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Résumé : Nous avons fait de la santé une valeur à défendre. Cela paraît louable. Pourtant, ce faisant, c’est l’humain que nous perdons de vue.

Avril 2020 – Nous voici collectivement inquiets d’une même inquiétude. Un virus a cristallisé les peurs les plus élémentaires et quatre milliards d’humains se terrent. Tous aux abris ! comme pendant un bombardement.

J’aurais bien quelques pensées à formuler aux sujets des mesures qui ont été prises, mais d’autres l’ont déjà fait avec plus de compétences sur le sujet (par exemple l’excellente interview de Jean-Dominique Michel. Ce Genevois est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de santé publique. Il a travaillé nuit et jour ces dernières semaines pour comprendre ce qui nous arrive).

De mon côté, j’aimerais m’attarder sur cette distanciation imposée. J’aimerais la considérer au même titre que n’importe quel symptôme lors d’une consultation médicale et découvrir ce qui se cache derrière. Comment sinon contribuer à remettre en équilibre ce qui ne l’est plus ?

 

 

CETTE DISTANCIATION, QUE L’ON QUALIFIE DE « SOCIALE » …

 

(À vrai dire, il vaudrait mieux la qualifier de « physique » que de « sociale ». Mais l’adjectif a son importance dans le tableau, alors gardons-le.)

Cette distanciation, que l’on qualifie de sociale est motivée par la volonté d’éviter des contaminations supplémentaires.

Elle est donc motivée par la peur qu’il y aurait plus de contaminations si elle n’était pas appliquée. Il y aurait plus de gens atteints et parmi ces personnes, des personnes fragiles qui pourraient mourir.

En somme, c’est la peur de la mort qui provoque ce repli. Que ce soit la mort de l’autre ou la nôtre n’a pas d’importance ici : la peur de la mort est au centre de l’aventure collective que nous vivons.

Quatre milliards d’individus sont tenus, pour conjurer la mort, de se replier dans la zone sécurisée de leur domicile.

De ce fait, il y a désormais un intérieur sécure et un extérieur dangereux. Il y a un petit horizon lumineux et une périphérie obscure. La santé est préservée dedans et mise en danger dehors. Elle est le bien qu’il s’agit de protéger. C’est pour elle que l’on se terre. Elle est devenue une valeur à protéger !

Ce n’est plus une personne en particulier que l’on protège, mais la santé, dans toute son abstraction…

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NOUS AVONS FAIT DE LA SANTÉ, UNE VALEUR.

Le mot valeur vient du latin « valor », dérivé de « valere » qui signifie « être fort, puissant, vigoureux ». Une valeur se doit d’être forte.

Comme elle se doit d’être forte, une valeur désigne une quantité : ce qui a de la valeur à nos yeux, peut en avoir plus ou moins et n’en aura pas aux yeux d’un autre groupe de personnes qui ne partage pas la même valeur.

Le projet collectif d’une protection de la santé ne va donc pas sans avoir de la santé une idée quantitative dont le point zéro serait la mort. Cela va dans le sens de notre économie comptable qui estime les cas en fonction de ce qu’ils coûtent et manipule des critères qualités qui n’ont rien de qualitatifs mais sont des appréciations quantitatives de données statistiques.

En faisant de la santé une valeur, l’humain est devenu une donnée que l’on comptabilise. L’épidémie s’apprécie en termes de nombre de personnes infectées et de nombre de morts… Nous en avons chaque jour l’exposé dans les médias[1].

Selon une telle conception, personne ne peut être pleinement en santé. Il n’y a pas d’absolu quand on pense d’une façon quantitative. L’infini jamais ne peut être atteint. Il n’y a que du relatif. Quand nous faisons de la santé une valeur à protéger de la mort, nous la rendons relative, et comme telle, en danger à tout moment, devant être protégée par des mesures préventives, comme par des vaccins, par exemple.

C’est pourquoi, dans notre système de valeur, auquel nous avons inclus la santé, chaque personne est un malade potentiel.

Mieux encore, plagiant Jules Romain dans le Docteur Knock, chaque personne est un malade qui s’ignore. Ainsi, chacun d’entre nous est pour le système de santé, c’est-à-dire pour ceux qui font de la santé une valeur, l’objet d’un intérêt. Nous permettons de dégager une certaine quantité de bénéfice si possible supérieure à la quantité des dépenses.

En faisant de la santé une valeur à protéger de la mort, chacun devient un aspect quantitatif de l’équation.

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Cela comporte également un revers : chacun peut devenir une quantité plus ou moins négligeable.

Ne nous étonnons pas que certaines personnes puissent se demander à partir de quel âge il n’est plus bon de prodiguer des soins médicaux. Quand les soins médicaux sont appréciés non selon la qualité de la relation mais selon la quantité des interventions plus ou moins coûteuses mises en œuvre, c’est logique d’avoir ces pensées.

C’est tout aussi logique de se dire que les personnes qui pourraient naître déjà malades du fait d’un trouble génétique, sont moins dignes de vivre que d’autres. Alors pourquoi ne pas procéder à des avortements dits thérapeutiques ? Thérapeutique du point de vue de la valeur-santé que l’on accorde à l’enfant à naître.

De plus, si la santé est une valeur à protéger, la valeur de chacun d’entre nous s’amoindrit avec le temps qui nous approche de la mort. Alors pourquoi dépenser tant pour les vieux ?

Ces questions, que j’ai entendues formulées lors de mes études dans les années 80, sont légitimes lorsque l’on fait de la santé une valeur à défendre de la mort. Et la mort ne peut être pour le médecin que le témoignage de son échec[2]. D’où l’euthanasie : à quoi bon un combat perdu d’avance ?

ON NOUS FAIT COMPRENDRE QUE NOUS DEVONS SAUVER LE PLUS POSSIBLE DE VIES

On nous fait comprendre, en cette période d’épidémie, que nous devons sauver le plus possible de vies et nous terrer pour protéger les plus vulnérables (C’est-à-dire ceux qui sont, du fait de leur maladie ou de leur âge, déjà proches de la mort). Ne pas perdre ce combat… Mais contre quoi luttons-nous réellement ? Que veut dire sauver le plus de vies possibles ? Les sauver de quoi ?

Les sauver du virus ?

Évidemment ! Quelle question ! Le virus est un danger pour les personnes les plus fragiles. Certes, mais autorisons-nous à nous demander un instant si nous sommes réellement en guerre contre un virus, comme l’affirme le président français. Les applaudissements vespéraux offerts aux équipes hospitalières pour les soutenir, sont-ils des applaudissements de supporters dans un combat mené contre un virus ? Si tel est le cas, nous sommes mal partis, car il n’est pas possible de faire la guerre à autre chose qu’à une organisation humaine, comme un État par exemple. Un virus n’est pas un ennemi que l’on puisse faire capituler.

Déclarer la guerre à un virus, c’est déjà accepter qu’elle n’aura pas de fin et que les mesures que l’on prend pour lutter contre lui, pourraient elles aussi ne pas avoir de fin[3].  Est-ce cela que nous voulons ?

Les sauver de la mort ?

D’accord ! Sauvez les gens du virus, c’est vouloir les sauver de la mort. Mais si nous prenons cette réponse au sérieux, cela signifie que nous nous sommes mis en tête de lutter contre la mort elle-même ! Rien que ça ! Un combat perdu d’avance, lui aussi. Monsieur André Comte-Sponville nous rappelait pourtant récemment que 100% d’entre nous allons mourir, et que d’ailleurs très rares sont ceux qui sortirons de cette existence avec le coronavirus.[4]

Et pourtant, je ne suis pas fataliste ! J’écris ces lignes tout en ayant dans chacune de mes fibres la volonté de soigner. Je suis médecin. Si j’écris ces lignes, c’est parce que notre peur collective de la mort, nous fait prendre des mesures (confinement soit disant social, car ayant pour objectif une protection des plus vulnérables) qui vont faire plus de morts que l’épidémie elle-même. (Écoutez la vidéo proposée en début d’article). C’est comme lors d’un dérapage en voiture sur la glace: on dérape à gauche, on contrebraque à droite et on part encore plus dans le décor.

Mais poursuivons…

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LA VALEUR DES CHOSES

La valeur des choses, comme la valeur que nous conférons à la santé, mais aussi, plus simplement, celle d’un bon repas partagé, d’une tradition, d’un être cher, ou même d’un compte en banque… font que certains instants de l’existence, voire l’existence entière, méritent d’être vécus. D’autres ont, par voie de conséquence, moins de mérite.

La valeur est indissociable de la notion de mérite.

On mérite d’une valeur, sinon, ceux qui la partagent avec nous, nous sanctionneront. La valeur des choses nous donne des devoirs vis-à-vis de ces choses. Nous nous devons d’être dignes de cette valeur. Il y a culpabilisation de ceux qui ne la respectent pas.

On peut même être banni, du fait d’une valeur, banni du cercle lumineux que cette valeur dispense sur le groupe qui la partage. On se retrouve dans l’ombre. Il y a par exemple ceux qui ne méritent pas de la valeur-santé : ils sont trop souvent malades et coûtent trop chers : ils sont bannis de la caisse d’assurance maladie.

Or si les valeurs nous sont essentielles, c’est parce qu’elles donnent à la vie, une orientation, un référentiel, un sens.

 

Autrement dit, c’est parce que notre vie n’a pas de sens en soi, que nous avons besoin de valeurs à protéger.

C’est parce que la vie nous fait peur, que ces valeurs nous rassurent. Et ce qui fait peur dans la vie, c’est, en définitive, la mort. L’épidémie de coronavirus, ou plutôt la façon dont les gouvernements ont réagi à cette épidémie, est symptomatique de notre peur de la vie.

La mort étant ce qui fait peur dans la vie, nous voulons l’évincer de la vie. Nous faisons de la mort une ennemie de la vie, alors qu’elle en fait partie.

Mon propos n’est pas de dire qu’il faille accepter la mort avec fatalisme : le fatalisme est une passivité qui attend quelque chose de précis. Or, il ne s’agit pas d’attendre passivement la mort et ne rien faire pour les vivants. Il s’agit au contraire de soigner cette activité intérieure disponible à accueillir toutes les possibilités. Être prêt à accueillir par exemple ce qui ne rentre pas dans notre système de valeur, s’ouvrir à ceux qui pensent autrement, qui font autrement…

Accueillir l’autre dans ce qu’il a d’unique et le moment qui se présente dans ce qu’il a d’unique. Le moment d’un décès est tout aussi plein de l’être qui meurt que celui de sa naissance. Chacun d’entre nous est plus que la liste quantifiable des connaissances acquises, des gènes hérités et des taux sanguins de ses hormones…

Faire de la santé une valeur, c’est réduire l’humain à une machine, quantifiable, comme toute mécanique.

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La santé n’a pas vertu à être une valeur.

Elle est un don qui nous est fait avec la vie que l’on accueille pleinement, c’est-à-dire avec la mort à laquelle on s’ouvre tout en voulant vivre. Elle est à l’équilibre de cette équation impossible du point de vue des quantités : dire oui à la vie et à possibilité de la mort avec la même intensité.

À partir de cet endroit, il est possible d’agir pour ceux qui sont malades tout autrement, et de prendre des mesures sanitaires non angoissées. Ces mesures qui ne seraient pas passées par un confinement de masse, ne sont pas intuitives lorsque l’on panique (exactement comme il n’est pas intuitif de braquer à gauche lorsque la voiture dérape sur la gauche, pour essayer de remettre les roues dans l’axe.) Confiner tout le monde, paradoxalement, pourrait bien conduire à plus de morts. (voyez la vidéo mentionnée ci-dessus).

En repoussant la possibilité de la mort, on se prépare de la rencontrer avec plus de force.

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 Sur un plan, il y a la santé biologique. On s’en occupe avec professionnalisme dans les urgences des hôpitaux. C’est l’aspect de la santé, dont on peut faire une valeur, mais qui passe à côté de l’humain, quand on ne s’en tient qu’à elle. L’humain est réduit à une mécanique quantifiable, manipulable, gérable, comme on gère des boites de conserves dans les grands magasins.

Sur un autre plan, il y a aussi une santé propre à notre condition humaine : c’est celle que l’on découvre, quelle que soit notre santé biologique, lorsque l’on s’approche de l’essentiel, c’est-à-dire de la vie dans tout ce qu’elle a de possibles. Ainsi, on peut être en santé même pendant une fièvre de coronavirus. On peut être en santé sur son lit de mort. On peut être en santé tout en ayant 3 chromosomes 21 dans chacune des cellules d’un organisme.

Les médecins, les thérapeutes, ont pour vocation d’accompagner dans les épreuves, cet éveil à l’essentiel. Ils n’ont fondamentalement pas pour vocation de supprimer les épreuves, mais de permettre à ceux qui les rencontrent, de ne pas rester bloqués par elles. En voulant supprimer les épreuves, on finira par supprimer celui qui fait chemin (cf. plus haut).

Ainsi, nous pouvons tous œuvrer pour notre santé en apprenant déjà à accueillir la possibilité de la mort au cœur même de la gratitude infinie d’être vivants.

 

À ce sujet un article proposant une façon de s’y prendre :

L’épidémie, la peur et Saint-Louis

Et tout ce qui précède me mène à cette brève conclusion : si vous écoutez l’interview de Jean-Dominique Michel proposée au début de cet article, vous concevrez qu’un rapport autre à la santé, à la vie, à la mort, pourrait, lors de prochaines épidémies, nous permettre d’autres mesures qu’un retrait dans un confinement anxieux et mortifère. Il y aurait probablement bien moins de morts à déplorer.

***

[1] NDL : nous sommes en avril 2020 pendant l’épidémie de coronavirus.

[2] C’est là qu’apparaissent les notions d’acharnement thérapeutique et d’euthanasie. Lors d’un acharnement, on refuse l’idée même que la mort puisse advenir. Lors d’une euthanasie, on se rend, le combat étant perdu.

Le problème est que tant l’acharnement que l’euthanasie ne se définissent qu’en fonction de l’appréciation du combat que l’on mène contre la mort. Quand on confère une valeur à la santé, on apprécie les patients en fonction de cette valeur : ils en sont plus ou moins dignes selon l’âge, par exemple. Il risque d’y avoir plus d’euthanasie de vieux et d’acharnement sur les jeunes.

[3] Après l’effondrement des tours du 11 septembre 2001, le président américain avait déclaré la guerre au terrorisme. Cette déclaration de guerre est équivalente à celle qui a été déclarée au virus : le terrorisme n’est pas un État que l’on puisse soumettre. Déclarer la guerre au terrorisme ne peut se solder par aucune victoire et permet de mettre en place des mesures qui ne seront plus abrogées.

[4] Quantitativement, le coronavirus ne représente, en regard de toutes les autres causes possibles de décès, que très peu de choses : environ 0.6 % des décès mondiaux sur la même période…