Ne pouvons-nous prétendre à aucun droit ? Vraiment ?

Ce titre, je le conçois, est de ceux qui provoquent. Pourtant il renvoie à une vérité essentielle.

Photo: garden beth

J’aimerais prendre le temps de l’exposer ici.

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AU SUJET DES DROITS

Selon les Droits de l’Homme, parfois appelés Droits humains, tout être humain possède des droits universels, inaliénables, quel que soit le droit positif en vigueur, la nationalité, l’appartenance religieuse ou ethnique.

La première Déclaration des droits humains fut celle que proclama l’État de Virginie (États-Unis) en 1776. Elle fut amplement copiée par Thomas Jefferson pour la rédaction de la Déclaration d’indépendance des États-Unis du 4 juillet 1776. L’Assemblée française s’en inspira également pour rédiger la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789). De même l’ONU en 1948 pour la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

MAIS CES DROITS UNIVERSELS ET INALIÉNABLES, QUE DEVIENNENT-ILS S’ILS NE SONT PAS RECONNUS PAR CEUX QUI DEVRAIENT SE FAIRE UN DEVOIR DE LES RESPECTER ?

Que deviennent les droits universels et inaliénables que décrètent ces textes fondateurs, s’ils ne sont pas reconnus par ceux qui devraient se faire un devoir de les respecter ? Doivent-ils s’imposer de force ?

Depuis le XIXème siècle, au prétexte d’apporter les Droits de l’Homme et leur vertu soi-disant civilisatrice dans des régions ne partageant pas les mêmes valeurs culturelles que les nôtres, les soldats amènent la guerre, la violence, la mort, le chaos. Ces tragédies sont pourtant absolument logiques, quand on veut bien considérer que les droits sont des valeurs et que les valeurs sont clivantes par nature, même si on les voudrait universelles. Chaque valeur que l’on défend butera forcément tôt ou tard contre des valeurs inverses partagées par d’autres personnes. C’est pourquoi, défendre, revendiquer ou exporter des valeurs personnelles, conduit inévitablement à des conflits.

DÉFENDRE DES VALEURS, C’EST COMME ALLUMER UN GRAND FEU DANS LA NUIT

Défendre des valeurs telles que les Droits humains et en faire une affaire personnelle, c’est comme allumer un grand feu dans la nuit et vouloir que la lumière du feu engloutisse la nuit qui rôde tout autour. Les Français ont fait de cette métaphore une statue dite de la Liberté éclairant le monde, plus connue sous le nom de Statue de la Liberté, offerte aux Américains pour précisément célébrer le centenaire de la Déclaration d’indépendance (dont il a été question plus haut).

Cette statue, devenue l’un des symboles des États-Unis, représente de manière générale la liberté et l’émancipation vis-à-vis de l’oppression. Mais pour aller au bout de la métaphore, il faudrait imaginer la torche de la statue de la liberté suffisamment haute et forte pour qu’elle aille éclairer jusqu’à l’autre côté de la Terre.

Chacun sait pourtant que c’est impossible : il y aura toujours une ombre à la périphérie de la torche, quand bien même son feu serait gigantesque. Et d’ailleurs, plus ce feu est grand et plus l’ombre projetée autour est profonde et tranchée.

La statue de la Liberté est de ce fait un symbole guerrier.

 

Photo : donatelo2008

Le combat que sa lumière mène contre l’ombre est comparable à celle que mènent les valeurs que nous défendons contre ceux qui ne les partagent pas. D’ailleurs, comme les valeurs que nous défendons ne sont nos valeurs que parce que nous nous identifions à elles, et comme nous sommes tous différents, il ne peut rien y avoir d’universel dans le combat pour des valeurs, quelles qu’elles soient.

-TRÈS BIEN, MAIS ÇA VAUT QUAND MÊME LA PEINE DE SE BATTRE POUR DE TELLES IDÉES ! NON ? Ce battre contre le racisme, se battre pour le droit des femmes, etc.

Ce qui est certain, c’est que si le fait de prétendre à des droits est en soi un vecteur de division, il va être difficile de les rendre effectifs. Pour être effectifs, nos droits ont besoin que des gens se fassent un devoir de les respecter… La division qu’entraine la prétention à un droit est donc contreproductive. Elle fait des droits que l’on revendique, non pas un acquis social, mais un privilège illégitime et donc divisant finalement les gens dans une guerre de tous contre tous.

N’Y AURAIT-IL PAS UNE AUTRE VOIE ?

Quand on réalise que les droits que nous avons ne sont effectifs que lorsque d’autres se font un devoir de nous les accorder, on comprend que les devoirs que l’on se donne à l’égard des autres, priment sur la revendication de nos propres droits !

LES DEVOIRS QUE L’ON SE DONNE À L’ÉGARD DES AUTRES, PRIMENT SUR LA REVENDICATION DE NOS PROPRES DROITS !

 

Mes droits, je les reçois des autres. Ils me sont donnés. Ils viennent donc, comme tout ce qui m’est donné, du passé. Je ne peux pas les convoiter dans un avenir plus ou moins proche, mais les recevoir. Sans les autres, je n’ai aucun droit, puisque les autres sont justement nécessaires pour les légitimer. En revanche, ce que je peux faire de mon côté, c’est de légitimer le droit des autres et décider de m’engager pour eux. Cela veut dire ne pas m’identifier aux droits pour lesquels je lutte. Par exemple, si je suis femme et que je me bas pour les droits de la femme, alors, je me bats pour les droits des femmes et non pour en tirer un avantage personnel.

Si je manifeste pour des droits, que je le fasse pour les autres et non pour des intérêts personnels.

 

SI JE PLACE UNE ONCE D’INTÉRÊT PERSONNEL DANS MA LUTTE, ELLE EST DÉJÀ PERVERTIE !

 

Voyez Martin Luther King qui se démena non pour ses droits personnels d’afro-américain, mais pour le droit des citoyens américains, quelle que soit la couleur de peau du citoyen.

À ce sujet : Comment échapper à la généralisation du racisme

 

Ce point est essentiel. Pour être efficace, une révolution devrait se faire pour les autres et non pour des intérêts personnels. Elle devrait se faire pour l’amélioration de la condition des autres, même si je n’en retire aucun bénéfice. Si elle se fait pour des intérêts personnels (comme la plupart du temps), elle perd de sa force.

Cela demande de l’abnégation.

Il serait intéressant de repenser les Droits de l’Homme et du Citoyen non comme une liste que chacun peut reprendre en revendication, mais comme une liste de devoirs que chacun peut se donner d’offrir à son prochain.

À la différence des droits qui nous sont donnés, et qui sont donc un cadeau du passé, les devoirs que l’on se donne procèdent d’un choix. Ils sont en lien avec l’avenir. Les devoirs que nous nous donnons pour les autres, indépendamment de nos intérêts personnels, sont la cause dans l’avenir des droits que nous avons.

JE LAISSE À SIMONE WEIL[1] LE MOT DE LA FIN :

« Cela n’a pas de sens de dire que les hommes ont, d’une part des droits, d’autre part des devoirs. Ces mots n’expriment que des différences de point de vue. Leur relation est celle de l’objet et du sujet. Un homme, considéré en lui-même, a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations envers lui.

Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait des obligations. »

 

Simone Weil / L’enracinement

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ici, un article qui pourrait également vous intéresser : Ma liberté s’arrête-t-elle où commence celle des autres ?

Voilà pour aujourd’hui.

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Guillaume Lemonde

 

 

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[1] Née à Paris, Simone Weil

étudie au lycée Henri IV avec le philosophe Alain. Suivant le modèle de son frère, brillant mathématicien, elle entre à l’École normale supérieure et passe son agrégation de philosophie en 1931. Elle enseigne ensuite au Puy, à Roanne et à Saint-Etienne, où elle se rapproche de la classe ouvrière. Elle écrit ses premiers essais en confrontant sa conception du marxisme avec la réalité du travail qu’elle expérimente ensuite dans les usines Alsthom et Renault.

Toujours en quête d’absolu, Simone Weil rejoint le Front républicain espagnol en 1936 et connaît sa première révélation mystique à l’abbaye de Solesmes, deux ans plus tard. Dès lors, elle veut comprendre la volonté de Dieu et l’articuler intellectuellement avec ses propres expériences religieuses. Elle donne dans « Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu » une interprétation mystique de la religion chrétienne, pleine de son désir de sacrifice. En 1942, forcée de se réfugier aux États-Unis, Simone Weil refuse de quitter ses compatriotes et revient aider les Forces françaises libres en Angleterre. Atteinte de tuberculose, elle s’éteint à 34 ans dans un sanatorium anglais. http://evene.lefigaro.fr/celebre/biographie/simone-weil-469.php