QUE FAUT-IL DIRE AUX HOMMES ? Antoine de Saint-Exupéry 

Lettre au général X, 30 juillet 1944

Un extrait (le texte intégral en suivant ce lien) 

« (…) Aujourd’hui, je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongée dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur.

On ne sait pas le remarquer. Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d’efforts pour qu’il fut répondu à la vie spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme. Aujourd’hui nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est pas de victoire aujourd’hui, il n’est que des phénomènes de digestion lente ou rapide) tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque. Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne. Comme dit la jeunesse américaine, “nous acceptons honnêtement ce job ingrat” et la propagande, dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir.

De la tragédie grecque, l’humanité, dans sa décadence, est tombée jusqu’au théâtre de Mr Louis Verneuil (on ne peut guère aller plus loin). Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.

Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde.

Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.

Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système économique du XIXème siècle et le désespoir spirituel. Pourquoi Mermoz a-t-il suivi son grand dadais de colonel sinon par soif ? Pourquoi la Russie ? Pourquoi l’Espagne ? Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors des sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi.

Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. Ça déborde le problème de la vie religieuse qui n’en est qu’une forme (bien que peut-être la vie de l’esprit conduise à l’autre nécessairement). Et la vie de l’esprit commence là où un être est conçu au-dessus des matériaux qui le composent. L’amour de la maison -cet amour inconnaissable aux États-Unis – est déjà de la vie de l’esprit.

Et la fête villageoise, et le culte des morts (je cite cela car il s’est tué depuis mon arrivée ici deux ou trois parachutistes, mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir). Cela c’est de l’époque, non de l’Amérique : l’homme n’a plus de sens.

Il faut absolument parler aux hommes. (…) »

 

 

 

 

En lisant la lettre d’Antoine de Saint Exupéry :

Vos lignes d’il y a 76 ans n’ont pas vieilli. Elles évoquent la pente que nous avons vu se prolonger plus avant, plus profondément dans la matière. Nous sommes allés plus loin que Louis Verneuil dans le superficiel, plus loin que dans l’adoration des Bugatti. La médecine se flatte aujourd’hui de marier les hommes aux robots.

Vos lignes sont poignantes. Elles témoignent du désarroi de leur auteur en cette époque de guerre mondiale. Vous alliez mourir le lendemain au large de Marseille et je peux comprendre que vous puissiez ne pas aimer le siècle que vous avez quitté. Pourtant, si je pouvais vous rencontrer, vous écouter me dire ce que vous percevez de cette évolution, pour vous insensée, je vous demanderais si les étoiles que l’on entend rire du même rire que celui du Petit Prince, peuvent briller dans le ciel quand il fait encore jour. Ne faut-il pas que tombe la nuit pour les apercevoir ? Ne faut-il pas s’abîmer dans une société de frigidaires et de mots croisés pour avoir l’occasion de se saisir un jour d’autre chose ? Ce qui nous était donné collectivement de vivre et de chanter encore au XVème siècle, ne fallait-il pas le perdre pour avoir le goût de le reconquérir et d’en devenir responsable ?

Il est vrai qu’il faudra du temps pour apprivoiser ce qui autrefois nous était donné sans effort, comme malgré nous-mêmes. Cela ne se fera pas tout seul. Comme vous le laissez entendre, il faudra que montent des inquiétudes à la mesure de ce que nous cherchons à conquérir. Toutefois ce temps passé à chercher ce que l’on ne voit plus, rendra unique ce que l’on découvrira. Unique et totalement nouveau.

Nous aurions pu danser longtemps avec les villageois. Cependant, se pourrait-il qu’en les quittant, nous ayons reçu en partage, la chance de goûter au manque de ce qu’ils vivaient ? Le goût de l’eau, on le découvre quand on a soif. Alors si l’homme meurt de soif aujourd’hui, dans ce siècle sec comme une brique, ne serait-ce pas justement parce qu’il est en train de marcher vers un puits nouveau ? Je vous poserais ces questions-là si je pouvais vous rencontrer.

Oui, une lumière s’est éteinte, mais une autre se lève. Celle d’autrefois parlait à l’intelligence et au cœur. C’était celle des tragédies grecques et des danses villageoises. La nouvelle se montre d’abord par les ombres qu’elle projette, parce qu’elle vient de se lever et qu’elle est encore rasante.

Lorsque j’étais enfant, vous me racontiez, à travers un livre, que les déserts sont beaux car ils cachent des puits. Se pourrait-il que notre époque – la vôtre et la mienne-, soit belle de l’aspiration spirituelle que l’on attend de voir pleuvoir sur les hommes, comme jamais sans doute avant ? Cette aspiration dont vous parlez si bien et que vous portez douloureusement, ayant vu les ombres de cette lumière invisible pour les yeux.

Aujourd’hui, le vaudeville est devenu la norme, comme est devenu la norme une pensée grégaire qui normalise les activités humaines à force de statistiques et de bilans. Nous sommes serrés en ce siècle dans une griffe d’acier qui rédige règlement sur règlement pour contrôler les produits que nous consommons. Nous sommes devenus nous-mêmes des produits et nous nous vendons, nous nous prostituons, devrait-on dire, aux grandes industries qui collectent nos données pour notre bien, notre santé, notre sécurité. Nous vendons notre âme à la matière, mais finalement cela procède d’une nécessité. La nécessité à laquelle nous pouvons désormais librement consentir : celle d’apprivoiser notre époque en déversant sur elle, mieux que des chants grégoriens, cette lumière naissante : la volonté de créer des liens au delà de ce que l’intelligence et le coeur permettent, au-delà des sympathies et des antipathies, des liens dont nous serons responsables à jamais.