’un pays, d’un continent…avec à chaque fois les valeurs associées.

De ce point de vue, chacun est un produit de son passé et il n’y a donc pas de « Je suis » qui soit fondé en soi-même.

« Je suis » n’est alors perçu que comme le prolongement de ce que les ancêtres ont fait et chacun est déterminé par le passé. Il y a identification au groupe dont chacun est issu ; identification aux valeurs de ce groupe.

De plus, de ce point de vue, il n’y a pas d’issue à cette prédétermination, pas de liberté, à moins que l’on supprime ce qui, dans le passé, contraint aujourd’hui. C’est pourquoi on déboulonne les statues, on cache les signes extérieurs de religions et on aplanit les signes extérieurs de genre, jusque dans le langage.

C’est parce que l’on n’est pas fondé en soi-même, mais confondu avec ce qui du passé agit jusqu’à aujourd’hui, que l’on déboulonne avec rage, ces statues. L’iconoclasme est une conséquence de cette façon bien naturelle de répondre à la question : Qui suis-je ?

Si les valeurs qui me précèdent fondent mon identité, toute valeur opposée est une attaque personnelle et doit être supprimée.

Mais quand toutes ces valeurs auront été supprimées, que restera-t-il de qui je suis ?

–       La façon non naturelle

La façon non naturelle procède d’une expérience intime.

On découvre un jour qu’il est possible de penser, de ressentir et d’agir en dehors de toute antériorité.

Quand j’agis pour calmer la peur, j’agis d’après cette antériorité. J’agis donc d’une façon naturelle, celle qui conduit au racisme et au combat contre les discriminations. Quand j’agis pour satisfaire la haine, c’est la même chose…

Renoncer à calmer la peur et se tenir là, et la traverser, nous offre de rencontrer en nous ce qui dit « Je suis » indépendamment de tout. C’est un « Je suis » fondé en soi-même.

De même, renoncer à assouvir la haine.

Quand on y parvient, les actes que l’on pose ne sont pas conditionnés par le passé. Ils sont libres, inconditionnels. La confiance est de cette nature. La confiance, quand elle est conditionnelle, n’est pas de la confiance. De même le courage. De même l’amour. L’amour qui attendrait un avantage, n’est pas de l’amour.

Découvrir cet espace en soi, n’est pas naturel.

Cela demande une activité intérieure qui n’a rien à voir avec la couleur de peau, le sexe, la religion, ou l’origine familiale… Cela procède d’un éveil. C’est une expérience qui s’impose à travers le choix que l’on peut faire de renoncer à se battre pour une identité.

Alors, on découvre que l’on est unique comme chacun l’est aussi. Unique au point d’être seul et seul au point de partager cette solitude avec chacun sur Terre.

Cette expérience est la lumière qui pour l’instant se manifeste à travers les ombres ravageuses des déboulonneurs. Elle est la source même de toute fraternité, car l’autre que moi est alors vu pour qui il est et non pas pour qui il se prend en pensant appartenir à tel ou tel groupe.

Nous vivons une époque d’éveil de chacun pour le « Je suis ».

C’est pourquoi les combats menés contre ce qui vient du passé vont s’intensifier. C’est dans l’ordre des choses. Mais tant que nous nous identifierons à ce qui disparait, nous passerons à côté de « Je suis » et souffrirons des combats à mort pour ne pas mourir.

Nous voudrons contrôler le langage et la pensée de tous pour ne pas mourir. Il faudra à ceux qui le pourrons, beaucoup de douceur et d’amour (une attention de tout instant) pour rencontrer cette rage venue de ne pas pouvoir répondre à la question du « Je suis »…

Cette rage n’est jamais que l’expression de la réponse qui se cherche.

Guillaume Lemonde

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