MÉDECINE ANCIENNE, MÉDECINE NOUVELLE

 

La médecine, comme toute pratique touchant à l’humain, suit une ancienne forme de pensée et est en même temps appelée à en découvrir une nouvelle. L’ancienne forme de pensée est celle qui s’intéresse à la maladie pour elle-même, indépendamment de l’être qui en souffre. C’est une pensée sans lien avec l’humain. Une pensée qui voit l’humain comme une information parmi d’autres. Bien-sûr, la souffrance est prise en compte, mais aucun lien ne se fait entre l’être en devenir et la maladie qu’il exprime : on voit les effets psychologiques que la maladie peut avoir et ce que le malade peut faire pour agir favorablement dans le processus de guérison, mais on ne voit pas que la maladie exprime une étape du cheminement intérieur. La nouvelle forme de pensée met l’humain au centre. Elle relie l’humain à la nature et la nature à l’humain. Elle énonce que pour comprendre la nature d’une maladie, il s’agit de comprendre l’être qui en est atteint.

 

J’ai évoqué ce fait dans l’article : Médecine dure, médecine douce, faux débat.

 

J’ai envie de vous faire part d’un exemple:

 

Julia m’offrit un sourire en s’asseyant devant moi. Elle venait pour la première fois.

-Bonjour, lui dis-je. Racontez-moi…

-Je viens vous voir parce que j’ai des nausées quand je prends les transports en commun.

Des nausées dans les transports en commun… Julie venait en quelque sorte de présenter sa carte de visite. Le mal de transport était ce dont nous devions nous occuper. Je remarquais aussitôt qu’un petit tiroir s’ouvrait en moi. L’université enseigne de belles choses au sujet de l’oreille interne et du circuit la reliant aux yeux et au cervelet. En me présentant son symptôme, Julia m’invitait à ouvrir ce tiroir. Je le savais plein de données physiologiques et thérapeutiques. Plein de médecine. Mais je résistais à la tentation d’y jeter un œil. Car enfin, que disent les cartes de visites de leur porteur ? Leur nom ? Leur adresse ? Le vélin premier choix et le carton bon marché ne logent pas au même endroit… Mais tout cela n’en dit pas plus que leurs chaussures ou leur costume. Cela ne dit pas en quoi la personne qui les porte est unique au monde. Cela ne dit pas quelles questions essentielles elle recèle dans son cœur, ni les tourments qui l’habite, ni les joies qu’elle rencontre sur son chemin.

Depuis sa fondation au XIIIème siècle, l’Université de médecine est une grande experte en carte de visite. Elle les rafistole et corrige – dans une certaine mesure – ce qui vient les souiller. Elle use de microscopes et de fines lames tranchantes. Elle a pour chaque cas, une conduite à tenir. Pour chaque problème un spécialiste. Elle rend des services inestimables, mais elle méconnait l’essentiel. Car l’essentiel n’est pas écrit sur la carte de visite. Il ne se reconnait pas aux chaussures ou à l’habit, aussi vrai que l’habit ne fait pas le moine.

-Dites m’en plus…

– Eh bien, souvent ça va, mais parfois je ne me sens pas bien. J’ai des nausées, le cœur qui tape vite. Je suis comme sous tension, nerveuse, inquiète.

En écoutant Julia, j’avais envie de comprendre pourquoi parfois oui ou parfois non. Je voulais trouver de quel tiroir tirer l’explication capable de remplir ce vide insoutenable. Soulager mon interrogation d’une réponse satisfaisante. Était-ce le bruit ? La fatigue ? L’air raréfié des transports du soir ? Toutes ces hypothèses stériles venaient d’elles-mêmes, automatiquement, sans que je n’aie rien à faire pour ça. Elles insistaient pour que j’ouvre certains tiroirs et que je réfléchisse à elles. Les efforts de réflexion qu’elles me poussaient à faire n’étaient que des efforts d’automates. En me prêtant à leur jeu, j’avais peut-être l’illusion d’accompagner le processus, mais je n’accompagnais rien du tout. Je courrais derrière, tout au mieux.

C’est une chose trop oubliée : les questions qui nous viennent sont grosses des réponses qui les font naitre. Ce sont les réponses qui, en s’approchant, font naitre des questions. Elles s’approchent depuis l’avenir, inédites, uniques, propres à la situation que l’on rencontre. Alors, si l’on néglige le moment où les questions se forment en essayant de les combler tout de suite avec ce que l’on sait déjà, on empêche que se révèle celles qui veulent venir.

 

 

Julia avait fait un geste en parlant de sa nervosité. Elle avait resserré les bras autour de sa poitrine, fortement.

– Ce geste-là…

– Celui-là ?

– Oui, restez comme ça.

– Comme ça ? demanda Julia en laissant ses bras serrés.

– Oui, et intensifiez le geste.

Alors Julia serra plus encore et elle devint blême.

– J’ai la nausée.
– Décrivez moi ce qui se passe.

– J’ai la nausée. J’ai peur aussi. C’est comme si…

– …

– C’est comme si, j’étais prise.

– …

– J’étouffe. C’est la même tension que je connais. Comme si on allait se jeter sur moi et m’attaquer. Je suis sur mes gardes dans les bus et les trams. On pourrait m’attaquer.

– Restez avec ça.

– C’est dangereux. Oh, la nausée…

 

Julia resta quelques minutes en silence.

Les yeux étaient fermés. Je les voyais bouger dans leur orbite. Elle n’allait manifestement pas bien. Quelque chose en moi voulait interrompre ce processus dans lequel je l’avais plongée. Pourtant, le voyage que Julia faisait, pour désagréable qu’il était, n’en était pas pour autant dangereux. Elle revivait ce qu’elle connaissait déjà quand elle prenait les transports en communs et avait cette fois-ci l’opportunité de traverser le problème plutôt que de lutter contre lui.

– Quelque chose se cache dans l’ombre quelque part. Ça m’observe. C’est comme quand j’étais petite. Mon père était violent quand il buvait. Nous, les enfants, nous nous tenions à carreau pour ne pas recevoir une beigne. Ça partait sans prévenir, d’un coup. Clac ! Ça nous dessoudait la tête sans qu’on le voie venir.

Quand on s’occupe juste de diagnostics, quand le focus est mis sur la carte de visite et non sur son porteur, on n’a pas vraiment de raison de se satisfaire d’une carte de visite abimée. On se donne de supprimer tous les symptômes dérangeants. En revanche, lorsqu’on écoute le porteur de la carte, ce n’est plus la maladie qui dicte ce que l’on doit faire, mais celui qui en souffre. Aller bien, c’est pouvoir faire un pas là où l’on était bloqué. La suppression des symptômes, même si elle est souvent nécessaire, n’est pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est d’aider la personne qui souffre à faire de nouveau un pas. L’aider à ne pas rester bloquer là où elle se trouve, mais à traverser cette souffrance.

Le processus dura une demi-heure. Pendant une demi-heure se succédèrent des phases de nausées et phases d’apaisement. Et enfin Julia ouvrit les yeux.

Ce dont Julia me parlait, ce n’était pas d’un problème d’oreille interne. Peut-être en avait-elle un, mais ce n’était pas le sujet de son propos. L’oreille interne, c’est le contexte, c’est le décor. Son sujet était que quelque chose l’attaquait par surprise depuis une position cachée et qu’elle était sur ses gardes, tendue jusqu’à la nausée. Elle avait à rencontrer cette peur et à la traverser.

Comment aurais-je pu l’entendre en fouillant dans mes cours d’ORL ? Je ne dis pas qu’il faille jeter au rebus les connaissances que l’on a. Il s’agit simplement de les laisser à leur place sans leur donner la fonction de combler le vide. Ce n’est pas en comprenant le décor de nos maladies que l’on comprend ce que celles-ci représentent pour la personne qui en souffre. Certes, il est important de comprendre le décor pour contribuer à faire disparaitre les aspérités, si nécessaire. Mais il est tout aussi important d’écouter la personne qui chemine dans ce décor et de l’aider à traverser ce qui pèse.

Ces deux points de vue ne s’excluent pas.

Il y a ce qui regarde le contexte – la carte de visite – et qui lutte contre la maladie. C’est le point de vue qui sait comment certaines causes entrainent certaines conséquences ; le point de vue qui cherche dans le passé à identifier ces causes. Et puis il y a ce qui s’intéresse à l’être en train d’advenir à lui-même. Cet être, bloqué dans la maladie, cherche à faire un pas vers lui-même et à se libérer du mal qui l’occupe. En fait la maladie qui nous fait souffrir, en nous contraignant, crée l’opportunité extérieure de découvrir cette liberté. Ce à quoi le thérapeute pourrait contribuer, c’est à permettre l’opportunité intérieure qui la rende possible.

Lorsque Julia revint deux mois plus tard, elle m’annonça que les nausées n’étaient pas réapparues. Elle avait refait plusieurs fois le geste de serrer les bras contre sa poitrine. Plusieurs fois elle avait ressenti la peur que lui faisait son père, jusqu’à ce qu’un jour celle-ci s’évapore également.

 

Guillaume Lemonde

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