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« Connaissez-vous le colibri, Docteur ? Le colibri de la légende amérindienne… »

L’homme qui me posait cette question semblait abattu. Après deux mois de confinement et un commerce très mal en point, il prenait un peu de recul et considérait l’état du monde avec amertume. « C’est lamentable d’en être arrivé là ! Trop de gens oublient de faire leur part» poursuivit-il, en secouant la tête.

« Racontez-moi l’histoire du colibri », lui répondis-je (non que je ne connaisse pas l’histoire, mais je voulais entendre ce qui dans l’histoire était important pour lui.)

« J’ai entendu cette histoire de Pierre Rabhi, me dit-il : un jour, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux étaient terrifiés. Ils observaient impuissants leur monde partir en fumée. Seul le petit colibri s’activait. Il volait jusqu’à la rivière, recueillait quelques gouttes dans son bec et vite, les jetait sur le brasier. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation, lui dit : “Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! “

Mais le colibri lui répondit : “Je le sais, mais je fais ma part.” »

Arrivé au bout de l’histoire, l’homme me regarda et s’exclama :

« Je veux bien faire ma part, mais comment pourrons-nous changer tout ça ? Faire en sorte que les multinationales deviennent raisonnables, que l’environnement soit respecté, que la faune et la flore ne soient plus sacrifiés sur l’autel de la croissance infinie… Et que les ressources que notre planète nous offre soient protégées de la spéculation ? C’est hors de portée. Même si tout le monde s’y mettait !

Même si tous les animaux imitaient le colibri et si les éléphants qui peuvent souffler bien plus d’eau que lui le rejoignaient, est-ce qu’ils pourraient éteindre l’incendie ?

Cela donne de l’espoir d’imaginer que tout le monde pourrait s’y mettre, non ?

Mais c’est comme s’il y avait eu un bombardement et que je décide de mettre quelques pierres les unes sur les autres pour reconstruire un immeuble. J’espérerais que d’autres viennent m’aider. Mais honnêtement, à quoi ça sert d’empiler des pierres les unes sur les autres pour reconstruire un immeuble ? Je ferais ça dans mon coin alors qu’il faudrait peut-être reprendre les fondations ! Je ferais ma part, mais totalement inutilement, n’ayant aucune idée des choses essentielles à prendre en compte lors de la construction d’un immeuble.

Vous comprenez ? Ce n’est pas parce que chacun met de la bonne volonté à faire sa part que le monde va changer… »

 

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Beaucoup de personnes viennent à mon cabinet, désolées de ne pas savoir par où commencer pour que le monde change.

 

Elles font leur part en évitant de prendre trop l’avion, en consommant local, en évitant les suremballages… Elles espèrent que cela servira à quelque chose et que les consciences vont s’éveiller.  Elles comptent sur un éveil collectif.

En attendant elles font leur part et culpabilisent un peu quand elles ne le font pas.

(J’ai pris trois fois l’avion l’an passé… Pas bon pour l’empreinte carbone !)

 

Faire sa part, c’est remplir son contrat, être méritant de ce contrat.

Mais qui a écrit ce contrat ? Est-ce que le tatou agacé par les allers-retours du colibri a souscrit à ce même contrat ? Est-il tenu de faire avec le colibri ce que le colibri estime important ? Ne pourrait-il pas y avoir quelque chose de plus important à faire pour le tatou ?

 

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Lorsque l’homme me racontait l’histoire du colibri, je comprenais soudain une chose à laquelle je n’avais jamais pensé et que je tiens à vous partager :

 

Ce qui nous conduit à faire notre part, c’est une valeur à protéger ; une valeur essentielle pour nous, car sans elle, la vie n’aurait plus de sens, voire même plus de possibilité d’être.

Par exemple, ce qui conduit le colibri à agir ainsi, c’est la valeur que possède la forêt à ses yeux, pour d’autres, c’est la valeur que la planète Terre possède à leurs yeux, celle que la faune et la flore, celle que l’humanité.

AINSI, C’EST LA VALEUR QUE CES CHOSES ONT À NOS YEUX, QUI DICTE NOTRE CONDUITE.

CE NE SONT PAS CES CHOSES EN SOI, MAIS LA VALEUR QU’ON LEUR DONNE !

Même si ce sont à nos yeux de belles valeurs, d’autres que nous, en identifiant le sens de leur vie à d’autres choses, ne rempliront pas la part du contrat implicite que l’on imagine universel (universel selon le célèbre un biais cognitif qui stipule que si on juge que c’est important pour toute l’humanité, alors toute l’humanité doit se sentir concernée).

Ces gens seront à nos yeux « coupables » de la mise en péril de ce qui pour nous a de la valeur.

 

C’est pourquoi, plutôt que de rassembler, les actes fondés sur des valeurs, désunissent l’humanité.

 

De plus, ils ferment l’avenir car ils sont fondés sur la peur de la disparition de ce qui pour nous a de la valeur et non sur un élément nouveau à faire émerger.

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Manifestement, Pierre Rabhi ne suit pas le chemin du colibri.

(C’est un comble, non ?)

 

 Les actes qu’ils pose, bien au contraire de ceux du colibri, rendent l’avenir possible. Il est à l’origine de magnifiques réalisations. Il nous montre qu’à côté de l’engagement moral, il y a l’engagement pour un objectif explicite que l’on se donne dans le monde.

Quelle que soit la situation actuelle, que la forêt brûle ou pas, que ce soit la guerre ou pas, qu’il y ait eu un bombardement ou pas, la question à se poser est: que puis-je offrir maintenant aux gens autour de moi ?

Que puis-je offrir concrètement aux autres pour que leur vie soit meilleure ?

Cette question est tout autre que de « faire sa part » : il s’agit au contraire de faire entièrement ce qui est nécessaire pour rendre possible un objectif très clair que l’on porte pour les autres.

 

  • Je connais une personne, sensible à la nourriture de qualité, qui a décidé de faire du pain au levain pour le vendre sur les marchés. Elle en vit désormais.
  • Une autre, se sentant concernée par l’éducation des enfants à la terre, a décidé de fonder une ferme et organise des camps pour les classes.
  • Une autre a mis en place un partenariat entre les communes (les mairies) et des associations nécessiteuses, afin d’offrir à ces dernière la possibilité d’obtenir des espaces désaffectés contre l’engagement d’une rénovation.

Les exemples sont innombrables. Toutes ces personnes ne font pas leur part, mais ce qui est nécessaires pour incarner un projet qui les porte vers les autres.

Les plus grandes réalisations se sont faites ainsi.

Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela, pour ne citer que ceux-là, on agit pour un objectif qu’ils se sont donné pour les autres. Mandela par exemple agissait chaque jour en cela qu’il gardait présent son objectif. La prison était le chemin par lequel l’objectif devenait chaque jour concret.

Dans la mesure où l’on parvient à se souvenir que notre projet est déjà présent dans le pas que l’on fait aujourd’hui et que les obstacles du parcours sont juste là pour nous aider à ne pas nous projeter trop loin, tout devient possible !

Bien loin d’espérer que d’autres viennent faire leur part avec nous, nous pouvons nous engager pour eux à travers un objectif que nous nous donnons de suivre.

Les rencontres que nous ferons et les obstacles que nous rencontrerons, permettront de préciser et d’enrichir cet objectif.

Le secret est de ne pas se projeter dans un résultat mais de choisir un objectif à la mesure de ce que l’on peut.

À ce sujet, un article en suivant ce lien :

Le chemin le plus rapide n’est pas la ligne droite

 

À travers les interviews que j’ai pu entendre de Pierre Rabhi, il est manifestement dans cette disposition-là, lui aussi.

Il ne fait pas sa part d’un contrat universel. Il fait complètement ce qui est nécessaire dans son engagement personnel. Il n’attend pas que les autres fassent leur part. Il pose un pas après l’autre et rencontre sur son chemin des gens qui se proposent pour aider.

Bien-sûr, une fois qu’une initiative est lancée, il se trouve toujours des personnes qui font de cette initiative une valeur et qui voudraient « faire leur part ». Mais ce faisant, ils affaiblissent l’initiative car ils divisent les gens en projetant leurs valeurs sur ce qui se fait. Ils s’identifient à l’initiative alors qu’il s’agit de lui laisser la place d’être, en offrant complètement le meilleur de ce que l’on peut pour elle aujourd’hui.

C’est aujourd’hui que l’avenir est rendu possible. C’est aujourd’hui que le monde est en train de changer à travers ce que nous sommes en train de réaliser pour les autres. C’est maintenant que la vie est bonne.

L’histoire du colibri semble jolie, mais elle introduit une notion de valeurs soit disant universelles d’après lesquelles sont jugés les actes de chacun.

Or, jamais on ne se saisit d’un objectif à partir d’un référentiel universel :

On ne peut le faire qu’à partir de soi et à la mesure de ce que l’on peut, de ce que l’on est, concrètement, là où on se trouve, sans se soucier de ce que les autres feront.

 

c’est ainsi que change le monde. Il change au présent.

À méditer.

(Merci à Pierre Rabhi).

Guillaume Lemonde

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