L’originalité de la démarche Saluto est de donner les moyens de percevoir l’origine des difficultés rencontrées, non dans des causes passées à résoudre, mais dans la nécessité de faire advenir des ressources permettant de jouer librement avec ce qui se présente. Caractériser, identifier ces ressources fondamentales encore à venir et permettre d’exercer à les rendre présentes, est au centre de son expertise.

Que faire de souvenirs douloureux ?

Ils nous reviennent sans qu’on le veuille. On voudrait les oublier, mais plus on essaie et plus ils reviennent.

 

Parvenu à un certain âge, qui sans être canonique n’est plus tout à fait de la dernière pluie, on peut se retourner sur des souvenirs ayant eu le temps de mûrir. Ils ont trente, quarante, voire cinquante ans d’âge. Ce sont de vielles cuvées. D’ailleurs, à l’occasion, certaines de ces cuvées nous surprennent : là où l’on pouvait s’attendre à ne conserver d’un épisode banal qu’une insignifiantes piquettes, on découvre que les images qui nous remontent se sont drapées des ambres de grands crus. Elles se sont anoblies. D’autres, promises à répandre longtemps dans l’âme leurs nectars, se sont chargées d’une aigreur douçâtre.

 

À quoi cela tient-il ?

Pourquoi certains souvenirs de moments pourtant tristes ou même dramatiques, peuvent-ils aujourd’hui nous faire sourire avec bienveillance et nous habiter le cœur comme un baume, tandis que d’autres tournent au vinaigre ? Manifestement, ce n’est pas ce dont on se souvient qui change quoi que ce soit au processus. Un évènement heureux peut avec le temps se charger d’amertume. Une souffrance inouïe peut devenir sublime. Alors quoi ? Le privilège de l’âge, c’est peut-être de pouvoir se poser ce genre de question en apparence insignifiante.

Qu’est ce qui fait des souvenirs ce qu’ils sont ? Souvent nous les prenons pour des données brutes et les confondons avec le raisin dont ils proviennent. On y fait référence pour justifier le mauvais goût que l’on a aujourd’hui en bouche. Les souvenirs ne seraient que le reliquat plus ou moins fidèle d’événements, bons ou mauvais selon que les évènements dont on se souvient étaient bons ou mauvais eux-mêmes. Mais cela ne colle pas avec l’expérience : un bon raisin auquel on n’accorde pas toute l’attention requise peut fermenter. À l’inverse, une vigne de peu de valeur gagne à être travaillée pour devenir meilleure.

 

Les souvenirs ne sont pas un résidu de la distillation du temps. Une distillation opère par soustraction. Elle permet d’isoler une portion de ce qui se trouvait au début de l’opération. Les souvenirs, quant à eux, sont plus grands que l’objet dont on se souvient. Ils sont l’œuvre de celui qui se souvient ; tout comme le vin est l’œuvre du vigneron s’occupant du raisin avec attention. Alors si les souvenirs qui me reviennent sont aujourd’hui difficiles à digérer, s’ils sont lourds, c’est peut-être que j’ai oublié le vigneron. Je les ai laissés fermenter dans l’ombre. J’ai oublié que je suis le vigneron responsable des évènements à partir desquels je forme aujourd’hui un souvenir. C’est au présent qu’ils se forment. Ils se donnent à l’attention que je porte à ce qui s’est passé. Ils n’expliquent rien, mais témoignent de ce que je déploie en ce moment pour être présent à mon affaire.

 

Faites l’expérience

 

Prenons un cas extrême pour les besoins de la démonstration :

essayez de vous souvenir d’un moment difficile de votre vie. Choisissez un instant de cet événement, pas l’ensemble de l’histoire, juste un petit moment, le plus intense peut-être. Laissez venir à vous le souvenir de cet instant.

 

Dans un premier temps, s’imposent des images, des sons, des odeurs peut-être, des sensations variées, peut-être même des sentiments, si vous êtes encore en lutte avec cette affaire.

 

Du chagrin ? De la colère ? À ce stade, vous avez des souvenirs, pleins de souvenirs peut-être, mais vous n’êtes pas encore présent à ce qui se présente. C’est comme si vous contempliez un tonneau de jus de raisin plus ou moins fermenté et que votre activité de vigneron n’avait pas encore commencé. Vous êtes plein d’images mais l’activité que vous pourriez déployer est encore au repos et laisse les choses à l’abandon. Ces choses laissées ainsi sont destinées à mener leur vie pour elle-même, vous envahissant parfois de remugles désagréables. Vous avez de temps en temps des souvenirs qui s’imposent, sans que vous ne puissiez rien y faire. Parfois, on est tellement livré à ces images que cela donne envie d’essayer de ne pas y penser. C’est comme si on mettait ce tonneau fermenté dans un coffre de plomb pour qu’il nous laisse tranquille.

 

À présent vous allez porter toute votre attention sur ce qui vient de se former devant votre regard intérieur.

 

Vous allez tenir cette image, ces sons, ces odeurs, avec attention sans vous en éloigner jamais. Essayez de tenir tout cela et de le contempler en cinémascope. Vous y êtes ?

 

Des sentiments viennent en même temps. Gardez l’attention sur les images, les sons, les odeurs s’il y en a. Laissez les sentiments mener leur vie sans les commenter, ni les analyser. Restez avec les images.

 

Il y a comme deux parties en vous.

 

L’une d’elle est celle qui ressent. Cette partie vous conduit peut-être à pleurer si le souvenir est triste, ou à ressentir de la colère, ou que sais-je.

 

Et tandis que cela se passe, vous être attentif aux images qui sont là sans les perdre de vue. Toute votre attention est adonnée aux images tandis que les sentiments s’agitent. Cette partie est paisible. Elle est témoin d’une scène et témoin de ce qui en vous est en train peut-être de pleurer.

 

C’est cette partie-là qui est le vigneron de ma métaphore. Elle est attentive. Elle n’est pas en lutte avec ce qui est ressenti puisqu’elle place son attention sur l’image tout en laissant les sentiments être.

 

Si vous faites ça chaque jour, patiemment, pleurant peut-être pendant des jours, mais remarquant qu’à chaque fois quelque chose est soulagé, vous remarquerez que le passé s’apaise.

 

Guillaume Lemonde

 

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