Jacques Attali, en 2009, dans un article publié par L’Express et intitulé « Avancer par peur », affirmait en substance que l’humanité ne pourra évoluer significativement que lorsqu’elle aura vraiment peur et que seule une pandémie majeure fera surgir la prise de conscience d’un altruisme pour jeter les bases d’un véritable gouvernement mondial. Vous trouverez l’article sous ce lien et en bas de page.

 

Cet article, intéressant à bien des égards, permet de se glisser dans une pensée tordue ; une pensée qui croit que les prises de conscience naissent des crises. En l’occurrence, pour Monsieur Attali, de la peur collective. Feu mon grand-père pensait lui aussi qu’il faudrait quelque chose comme une bonne guerre pour qu’un éveil se fasse. Mais cette idée porte en elle une contradiction que j’aimerais exposer ici.

 

CETTE CONTRADICTION VIENT D’UNE MÉCOMPRÉHENSION DE LA NATURE HUMAINE.

 

Comme nous allons le voir, elle vient de ce que nous nous prenons communément pour un produit : le produit biologique d’une conception et d’une redistribution génétique. Mais aussi le produit d’une histoire. Notre nation, notre langue, notre famille ont déposé en nous un bagage culturel. Notre éducation a fait le reste. Nous sommes allés à l’école et nos professeurs nous ont appris plein de choses intéressantes.

 

Bref, communément nous nous prenons pour le produit d’une biologie et d’un milieu. Et comme nous nous prenons pour un produit, nous pensons plus ou moins clairement que nos qualités et nos défauts ne peuvent venir que de ce qui nous a « produit », c’est-à-dire de notre biologie et de notre milieu. Nous tenons telle qualité de tel aïeul, tel défaut de tel autre. Pour mieux saisir ce qu’ils ont à traverser, certains explorent le patrimoine génétique, d’autre les histoires de familles, d’autres encore la psychologie de la petite enfance, d’autre le ciel astrologique de naissance, le prénom, etc.

 

Nous explorons le passé pour comprendre qui nous sommes.

 

Alors bien-sûr, quand on se prend pour un produit, tout ce que l’on vit, le meilleur comme le pire, semble également s’appuyer sur le passé : il faut que quelque chose se passe d’abord pour qu’un effet se produise ensuite. Il faut par exemple de la peur pour qu’un éveil de conscience se fasse, dira Monsieur Attali.

 

Quand on pense que la peur permet un éveil de la conscience, c’est qu’on ne voit en l’Homme que le produit d’une biologie et d’un milieu. Un produit livré à des mécanismes, des patterns plus ou moins conscients, pilotés par des sentiments, des perceptions qui induisent des réactions. Or ce produit qui ne fait que réagir à d’obscures prédispositions venues de la biologie et de l’éducation, n’est pas libre puisque dépendant de l’antériorité qui l’aura produit.

 

Ainsi, l’éveil de la conscience obtenu du fait d’une peur, est un éveil illusoire.

 

C’est un éveil sans liberté. Il n’est que le prolongement de cette peur dans la conscience. Il ne s’agit en fait pas d’un éveil, mais d’une exacerbation anxieuse de la conscience antérieure. Une exacerbation dont on essaie de se protéger. Tout ce que l’on met en place pour ne pas avoir peur, est conditionné par la peur et tout comme la peur, ne laisse pas libre.

 

Si Monsieur Attali rêve d’un gouvernement mondial né de la peur, c’est qu’il pense la liberté d’un point de vue conditionnel, comme l’est l’humain lorsqu’il se croit exclusivement conditionné par son passé. Un gouvernement mondial ayant besoin d’une crise pour se mettre en place, n’aurait pas d’autre vertu que d’asservir les gens. Mais bien des gens seraient heureux d’un tel gouvernement qui contrôlerait tout pour qu’ils n’aient pas à avoir peur…

 

 

IL EST NAÏF DE CROIRE QU’UNE CRISE PUISSE ÉVEILLER

 

Il est naïf de croire qu’une crise puisse éveiller et encore plus qu’elle puisse éveiller à l’altérité, comme le laisse pourtant entendre Monsieur Attali. Une crise n’est que le prolongement de contingences et ne fait rien apparaitre de nouveau : en effet, les effets d’une cause ne peuvent être que le prolongement de cette cause. Les effets sont de même nature que leur cause, et les crises n’engendrent rien de plus que ce qui était à l’origine de la crise.

 

 

 

AINSI, LES CRISES N’ÉVEILLENT PAS… MAIS ON S’ÉVEILLE DANS LES CRISES

 

Dans la crise, nous pouvons découvrir le courage de nous tenir dans la peur sans vouloir à tout prix la calmer. Nous pouvons nous révéler. Non pas que la crise nous pousse à nous révéler, mais elle nous donne l’occasion de le faire. Comprenez-vous la différence que cela fait ? Chacun peut découvrir un espace en lui à partir duquel il est possible d’agir et non de réagir à la peur. Chacun peut découvrir un endroit en lui qui n’est pas conditionné par la peur, ni par rien d’autre. Un endroit qui se vit inconditionnellement. Un endroit plein de qui nous sommes nous-mêmes, fondés en nous-mêmes et non en une antériorité quelconque. Cet endroit est un endroit d’absolu liberté car il est en lien avec ce qui est et non avec ce qui a précédé et avec ce que l’on aimerait qui soit pour ne plus avoir peur.

 

Cette part de nous, capable d’une telle prouesse, cette part non soumise à une antériorité, ne peut donc s’expliquer par rien se trouvant dans le passé. Ce n’est pas une affaire d’apprentissage, ni de biologie, ni de rien d’autre d’une affaire d’éveil. Un éveil qui se révèle dans la peur sans essayer de la combattre.  

 

Cette part de nous, qui n’a pas besoin d’espérer ne plus avoir peur, peut être en lien avec ce qui est. Elle n’a pas besoin de fuir en attrapant les moyens rassurants qu’on lui tend. Elle peut s’engager pour l’autre. C’est elle qui est capable d’altérité. Contrairement à ce qu’affirme Monsieur Attali, l’altruisme ne peut pas se développer du fait de la peur, mais peut se révéler lorsque l’on renonce à vouloir calmer la peur.

 

Alors, engagé pour son voisin, pour son prochain, on peut avancer avec lui en décidant d’un destin collectif. L’éveil permet un engagement pour ceux qui sont là ; ce qui est aux antipodes d’un gouvernement mondial né de la peur (peur des prochaines épidémies, peur de ne pas réussir sans cela de lutter pour l’environnement, etc.)

 

 

NOUS AVONS TOUS, À TOUT MOMENT LA POSSIBILITÉ DE TRAVERSER LA PEUR.

 

Nous avons tous, à tout moment la possibilité de traverser la peur. À tout moment nous pouvons être soumis à celle-ci et louvoyer ou nous tenir devant elle. Être éveillé ne permet pas de vivre moins peur mais de ne pas nous laisser altérer par elle.

 

En devenant attentif à ces moments du quotidien où l’on esquive la situation qui se présente du fait de la peur, en devenant attentif à ces moments où on se laisse entrainer par sa haine (vous savez bien, ces moments où on se régale à médire sur quelqu’un, sur un gouvernement et sur Big-pharma par exemple…), on s’approche de ces moments qui ne sont jamais acquis à jamais, mais qui sont toujours plus faciles à trouver, à force de les trouver. Ce sont des moments où l’on est libre de s’engager pour le meilleur. Les luttes qui s’appuient sur cet espace de liberté font bouger des montagnes, car elles s’offrent aux autres, à ceux qui sont là autour. Elles rendent l’avenir possible. Elles soulèvent les foules.

 

À l’inverse, celles qui ne font que réagir à la peur et à la haine, s’enferment dans un monde où il sera simple à ceux qui en ont les moyens, de diriger les foules comme ils le veulent, jusqu’à ce gouvernement mondial dont rêve Monsieur Attali.