NOUS AVONS CONCLU UN PACTE AVEC LE DIABLE

 

 

Chaque jour, nous concluons un pacte avec le diable, sans même nous en rendre compte, car chaque jour nous souhaitons, tel le docteur Faust dans le roman éponyme de Goethe, que nos désirs soient satisfaits. Ce n’est en soi pas un problème d’avoir des désirs, ni qu’ils soient satisfaits, mais lorsque Méphisto s’en mêle, cela peut devenir dramatique.

 

Peut-être ne connaissez-vous pas l’histoire du docteur Faust. Je ne peux que vous inviter à la lire. Il en existe une magnifique traduction française de Jean Malaplate.

 

C’est l’histoire d’un homme qui rêve de percer le mystère de l’existence.

 

Il travaille dur mais n’y parvient pas. Sa quête reste creuse. Comment embrasser l’infini avec des formules et des grimoires ? Comment devenir maitre d’un monde que l’on ne comprend pas ?

Faust y travaille, en vain, et constate un jour que ses efforts ne pourront jamais mener à rien. Alors, désespéré, il envisage le suicide. Mais Méphistophélès (le diable) apparait et lui propose un pacte : il promet à Faust de réaliser tous ses désirs à la condition qu’il lui remette son âme. Et Faust accepte.

 

Tout comme Faust, nous vendons notre âme au diable.

De toute façon, quand on ne sait pas ce que c’est que l’âme, on s’en fiche de la vendre au diable, pourvu que l’on obtienne tout ce que l’on veut en retour.

On désire que la vie soit pratique ? On ne veut plus avoir à replier une carte routière ? Qu’à cela ne tienne ! Méphisto nous donne le GPS. Et si on a peur que notre enfant se perde, on en glisse un dans son cartable. C’est plus sûr.

On veut partager un article ? Pas de problème : Méphisto nous donne un ordinateur qui permet de le publier en ligne sur un site, en quelques clics.

On veut trouver une information, écouter sa chanson préférée ? Un i-bidule nous l’obtient instantanément.

Et il y a encore mieux : des i-trucs et des i-machins-choses connectés peuvent désormais nous avertir quand le réfrigérateur est vide (des fois qu’on ne l’aurait pas remarqué). Dans ce paradis promis par Méphisto, il y a même des toilettes à commande vocale et des voitures qui peuvent « conduire » à notre place.

Un réseau de satellites déjà pléthorique est en train d’être augmenté de milliers d’autres satellites par Space X, de façon à connecter les objets entre eux et les gens aux objets. Une machine permet désormais de brancher le cerveau à distance avec un ordinateur et de dicter 100 mots à la minute sans la voix ni les mains. C’est pratique, non ?

Ça donne l’impression d’être le maitre du monde alors qu’on ne le comprend toujours pas.

Le Faust de Goethe est un roman moderne.

 

Il pose des questions pour aujourd’hui. Il est écrit pour aujourd’hui.

 

Plus que jamais, depuis que la crise systémique nous occupe, il est bon de se souvenir du Docteur Henri Faust : à l’heure où sont envisagés des campagnes de vaccination sans fin et un passeport vaccinal pour circuler, fleurissent les codes QRS plus pratiques que le papier pour franchir les frontières. Car oui, c’est pratique d’utiliser des codes QRS. On les utilise déjà dans les restaurants. C’est plus pratique que de demander aux clients d’écrire leur nom sur une feuille. Et puis c’est plus sûr. Ce serait même plus sûr et plus pratique d’avoir directement le passeport injecté sous la peau avec le vaccin. On y travaille. Ça sera bientôt au point. D’ailleurs, dans le même ordre d’idée, certains médicaments aux USA sont munis ou sur le point d’être munis d’une micro-puce permettant aux médecins et aux caisses d’assurance maladie de savoir si le traitement est correctement ingéré par le patient[1].

 

 

Ceci dit, il est pratique de posséder une machine à laver le linge, l’eau courante et un ordinateur…

 

Ça libère du temps. Ça libère de l’énergie. Le tout serait de savoir quoi faire avec cette énergie libérée…

 

En attendant, cette énergie libérée pour nous ne vient pas de nulle part. Elle est prise ailleurs. D’autres gens que nous ont été nécessaires pour que nous puissions nous reposer. Ils sont descendus dans mines de fer, de charbon, ont collecté le lithium en Amérique du sud et des terres rares en Chine. Ils ont enchainé des enfants sur des chaines de production, éventré la terre sur des milliers de kilomètres carrés, rasés des forêts, salis des fleuves, menés des guerres. Toute cette énergie, elle est pour nous, pour que ce soit pratique d’avoir un smartphone dans sa poche et de scanner un code QRS. Juste parce que nous l’avons désiré.

 

Cette énergie libérée, ce sont des actes qui se simplifient pour nous.

 

Cette énergie libérée, c’est de la volonté qui peut s’endormir, des gestes qui n’ont plus à se déployer.

 

Un monde absolument pratique serait tel que nous n’aurions même plus aucune décision à prendre.

 

Nous serions abreuvés, perfusés, atrophiés. Nos membres ne nous porteraient plus. Nos souhaits se réaliseraient avant même que nous en ayons pris conscience.

 

C’est le monde dans lequel nous enchaine Méphisto, un monde où nous ne posons plus aucun acte nous-mêmes.

 

Il se charge de tout ! Tout se fait automatiquement.

 

Mais quand tout est automatique, rien de nouveau ne survient plus jamais.

 

Méphisto aimerait nous voir répondre de façon automatique à ce qui se passe. Ils nous aiment prévisibles.

 

C’est parce que nous sommes prévisibles qu’il peut nous manipuler.

 

Il sait que la peur nous fait désirer de la voir disparaitre par des mesures qui nous rassurent. Il peut même organiser la peur de façon à nous mener là où il le veut.

 

Méphisto se trouve là où l’on sait manipuler les foules en flattant leurs désirs ou en leur faisant peur. Il est là où l’on fabrique du consentement. Et il y parvient si bien !

 

Goethe a fait précéder son histoire d’un prologue.

C’est le prologue dans le ciel. On y voit le Seigneur et Méphistophélès discuter du destin du docteur Faust :

« Il me cherche ardemment dans l’obscurité, et je veux bientôt le conduire à la lumière », dit le premier.

« Voulez-vous gager que celui-là, vous le perdrez encore ? Mais laissez-moi le choix des moyens pour l’entraîner doucement dans mes voies », lance le second.

Tandis que Méphistophélès fait tout pour détourner Faust de la transcendance, le Seigneur compte sur la liberté qu’il a placée en l’homme pour que Faust se donne les moyens d’être sauvé.

Ainsi, le pari du Seigneur dans le ciel, c’est que Faust parvienne à découvrir ce qui en lui est capable de suivre Méphisto sans pour autant se perdre. Faust est libre. Rien ne l’oblige à y parvenir.

S’il était sûr que Faust y parvienne, sa victoire n’en serait pas une. Elle serait au même niveau que les cadeaux de Méphisto et l’enfermerait dans un monde prévisible où il ne pourrait être libre.

 

 

Personne ne viendra sauver Faust !

 

Au milieu de la crise, si un sauveur promettant LA solution à tous nos problèmes devait se présenter, (ce serait bien pratique…) ce ne serait qu’un Méphisto. Il agirait pour nous sans prendre en compte notre espace de liberté, cette âme dont parle Goethe, l’âme que Faust a donné à Méphisto en échange de l’assouvissement de tous les désirs (comme par exemple le désir de sécurité tellement à la mode en ce temps de crise).

Pour Goethe, l’âme est cet espace qui ne répond pas aux automatismes de Méphisto. Elle peut désirer et se tenir devant le désir sans automatiquement devoir l’assouvir. Non pas que par elle le désir soit supprimé, mais qu’il est possible de se tenir entre le désir qui se creuse et l’assouvissement de celui-ci. Ce hiatus est essentiel : il est l’endroit par lequel peut se manifester ce qui en nous n’est pas prévisible.

Par exemple, il n’est pas prévisible qu’une personne qui a faim et qui s’apprête à manger son sandwich, le partage avec quelqu’un qui n’a rien à manger.

De même, il n’est pas prévisible qu’une personne qui voit se dresser plein d’obstacles sur son chemin, n’oublie pas son projet et continue d’avancer malgré tout.

Quand les expériences difficiles se succèdent, il n’est pas prévisible de découvrir en nous cet endroit à partir duquel nous pouvons éprouver que la vie est bonne.

L’amour n’est pas prévisible non plus. S’il l’était, il ne ferait que répondre à une contingence et serait donc conditionnel. Il ne serait pas libre. Ce ne serait pas de l’amour.

La liberté n’est pas prévisible non plus car elle ne saurait pas être conditionnelle. Lorsque la politique décide de lois dites liberticides, il est en nous un endroit qui reste libre. Il est libre de ne pas répondre à la peur en cherchant des moyens de la faire disparaitre. Il est libre de ne pas répondre à la haine en cherchant des moyens de l’assouvir.

Cet endroit que nous découvrons (l’âme dont parle Goethe) ne se laisse pas aveugler par les contingences. C’est l’espace de liberté que nous avons. Notre liberté est en cet endroit.

 

 

Alors il devient possible de cesser de se projeter dans la satisfaction escomptée pour rester avec ce qui est et non avec ce que l’on voudrait qui soit.

 

Méphisto nous montre ce que nous voudrions qui soit et nous laisse habilement oublier que le chemin vers ce que l’on désir comporte des étapes. Méphisto, c’est le génie du « tout tout de suite », du « plus vite possible »… Il est impatient d’arriver à ses fins.

Nous avons la liberté de ne pas nous projeter dans un résultat escompté. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas avoir de projet (bien au contraire), mais qu’il est possible de remarquer que nos efforts visent à laisser advenir ce projet pas à pas, plutôt qu’à nous projeter en lui et à en faire une affaire personnelle.

 

 

Méphisto nous enferme dans ce que l’on aimerait qui soit et nous tient tant que nous oublions d’aimer ce qui est.

 

Aimer ce qui est ne signifie cependant pas qu’il faille trouver désirable ce qui nous arrive. L’amour n’est pas le désir… Cela signifie juste que nous pouvons rencontrer ce qui nous arrive sans nous projeter dans autre chose que ce qui est. C’est se lier à ce qui est, rencontrer ce qui est, apprendre de ce qui est.

 

Alors Méphisto nous laisse le désir, mais n’a plus de prise sur nous car il devient possible de nous tenir devant ce désir sans pour autant devoir l’assouvir coûte que coûte. On peut laisser résonner quelque chose de plus grand que soi et ce que l’on porte. On découvre la confiance que la vie est bonne quoi qu’il en soit (relisons Lusseyran qui est passé dans les camps de concentration) et le courage d’avancer dans l’adversité…

En ces temps assez troubles où bien des gens espère que LA solution viendra de je ne sais quel mesure, médicament, vaccin, passeport… n’oublions pas Méphisto et Faust.

Faust est celui qui apprend à ne pas se faire avoir par ses espoirs, ses peurs, ses haines. Il arrive à s’en tenir à ce qui est et découvre que sa liberté est de ne pas suivre ce qui le pousse dans un sens ou un autre. Il est stable dans le tumulte, courageux et confiant.

 

 

 

Guillaume Lemonde

 

 

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