MOMENT PRÉSENT : ATTENTION À L’ARNAQUE !

 

Avant de parler de ladite arnaque, lisons un passage des Confessions de Saint Augustin :

 

« Ainsi donc, ce qui maintenant est clair et bien démontré, c’est que le futur et le passé n’existent point. On ne peut dire, à proprement parler, qu’il y ait trois temps, le passé, le présent et le futur ; mais peut-être serait-il plus juste de dire :  Il y a trois temps, le présent des choses passées, le présent des choses présentes, le présent des choses futures.

Ces trois choses existent en effet dans l’âme, et je ne les vois pas ailleurs : le présent des choses passées, c’est leur souvenir ; le présent des choses présentes, c’est leur vue actuelle ; le présent des choses futures, c’est leur attente.

Si l’on me permet de l’entendre ainsi, je vois et je conviens qu’il y a trois temps. Que l’on dise encore : Il y a trois temps, le présent, le passé et le futur ; qu’on le dise par une coutume abusive, je m’en inquiète peu ; je ne m’y oppose pas, je ne blâme rien, pourvu cependant qu’on entende ce qu’on dit et que l’on convienne de ces deux choses, que le futur n’est pas encore et que le passé n’est plus. Il y a en effet peu de choses dont nous parlions exactement ; et la plupart du temps le mot propre nous fait défaut ; mais on ne comprend pas moins ce que nous voulons dire. »

Les Confessions, Saint Augustin, chapitre XI

 

 

Pour vivre au présent, ouvert à ce qui est et non projeté dans ce que l’on voudrait qui soit ; pour vivre au présent, disponible à ce qui nous entoure et non aveuglé par toutes sortes de projections, de peurs, de haines… il ne s’agit pas d’effacer le passé et le futur. C’est ce que Saint Augustin nous dit. Le passé n’existe plus, le futur n’existe pas encore, mais ils sont là tous les deux, au présent.

Il ne s’agit pas de les évincer de notre conscience, mais de les vivre pleinement, au présent.

 

Qu’est-ce que cela signifie ?

Qu’est-ce le présent des choses passées ?

Le présent des choses passées, c’est la faculté de se souvenir.

Sans la faculté de se souvenir, donc sans pouvoir évoquer au présent les choses passées, nous serions amnésiques et perdrions toute conscience de nous-mêmes. Nous serions morts pour le monde.

Se souvenir est une activité du « Je suis » qui est au présent des choses passées, comme dit Saint Augustin.

 

Qu’est-ce que le présent des choses futures ?

Le présent des choses futures, c’est l’attention, que l’on offre au monde. L’attention, c’est de la volonté dont on se saisit au présent.

On le comprend lorsque l’on réalise que ce qui nous lie au futur, c’est notre volonté : la volonté (qui se dispense dans tous les actes que nous pouvons poser) est au début d’un chemin dont on ne connait pas l’issue. Un chemin qui va vers le futur et dont nous reviennent des conséquences que l’on ne peut pas toutes connaitre par avance. On peut naturellement les espérer ou les craindre, mais pas les connaitre, puisqu’elles n’existent pas encore…

Lorsque l’on est « au présent du futur », comme dit Saint Augustin, plutôt que de craindre ou espérer, plutôt que de se projeter vers un futur encore illusoire et de se construire des scénarii, on se place là où toutes les issues sont encore possibles, prêt à recevoir toutes les conséquences. On est tout à la fois activement disponible à tous les possibles et engagé pour ce que l’on porte sans se projeter dans un résultat.

C’est cela, être attentif : se lier à tout ce qui est en train d’advenir, au moment même où cela advient. C’est donc être présent, complètement « au présent du futur ».

Si pour être au présent, on voulait ne plus penser à plus tard, on devrait renoncer à avoir des désirs et des idéaux. On finirait par croire que l’ego est donc une mauvaise chose (idée incroyablement répandue); et le monde serait mort pour nous. Car sans désirs, sans idéaux, sans volonté, on ne peut s’ouvrir à lui.

 

L’arnaque

Si pour être présent il fallait ne penser ni à hier ni à demain, on serait bientôt mort pour le monde et le monde serait mort pour nous. Il ne resterait plus que le corps, puisque lui est toujours au présent. Il ne resterait à notre conscience que les sensations qu’il procure. Le bien-être nous apparaitrait comme l’essence même d’une vie accomplie. Mais ce serait une vie tronquée, une vie hors sol qui nous pousserait à nous retirer du monde et à voir partout de mauvaises énergies qu’il faudrait contrebalancer ; une vie hors-sol qui nous pousserait à nous retirer de nous-même et à nous en remettre aux énergies de l’univers, passivement.

Cette idée qu’en cessant de penser à hier et à demain on est présent, est une arnaque spirituelle. Il est possible que sur ce chemin on atteigne une quiétude, une tranquillité, mais le prix à payer est que l’on se coupe en même temps du monde et de soi. Sur ce chemin, on finit par trouver le monde mauvais ou imparfait… Et l’on finit par se trouver soi-même mauvais ou imparfait au point que l’on croit devoir éradiquer en soi ce qui porte les désirs et les idéaux, éradiquer l’ego.

 

Au présent, le souvenir et l’attention se rencontrent

Être présent, c’est être en lien avec le passé et le futur, maintenant. C’est se souvenir attentivement de maintenant.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

  • Je me souviens des sentiments qui m’ont bousculé, les bons, mais aussi les mauvais même si je préférerais ne pas les évoquer. Je m’en souviens pourtant.

Et je suis attentif à ne pas espérer ni craindre les uns plutôt que les autres. Je les vis tous ensemble. La sympathie que j’éprouve pour quelqu’un et l’antipathie que cette même personne me donne parfois à éprouver. Les deux ensembles. Mon attention qui se souvient est la présence avec laquelle je rencontre mes sentiments. Elle est la stabilité intérieure au cœur des sentiments, qui peuvent alors être comme ils sont, amples, différentiés, mouvants, vivants…

 

  • Je me souviens de ce que je perçois, sans espérer un agencement qui me convienne mieux, (ce qui me conduirait à ne pas percevoir ce qui est). Je ne focalise pas sur tel ou tel détail qui me dérange. Je tiens ce détail attentivement avec tous les autres. Un panorama s’ouvre devant moi, complet, cohérent, vivant. Cette attention est la profondeur intérieure avec laquelle je m’ouvre au monde à travers les perceptions.

 

  • Je me souviens de mon projet lorsque l’obstacle se présente. Je suis attentif à ne pas me projeter dans les conséquences que l’obstacle pourrait provoquer. Je suis attentif à poser un pas l’un après l’autre. Cette attention est le courage avec lequel j’avance avec mon projet.

 

  • Je me souviens des bons moments et des mauvais, dont je préférerais ne pas me souvenir. Je m’en souviens pourtant. Attentif à rester avec eux tous en même temps. Espérer et craindre la même chose en même temps. L’attention se fait alors confiance, une activité qui n’attend rien de particulier, disponible à tout ce qui est. Disponible à la vie.

 

Être présent, ce n’est pas s’enfermer dans sa salle de méditation en faisant le vide. Ce n’est pas vouloir atteindre je ne sais quel état qui serait mieux que maintenant, puisque ce que l’on espère n’est pas au présent et que maintenant est le seul moment qui soit. Il n’y a pas de compétition dans la présence. Il n’y a pas de gens qui soient plus présents que d’autres et qu’il faudrait pouvoir rejoindre comme on rejoint une élite. Il n’y a rien à rejoindre au présent, puisque tout est déjà là. 

L’état dans lequel on se trouve et que l’on n’apprécie pas forcément, est au présent. Il ne s’agit donc pas de combattre cet état, mais de remarquer qu’on le fait pourtant en espérant être autrement. Être au présent, c’est vivre ce qui est à vivre sans espérer ni craindre. C’est vouloir de tout son être vivre ce qui est à vivre et se souvenir maintenant de maintenant. Découvrir maintenant la stabilité, la profondeur, le courage et la confiance en ce moment. Être présent, ce n’est pas aspirer à les découvrir, mais les vivre à travers l’attention que l’on offre à ce qui nous habite et au monde qui nous entoure. Être en lien avec ce qui est, c’est être présent.

 

Guillaume Lemonde

 

 

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