QUAND LA MÉDECINE DEVIENT TOTALITAIRE

Depuis plus d’un an, les conseils scientifiques disent aux politiques ce qu’il faut faire. Ils pilotent les gouvernements au grès de leurs courbes statistiques et de leurs pronostics épidémiologiques. On déconfine et on reconfine selon ce qu’ils recommandent. On met en place des couvre-feux.

Les mesures prises, telle l’assignation à résidence des cas contacts, ou encore le passeport vaccinal, excluent de l’espace social les personnes possiblement contagieuses. On est passé de l’idéal de pureté raciale du début du XX ème siècle, à la pureté biologique. On affirme une hiérarchisation des droits entre les sains et les malades. 

En guidant l’exécutif, les médecins supplantent l’inégalité biologique à l’égalité que nous sommes tous censés avoir devant le droit, indépendamment de nos conditions (quels que soient le sexe, la couleur de peau, la religion, et l’on pourrait ajouter ici la biologie…)

C’est pourquoi, lorsque l’on donne aux médecins le pouvoir des décisions politiques, on ouvre la porte au totalitarisme ; ceci dit sans aucune exagération puisque par définition le totalitarisme est un système politique contrôlant la vie publique et privée en n’admettant aucune opposition. Or, comment pourrait-il y avoir une opposition quand l’opposant est le virus lui-même ?

Comment qualifier ce qui repousse le débat démocratique et embrigade les populations dans une seule et unique ligne de conduite possible, assimilant les opposants à des ennemis de l’intérieur ?

Ceux qui conviennent par exemple que le passeport est un moindre mal pour enrailler l’épidémie, ne devraient pas oublier qu’en acceptant un moindre mal, c’est le mal que l’on accepte. Or qu’est-ce que le mal, sinon un bien qui n’est pas à sa place ? Il n’est pas à sa place que la médecine interfère dans le droit.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment les médecins nommés à ces conseils scientifiques et, avec eux les responsables politiques qui les suivent, peuvent-ils rester aveugles aux conséquences terribles que leurs mesures peuvent avoir sur la santé des gens et sur l’économie ?

Nous allons voir que la raison se trouve tout simplement dans la représentation que ces personnes se font de la nature humaine. Ils sont la conséquence des paradigmes actuels de la science.

 

Quelle représentation de ce que nous sommes la Faculté de médecine véhicule-t-elle ?

 

Comme nous allons le voir, la représentation que l’on se fait aujourd’hui de la nature humaine, conduit à ce que nous vivons aujourd’hui.

Communément il est admis que nous sommes le fruit d’une biologie et d’un milieu. La transcendance ayant quitté les universités depuis fort longtemps, ne reste que l’immanence[1]. Les maladies, les qualités, les aspirations, les crises, les problèmes que rencontrent les êtres humains s’expliquent donc également à partir de la biologie et du milieu. C’est pourquoi le savoir-faire des professions ayant attrait à l’humain s’applique à trouver les moyens d’améliorer le milieu (le cadre de vie, le contexte de vie) et la biologie. On découvre que l’un ayant un effet sur l’autre, même la pédagogie, par le biais de l’épigénétique, a une influence biologique.

(Vous trouverez quelques considérations sur ce sujet dans un article précédent : l’homme-machine et la relation d’aide.)

 

Cela suffit à comprendre que si la nature humaine est pensée comme fondée par une biologie (un ADN) et un milieu, elle est pensée également comme leur étant soumise et donc non fondée en elle-même. Elle ne peut que réagir à leurs influences et n’en est pas libre. Il n’est de liberté, selon ce paradigme, que si l’on s’affranchit des influences délétères ; ce qui revient à vouloir faire disparaitre tout ce qui gêne. Faire disparaitre les agents perturbateurs, les virus, les bactéries, les champignons, etc. Bref, stériliser le monde connu.

 

La médecine que l’Université enseigne, est une médecine suppressive.

 

On supprime les agents perturbateurs ou les symptômes dérangeants, on supprime les manques en les compensant. C’est à peu près tout ce que la médecine universitaire peut envisager. Elle utilise des antibiotiques, des antiviraux, des antihypertenseurs, des antimitotiques, des antidiabétiques, des anticholinergiques, des antihistaminiques, des antiépileptiques, des antiinflammatoires, des inhibiteurs de la pompe à proton, des bétabloquants… Elle n’a pas de paradigme lui permettant autre chose.

Et finalement, en essayant de supprimer tout ce qui dérange, elle en vient à vouloir supprimer la mort, puisque la mort ne peut être comprise de ce point de vue que comme la perturbation ultime.

Voyez où nous en sommes aujourd’hui. Ayant peur de mourir, nous voulons supprimer de notre environnement ce qui pourrait nous faire mourir : les virus portés par des gens. Alors nous supprimons les gens de notre environnement : ils doivent rester loin de nous… car ils pourraient porter un virus et nous pourrions leur en porter.

 

La distanciation prétenduement sociale est une stérilisation sociale née de l’idée que nous serions le produit d’une biologie et d’un milieu.

 La distanciation sociale interroge la représentation que nous nous faisons de la nature humaine.

Selon le paradigme ayant cours à l’Université, chaque humain étant dans le milieu social d’un autre, il est potentiellement dangereux et doit être géré médicalement comme un potentiel facteur pathogène. Quand les humains se considèrent non pas fondés en eux-mêmes mais dans une biologie et un contexte, il est normal de les gérer comme des boites de conserve. D’où le totalitarisme des mesures prises.

 

En poussant plus loin le point de vue selon lequel la nature humaine est le produit d’une biologie et d’un milieu, on en vient à chercher les raisons qui président aux perturbations biologiques et environnementales. Ces raisons étant forcément antérieures aux états constatés, on remonte une chaine de causalités, cherchant à s’approcher au plus près de la cause première des phénomènes étudiés. On se recule dans la chaine des causalités en précisant toujours mieux les paramètres dont l’essentiel dépend. On focalise sur toujours plus petit : un gène, une base protéique… On s’éloigne du tout pour focaliser sur une partie.

 

On oublie le tout que l’on finit par sacrifier pour un détail.

Par exemple, on oublie ce qu’est un humain et on ne voit qu’un porteur de virus.

Cela revient à ce qui a été précédemment énoncé : on ne voit pas la nature humaine comme fondée en elle-même. On ne voit pas l’être qui est là, mais le contexte dans lequel ou avec lequel il vit.

D’ailleurs, à chaque fois que l’on tente de comprendre quelqu’un à partir d’une antériorité, on ne saisit rien d’autre qu’une biologie ou un contexte.

 

CHANGER DE PARADIGME

 

Il est urgent de percevoir que l’humain déborde largement de ce à quoi la biologie et la psychiatrie du XIX ème siècle l’ont réduit : tout ne s’explique pas à partir d’une antériorité. Par exemple, l’amour est inexplicable à partir d’une antériorité. S’il devait répondre à une antériorité, il lui serait conditionné et donc relatif. Il ne serait que la conséquence de cette antériorité et donc orienté lui-même vers un effet. Il serait vu comme une transaction. Or l’amour est un engagement qui n’attend rien en retour. De même le courage, qui se révèle alors même qu’il y a des obstacles. Il n’est pas conditionné par l’absence de facteur perturbateurs. Ce serait un drôle de courage qu’un courage ayant besoin que l’on supprime tout d’abord ce qui dérange pour pouvoir se manifester…

Bien des qualités humaines ne peuvent s’expliquer par une antériorité.

On peut décrire les contextes de vie, éducatifs, sociaux, professionnels, dans lesquels telle ou telle personne courageuse a vécu. Mais jamais ces explications ne suffiront à éclairer pourquoi cette personne-ci ou celle-là ont eu à un moment donné le courage nécessaire pour traverser l’épreuve qui se présentait.

 

La nature humaine n’est que contextuellement liée au passé.

 

Elle est habillée d’un contexte et d’une biologie venant du passé. Mais elle-même, fondée en elle-même, n’est pas explicable d’après une chaine de causalité. Elle est hors de cette chaine. Elle ne s’explique pas à travers une chronologie. Elle est en dehors de ce qu’il est possible de comprendre chronologiquement.

C’est comme si le nouveau paradigme nous invite à considérer l’humain non pas à partir d’une antériorité, mais à partir de ce qui advient. Comme si l’humain préside à sa vie depuis l’avenir. Des ressources sont à venir et on les rend possibles. Le courage, la confiance, la stabilité intérieure, l’amour, sont appelées à être rendues présentes dans les moments d’adversité.

 

L’adversité peut s’expliquer depuis le passé.

On peut comprendre comment une situation difficile s’est mise en place.

 

Mais la façon que nous aurons de traverser cette adversité dépend de notre faculté de rendre présentes ces ressources que rien ne nous prédestine à découvrir.

 

Il y a là un moment de liberté. La liberté n’est pas, selon ce nouveau paradigme le fruit de l’éviction de ce qui dérange. Elle est dans ce moment où l’on se lie à ce qui se passe ; où l’on comprend que l’épreuve n’est pas là pour être supprimée mais traversée, vécue…

 

Dans ce nouveau paradigme, le médecin n’est pas celui qui supprime l’épreuve.

 

Le médecin n’a plus à être l’hygiéniste du XIX ème siècle qui lutte contre le virus, mais celui qui donne aux gens de quoi traverser cette épreuve. Il n’est pas celui qui manipule la peur de l’infection et de la contagion, mais qui créer un espace de rencontre confiant. La confiance n’est pas une paire de lunettes roses que l’on porte pour ne pas voir ce qui fait peur, elle est la disposition à pouvoir accueillir tout ce qui se présente, même la mort.

Aujourd’hui, avec l’épidémie bien des gens ont découvert qu’ils sont mortels. Alors comment envisager la mort sans que la peur ne vienne gouverner nos vies ? Comment rencontrer cette peur sans vouloir la faire disparaitre, elle non plus ? On voit ce que cela donne de vouloir coûte que coûte faire disparaitre la peur de mourir : on finit par s’empêcher de vivre pour échapper à ce qui nous concernera pourtant tous tôt ou tard.

 

Lorsque, aimant la vie, on envisage la mort, on peut agir pour le meilleur et non contre le pire. On peut s’ouvrir à l’avenir, à ce qui advient, et ne pas rester enfermé dans un paradigme fondant la nature humaine dans le passé.

À chaque fois que la peur nous prend et nous dirige, nous nous laissons guider par une antériorité. Nous ne sommes alors pas fondés en nous-mêmes mais en la peur. Nous ne sommes pas acteur de notre vie si nous faisons tout pour supprimer ce qui fait peur. Nous avons l’illusion de faire peut-être beaucoup et d’être très actifs. Mais en fait nous ne faisons que réagir. Nous posons des actes irrationnels et focalisons sur un détail (comme dit, c’est le propre du paradigme ancien que de focaliser sur une partie et d’oublier le tout). Nous focalisons sur un détail en oubliant l’essentiel : nous faisons tout pour que des gens ne meurent pas d’une maladie (létale ici dans 0,5% des cas) et oublions que cela ne les empêchera pas de mourir de mille autres choses.

 

La médecine hygiéniste est totalitariste car elle fait d’un détail une totalité.

 

Elle ne voit pas l’être. Elle le réduit à son passé, à des données biologiques, sans voir les milliers de morts du fait de maladies mal soignées pendant le confinement, les milliers de nouvelles addictions apparues pendant le confinement, les troubles psychologiques, les désarrois, les violences, les suicides…

 

Nous avons, dans cet épisode de l’histoire humaine à découvrir ce qu’est un être humain.

 

Un être humain ne se définit pas d’après ses origines contextuelle ou biologique, mais d’après l’aspiration universellement partagée à devenir présent à l’essentiel : devenir présent à ce qui permet de traverser les épreuves que la vie propose. Cette aspiration n’est pas forcément consciente, car la conscience que l’on a des choses dépend pour une bonne part d’une certaine antériorité. L’éducation et la biologie y jouent un rôle. Mais cela ne change rien à la nature humaine : comme il a été dit plus haut, ce qui permet de traverser une épreuve sans s’en détourner ou vouloir la faire disparaitre, se trouve dans des ressources qui ne peuvent pas s’expliquer d’après une antériorité. Et que nous en ayons conscience ou non, ces ressources peuvent devenir présentes à tout moment. N’importe qui peut devenir un héros et aider quelqu’un alors que tout poussait à ne surtout pas intervenir. N’importe qui peut découvrir à un certain moment qu’il est possible d’être dans la peur sans lui succomber (n’importe qui en santé, il va sans dire). N’importe qui… et pourtant cela survient, advient, comme une grâce qui nous est faite.

Ces ressources qui viennent à nous quand on fait le choix de leur être disponible, nous dépassent. Elles ne se conçoivent pas sans transcendance.

 

De son côté, avec ses médicaments, ses conseils, son écoute, sa présence, le médecin est censé aider à traverser ces épreuves et non supprimer les épreuves. Il se fait thérapeute. Il prend en compte concrètement cette transcendance, c’est-à-dire, ce qui en chacun est plus grand que ce qu’il croit être. Il prend en compte le meilleur qui veut advenir chez chacun.

 

Et comme il connait la peur lui-aussi, il découvre peut-être l’endroit à partir duquel il est possible de rencontrer l’autre en traversant cette peur.

 

Il est absolument naïf de croire qu’on le puisse supprimer les épreuves :

 

Les épreuves ne sont des épreuves que parce que l’on est encore en train de chercher à rendre présentes les ressources qui permettent de les traverser. On ne supprimera pas le coronavirus. On ne supprimera pas cette épreuve avec la baguette magique vaccinale. En revanche, c’est en trouvant comment nous ouvrir aux autres, à la vie, au monde, en découvrant le courage de nous engager pour eux, que l’épreuve sera traversée.

Vouloir supprimer les épreuves, c’est supprimer le champ d’exercice dans lequel nous aspirons à découvrir le courage de les traverser, la confiance de les accueillir…

Ainsi, le totalitarisme, né de la radicalité du paradigme ancien que nous avons de la nature humaine, est l’occasion de rencontrer des épreuves au cœur desquelles peuvent émerger un nouveau paradigme. Vu depuis l’avenir, il est possible de dire que le totalitarisme médical actuel est le décor dans lequel nous pouvons nous ouvrir à l’essentiel : c’est quand il devient difficile de se rencontrer, du fait de mesures arbitraires, qu’il est justement essentiel de devenir présent au monde, aux autres, à la vie et l’amour que l’on peut offrir sans attente de retour.

 

Bien à vous

Guillaume Lemonde

 

 

 

[1] L’immanence désigne le caractère de ce qui a son principe en soi-même, par opposition à la transcendance qui indique une cause extérieure et supérieure.