Nous jouons à la belote, la plupart du temps. En main, nous avons certaines cartes, des bonnes et des moins bonnes, quelques atouts. Nous les jouons, les unes après les autres. Lorsqu’une difficulté se présente, nous cherchons la bonne carte qui pourrait nous tirer d’affaire. Un revers au travail et nous ripostons avec un as, ou peut-être le roi de carreau. Une déception amoureuse ? La dame de pique ou le valet de cœur feront l’affaire, selon les sentiments qui nous restent ! Nous adoptons des stratégies en fonction des cartes à disposition.

Tableau de Paul Cézanne : les joueurs de cartes (1890)

 

Parfois, nous ne savons plus quoi jouer. Alors nous consultons quelqu’un qui sait mieux jouer que nous, afin d’obtenir un conseil avisé. Un thérapeute, un médecin, un coach, un prêtre, un avocat, un comptable… L’expert que nous choisissons examine les cartes qui ont été jouées jusque-là. Il étudie celles que nous avons en main et développe une stratégie. Il propose quelque chose de manière à infléchir le jeu en notre faveur. Bref, il joue à la belote avec nous. Il détermine les causes et anticipe les conséquences. Autrement dit, il regarde le passé pour mieux prévoir le futur. C’est ce que fait un joueur de belote. Il essaie de bien se souvenir de ce qui a été joué, pour deviner ce qu’il reste dans la main de ses adversaires. Son jeu est déterminé par ce qui a été joué jusque-là. N’est-ce pas raisonnable de procéder ainsi ?

 

NOUS NE NOUS RENDONS PAS COMPTE À QUEL POINT NOUS JOUONS À LA BELOTE

Nous cherchons dans un passé plus ou moins proche, les raisons de ce qui nous arrive. C’est logique de le faire : les raisons précèdent leurs conséquences. Mais en quoi cela nous aidera-t-il pour sortir de la situation que nous traversons ? Si je reconnais une cause à résoudre, je serai peut-être satisfait de pouvoir élaborer une stratégie de manière à contrebalancer les effets de cette cause. Cependant, le problème aura-t-il pour autant disparu ?

 

La métaphore du jeu de belote est à prendre au sérieux : que se passe-t-il si j’ai suffisamment d’expertise pour me souvenir de toutes les cartes qui sont déjà tombée ? Je vais peut-être réussir le prochain tour ! Mais après, après le prochain tour, que se passera-t-il ?

 

Après le prochain tour, il y aura le tour suivant. Je serai toujours dans le même jeu de cartes.

 

Je serai occupé avec d’autres questions, celles du prochain tour. Mais ce seront toujours les mêmes questions, celles du même jeu de cartes.

J’aurai peut-être l’impression d’être plus loin, mais je serai toujours dans le même jeu.

 

QUAND NOUS REGARDONS NOTRE VIE SE DÉPLOYER COMME UNE PARTIE DE CARTES

Quand nous regardons notre vie se déployer comme une partie de cartes, c’est à dire chronologiquement, en suivant les événements qui s’enchaînent logiquement les uns aux autres, nous restons enfermés dans quelque chose qui ne peut pas changer : en effet, si un événement est causé par ce qui l’a précédé, alors cet événement n’est que le développement de ce qui l’a précédé. Il ne porte en lui rien de neuf. Il est la même chose. Il s’est simplement déployé plus loin.

 

Toute notre vie, du point de vue des causes que l’on cherche dans le passé, n’est que le développement de ce qui a précédé. Elle ne porte, de ce point de vue, aucun avenir, aucune nouveauté. Elle est sur un rail, conduite par des raisons héréditaires, biologiques, culturelles, psychologiques, historiques, météorologiques, etc.

 

Si l’on pousse la logique un peu plus loin, tout étant déterminé par ce qui était avant, il n’est pas possible d’être fondés en soi-même, ni avoir de libre arbitre. Du point de vue du passé, nous sommes soumis à ce qui nous précède, victime d’une histoire.

 

Alors comment sortir de l’épreuve qui nous occupe ?

 

CESSONS DE VIVRE COMME ON JOUE À LA BELOTE

Pour sortir de l’épreuve ou des difficultés que nous traversons, il y a donc une chose à faire. Si l’on veut ouvrir de nouvelles possibilités, ouvrir un avenir dans lequel un réel changement pourrait survenir, alors il n’y a pas trente-six chemins possibles. Un seul est à prendre en considération urgemment : il s’agit de cesser de vivre comme on joue à la belote. Devant l’obstacle, la déconvenue, la misère qui nous arrive, il conviendrait de renoncer à chercher les raisons qui nous ont conduit à ce point, comme si c’est là que nous allions trouver le salut. Ne pas se perdre à explorer le passé et « regarder le dessous des cartes ». Ni d’ailleurs supposer toutes les conséquences qui pourraient découler de ce que nous sommes en train de vivre. Les conséquences que nous supposons appartiennent au passé : elles ne sont que la projection de ce que nous croyons savoir. Elles ne nous apporterons pas la perspective nécessaire à laisser surgir quelque chose de nouveau.

 

Il s’agirait au contraire, de simplement rester là, en ignorant un moment le petit joueur de belote impatient de poser la prochaine carte. Il nous crie aux oreilles : c’est à toi de jouer, qu’est-ce que tu attends ! Mais ses protestations devraient nous laisser tranquilles.

 

OUI, MAIS…

Oui, mais… Les « oui, mais » sont les protestations du petit joueur de belote embusqué. Elles sont saturées de peur, de doute, de haine parfois aussi. On voudrait, dans certaines circonstances, ayant identifié la cause de notre problème dans les mauvais agissements d’un collègue, lui rendre la monnaie de sa pièce. Et pourtant, il est important de laisser le petit joueur de belote s’époumoner tout seul et de ne pas rendre (tout de suite) la monnaie de sa pièce à notre rival. Rencontrer cette haine qui monte, ou cette peur, ou ce doute et trouver la présence qui peut ne pas se laisser déterminer par eux. Il sera temps d’agir ensuite. Ce ne sera plus une réaction, mais une action. Elle viendra de nous et non des circonstances. Comme telle, elle ne produira pas du « toujours pareil », mais du nouveau.

 

Tout se passe comme si, ayant bien joué à la belote, nous avons à regarder à présent toutes les cartes du jeu, toutes celles qui ont déjà été jouée et toutes celles qui ne sont pas encore tombées. Ayant une vue générale de ce jeu, nous sortons des enchaînements implacables qui de tour en tour nous contraignent à répondre. Là où nous nous croyions obligés par les circonstances, nous devenons libre.

 

Mais je le répète, cette liberté, en nous mettant en lien d’une façon nouvelle avec la vie, nous demande de supporter les protestations du petit joueur embusqué.

 

Supporter les peurs, les haines et les doutes qu’il voudrait calmer en jouant, vite, vite, la prochaine carte.

 

 

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GL