Sur les pentes de la Croix-Rousse, habitait un vieil ami. Il s’appelait Robert Amiet (1911-2000). Alors âgé de plus de 80 ans, il avait passé son existence à l’étude de textes anciens. Durant plusieurs années, j’allais lui rendre visite chaque semaine, heureux d’apprendre ce qu’il savait. Mon ignorance était colossale. J’avais soif de l’entendre me parler des vieilles civilisations : Sumer, Babylone… Je grimpais les escaliers des Chartreux, jusqu’à sa petite piaule, dont il avait entrebâillé la porte en signe de bienvenue.

Entre ! criait-il invariablement. Il prenait le temps de finir d’écrire la phrase qu’il avait commencée. Il posait son stylo, se levait, me donnait une accolade fraternelle, puis me regardant d’un air complice, tendait un doigt noueux devant sa bouche en chuchotant : D’abord mangeons, ensuite causons.

 

Nous partagions un repas confectionné avec les produits récoltés le matin même sur le marché de la Croix-Rousse : des andouillettes ou des rognons arrosés copieusement d’huile d’olive dont il raffolait. Cela mitonnait sur un réchaud électrique posé à même une petite étagère, dans un angle de la pièce. La tapisserie, à cet endroit huileuse jusqu’au plafond, se souvenait des splendeurs que Robert préparait pour ses convives quotidiennement.

 

Un jour, à la fin d’un repas conclu d’une goutte de génépi, il m’avait fait le cadeau d’une jolie métaphore : il s’était saisi d’un crayon et avait tracé sur un bloc-notes, un tout petit cercle avec application. Puis il avait assombri la surface de la feuille tout autour. Après une longue minute de coloriage, je vis apparaître un disque blanc sur un large fond noir.

 

 

Alors sans détourner son regard du croquis, il me dit à peu près ceci : tu vois ce disque blanc ? C’est tout ce que j’ai appris dans ma vie. C’est la somme de mes connaissances. Et là, cette obscurité infinie, c’est tout ce que j’ignore encore. À la périphérie du cercle, ce que je connais touche à l’inconnu, et des questions se forment…

 Il fit une pose et me fixa pour voir si je suivais. Robert aimait les silences éloquents. Il ménageait ainsi son effet et après un instant poursuivit enfin : À la fin de ma vie, le disque a grandi, considérablement ! Mais sa circonférence est désormais tellement étendue, qu’elle est en rapport avec bien plus d’obscurité que jamais… Les questions que je me pose sont beaucoup plus nombreuses aujourd’hui qu’avant. Alors comprends bien qu’avec ce disque blanc, que je n’ai eu de cesse de faire prospérer, c’est mon ignorance qui est devenue colossale…

 

Nous sommes trop intelligents… Nous croyons devoir puiser de nos connaissances les solutions aux problèmes qui nous préoccupent. En réalité, nos connaissances ne nous servent qu’à mettre en lumière ce que nous ne savons pas. Elles nous font toucher l’ombre. Et ce sont les réponses qui sont encore dans l’ombre, qui font naître les questions que l’on se pose. En quelque sorte, les réponses que l’on ignore, précèdent les questions. Si tu te poses une question, c’est que la réponse est déjà là, devant toi, dans l’ombre.

Mais comme elle est dans l’ombre, pour la découvrir, il est très important de ne pas s’aveugler avec tout ce que l’on croit déjà savoir. Il est donc important d’apprendre à cesser un instant de penser et à tenir en conscience la question qui nous occupe. C’est à cette condition qu’elle se remplira d’elle-même de la réponse qui l’a fait naître. (À ce sujet, cet article-là pourrait vous intéresser)

 

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Photo 1 : Pat Kight

Photo 2 : David Orban