L’originalité de la démarche Saluto est de donner les moyens de percevoir l’origine des difficultés rencontrées, non dans des causes passées à résoudre, mais dans la nécessité de faire advenir des ressources permettant de jouer librement avec ce qui se présente. Caractériser, identifier ces ressources fondamentales encore à venir et permettre d’exercer à les rendre présentes, est au centre de son expertise.

MA GRAND-MÈRE EST-ELLE MORTE À CAUSE DE MOI ?

 

« Ma grand-mère est-elle morte à cause de moi ? » me demandait récemment une jeune fille en larmes. Cette question douloureuse est au cœur de ce que nous avons à traverser depuis quelques temps. L’épidémie et ce que nous en faisons, nous place dans des situations difficiles. Nous découvrons la virologie, les variants. Nous écoutons ce que disent ceux à qui on reconnait une autorité, à défaut de penser par nous-mêmes avec les quelques faits que nous pouvons collecter et de supporter les questions sans réponse.

 

 

« Ma grand-mère est-elle morte à cause de moi ? »

 

Il y a peu, je croisais dans la rue un petit groupe d’enfants d’environ 4 ans, en rang par deux, guidés par une éducatrice masquée. Les petits suivaient ses consignes docilement. « Léa, marche moins vite… Arthur, reste sur le trottoir… »

Et soudain cet ordre : « restez loin des adultes ! Vous pourriez les contaminer ! »

 

Depuis mars 2020, bon nombre de personnes luttent avec la peur de pouvoir être à l’origine de la maladie d’un proche et la culpabilité de l’avoir peut-être été. Une grand-mère est décédée dans une famille et sa petite-fille ne s’en remet pas : « J’étais porteuse du virus… je ne le savais pas… Je suis allée la voir. Nous avons pourtant fait attention de ne pas nous prendre dans les bras et elle est morte. C’est moi qui l’ai assassinée ! » (sic)

 

Un poids moral pèse sur de nombreuses épaules. On a peur de se rapprocher de ceux que l’on aime ; on prend ses distances, on porte un masque et finalement on se laisse vacciner, imaginant que le vaccin supprimera la contagiosité (alors qu’il n’empêche pas d’être malade, mais de diminuer les formes graves).

 

 

Bref, on veut protéger les personnes à risque… Rien de plus louable !

 

Lorsque l’on est malade, il serait irresponsable d’aller faire des câlins à une personne présentant des comorbidités aggravant le pronostic d’une possible infection. Une personne responsable répond de la situation qu’elle traverse : si elle est malade, c’est-à-dire si elle a les symptômes d’une maladie contagieuse, elle sait (même si elle ne le formulera pas ainsi) que la charge virale dont elle est porteuse, est une sollicitation probablement importante pour les capacités immunitaires des autres. Elle répond de la situation en prenant des précautions pour les autres.

 

Pour autant, il n’est pas dit que les autres tomberont malades. Il est possible que leur immunité les en protègera. Bon nombre de famille ont vu l’un des leurs au lit sans que pour autant les autres ne l’y rejoignent.

 

 

De même, il n’est pas dit que les précautions suffisent.

 

On peut avoir été très prudent et ce que l’on n’attendait pas arrive quand même.

 

Ainsi, pour répondre à cette jeune fille qui demande si sa grand-mère est morte à cause d’elle, il va falloir urgemment distinguer ce à quoi on peut s’attendre et ce à quoi il n’est pas possible de s’attendre.

 

Il y a le prévisible et l’imprévisible.

 

Sans cette distinction, il n’est pas possible d’accompagner la question douloureuse de la jeune fille pleurant sa grand-mère.

 

 

NOUS FAISONS AUJOURD’HUI COMME SI L’ON POUVAIT TOUT PRÉVOIR

 

Nous faisons aujourd’hui comme si l’on pouvait tout prévoir. On sait bien que ce n’est pas possible, mais on s’imagine que ce qui est imprévisible n’est dû qu’à un manque de discernement. Si on avait su… se dira-t-on après coup ! Et l’on s’en veut d’avoir manqué de discernement.

 

Si ma grand-mère est morte, c’est parce qu’un virus que je portais en moi lui a sauté dessus. Il lui a sauté dessus parce que j’étais trop proche d’elle. J’étais trop proche d’elle parce que je suis venue la voir… J’aurais dû savoir que je portais un virus. J’aurais dû… Je suis coupable.

 

Qui aurait pu savoir ? Pourrions-nous savoir mieux ? Certains ingénieurs très futés y travaillent. Ils laissent à des algorithme puissants le soin de mouliner de nombreuses données, afin de faire disparaitre les mauvaises surprises. Ils s’appliquent à reconnaitre toutes les causes possibles, tous les enchainements… pour que les grand-mères ne meurent plus.

 

En fait, ces ingénieurs ont une compréhension strictement chronologique des événements.

 

Lorsque l’on s’accuse d’avoir tué sa grand-mère pour lui avoir apporter un virus, également : on essaie d’expliquer ce qui s’est passé d’après une antériorité. C’est bien logique : la logique repose sur l’évidence que les causes précèdent leurs effets et selon cette logique, la responsabilité se trouve du côté des causes.

 

Ce qui est tragique dans cette logique, c’est d’abaisser les hommes (terme générique embrassant évidemment les femmes) à cette conception chronologique du temps : nous nous percevons nous-mêmes comme le fruit de ce qui a précédé. Nous nous prenons pour le produit d’une génétique et d’un milieu, pour le prolongement des circonstances, déterminés par elles. Du coup nous nous considérons comme victimes des circonstances. La grand-mère est victime du virus et de sa petite fille…

 

 Comment pourrait-il en être autrement si nous ne nous percevons pas comme fondés en nous-mêmes, mais en ce qui précède ?

 

 

Mais l’homme n’est pas un être purement chronologique !

 

Certes, une fécondation, un jour, a eu lieu. Un milieu a accueilli le jeune enfant qui a grandi en recevant une certaine instruction. Le passé a joué son œuvre, déposant strates par strate de quoi construire un certain décor intérieur. Et puis cet enfant, devenu grand et a découvert qu’il y a des actes que l’on pose non pas en se fondant sur ce qui précède, mais malgré ce qui précède. Des actes inconditionnels. Le courage, par exemple, qui n’attend pas la disparition des obstacles. Ou encore la confiance qui se découvre alors que ce qui s’est mis en place nous inquiétait.

 

Si tout était le fruit du passé, rien de nouveau ne surviendrait jamais. Tout ne serait que le prolongement du passé et nous ne serions que des machines répondant à un programme biologique et social. Il n’y aurait pas de liberté. Je ne suis pas sans ignorer que des philosophes ont imaginé qu’il en est ainsi. Mais l’expérience intérieure dément cette hypothèse. Des qualités humaines ne s’expliquent pas d’après une antériorité. Elles sont en dehors de toute chronologie.

 

Ces qualités sont celles qui permettent de ne pas en rester à être victime des événements : ne pas être fondé dans ce qui précède (et donc victime de ce qui précède), mais en soi. Ne pas être conditionné par un contexte dont on voudrait se débarrasser, mais se lier à lui et jouer avec lui, librement.

 

Autant la sécurité qui prévoit tout est fondée sur le passé, autant la liberté vient de l’avenir. Elle est portée par un courant du temps non chronologique. Un courant du temps contraire à ce que nous connaissons. Il ne s’écoule pas depuis le passé vers le futur mais de l’avenir vers le passé.

 

À l’inverse de ce que l’on peut logiquement prévoir, notre liberté et ce qui fait que nous ne sommes pas simplement le produit du passé mais acteur de notre vie, est porté par l’avenir. Cela vient avec ce qui est imprévisible… L’avenir (ce qui advient) est imprévisible par nature.

 

 

CE QUI VIENT DE L’AVENIR EST IMPRÉVISIBLE.

 

Les épidémies sont imprévisibles. Leur déroulement est quasi imprévisible. On peut tracer des courbes et faire des projections, mais on ne peut pas prévoir l’émergence de nouveaux variants. On ne peut pas prévoir quel effet aura la vaccination sur le devenir épidémiologique, même si on nous promet monts et merveilles. On ne peut pas prévoir de quoi sera fait demain.

 

On ne peut pas savoir à tout moment si on est porteur d’un virus. Il faudrait faire des tests antigéniques en continu, et encore. On ne peut pas savoir l’état immunitaire de celui que l’on rencontre.

 

On ne peut pas savoir que la grand-mère va mourir.

 

Tout cela est imprévisible. C’est par nature le génie de l’épidémie qui par nature s’adresse non pas à ce qui fait de nous un produit du passé, mais un être libre s’éveillant depuis l’avenir.

 

Les épidémies nous appellent à devenir acteur de notre vie et à découvrir ces ressources qui ne s’expliquent pas depuis le passé. La confiance, qui est cette grâce qui nous est faite de pouvoir accueillir ce qui est. Accueillir le décès de la grand-mère et ce destin qui s’arrête sur la Terre. Accueillir la vie dans ses difficultés qui sont non pas des obstacles, mais des opportunités de nous éveiller à l’essentiel. Ne pas focaliser maladivement sur les causes qui nous déterminent mais considérer en même temps ce contexte difficile comme un champ d’exercice à notre liberté.

 

Traverser la peur, traverser les deuils en nous ouvrant à ce qui vient, plutôt qu’en regrettant ce qui n’est plus. S’ouvrir à ce qui vient dans le présent. Non pas se projeter vers un espoir, mais s’ouvrir à ce qui est.

 

Nous avons à découvrir que nous ne sommes pas, du point de vue de l’avenir et de ce qui fait notre humanité, de coupables véhicules à virus, mais des êtres rencontrant des circonstances difficiles comme un acteur apprend à improviser avec les artifices qui lui sont proposés.

 

Le génie des épidémies vient à nous depuis l’avenir. Si nous sommes responsables de ce qui arrive, ce n’est pas en regardant le passé que nous le comprendrons, mais en répondant de ce qui se passe, c’est-à-dire en nous demandant comment offrir le meilleur de nous-même dans les circonstances qui se proposent à nous.

 

Comment devenir confiant, courageux ? Comment aimer celui qui est là, devant moi, et traverser cette peur qui voudrait me déterminer dans mes actes ? Comment dire au-revoir à une grand-mère qui est morte, non parce que quelqu’un lui a apporté un virus, mais parce qu’elle est morte ?

 

Dans un pareil cas, il n’y a plus de cause à chercher : les causes n’importent plus quand l’irréversible est advenu. Ce qui importe, c’est de découvrir l’endroit à partir duquel il est possible de se lier à cette grand-mère alors qu’elle n’est plus là. C’est de découvrir que cette grand-mère offre à cette jeune-fille l’opportunité de s’éveiller à une nouvelle façon d’être en relation avec elle.

 

Il est difficile de lire ces lignes quand on ne fait pas l’expérience de ce qu’elles décrivent. On se dira peut-être qu’il fallait prévoir, qu’il fallait faire attention et que les causes sont importantes à établir de façon à ce que ça ne se reproduise plus. Mais ces considérations qui s’intéressent au passé passent à côté de la question qui taraudent cette jeune-fille :

 

IL FALLAIT PEUT-ÊTRE FAIRE CECI OU CELA, MAIS CELA NE DIT PAS CE QU’IL FAUT FAIRE À PRÉSENT !

 

Ce qu’il faut faire n’est pas une expertise de la situation. Ce n’est plus le moment de le faire. Ce qu’il faut faire, c’est l’expérience de ce qui se vit maintenant : l’expérience de la solitude, du deuil, de la culpabilité et avec ces expériences, celle d’une union indéfectible avec cette grand-mère, une union qui ne dépend plus de sa présence et qui peut, comme une grâce qui est faite, éclairer la vie à venir.

 

La mort d’un être cher peut toujours s’expliquer depuis le passé. Un virus que l’on a apporté… Mais la mort ne peut se prévoir, tout comme les épidémies, que d’une façon statistique. Autant dire qu’elle ne peut pas se prévoir : nul ne connait ni le jour, ni l’heure. La mort vient de l’avenir. Elle s’approche de nous, imprévisible. Ce que l’on peut prévoir, c’est le contexte, pas la mort elle-même. (vous n’imaginez pas le nombre de gens porteurs de virus qui n’ont pas vu pour autant leur grand-mère mourir…)

 

Ce que la mort de la grand-mère offre à cette jeune fille, c’est l’opportunité de découvrir que les imprévus ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, c’est la façon de les accueillir.

 

 

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