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On ne sait plus qui croire, n’est-ce pas ? C’est ce que me disent quotidiennement les personnes qui viennent à mon cabinet. On entend tout et son contraire. Et ça ne date pas de l’épidémie de coronavirus. Tout le monde semble avoir une opinion sur chaque grand sujet. Mais plutôt que de débattre et d’essayer de s’approcher ensemble du réel, en confrontant des hypothèses, nous assistons à des discours qui ne se rencontrent plus. Ils coexistent sans liens les uns avec les autres.

 

Il semblerait même que la recherche de vérité soit devenue moins importante que la mise en valeur de ces opinions. C’est à qui saura convaincre, séduire, subjuguer. À qui aura le plus de pouces bleus sur Facebook. On ne sait plus qui croire, car lorsque l’on essaie de convaincre, on prend quelques libertés avec la réalité. On tourne les faits comme ils nous arrangent. On leur fait dire ce que l’on veut.

 

Comme l’explique Roland Gori[1], professeur de psychologie et de psychopathologie clinique à l’Université Aix-Marseille, notre époque est celle du triomphe du sophisme[2]. ( je dois à Roland Gari l’idée de cet article. Son travail est remarquable. Je ne peux que vous inviter à le découvrir).

 

Les sophistes ne sont pas ceux qui réfléchissent, ou qui ont le courage d’agir et de s’engager. Ils ne cherchent pas la vérité. Ils sont ceux qui veulent persuader et convaincre. Ce sont les bonimenteurs d’une société de publicité et de spectacle.

Et comme chacun de leurs discours s’appuie sur des données sélectionnées et interprétées selon les intérêts à défendre, la réalité devient avec eux polymorphe. Elle devient insaisissable.

 

C’est pourquoi on ne sait plus qui croire : quand la réalité n’est plus un appui, le sol s’échappe sous nos pieds.

 

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L’OPINION ET LA VÉRITÉ

 

Une opinion dépend de celui qui l’émet. Avoir une opinion, c’est devenir le porte-parole de soi-même. Le sophiste a des opinions. Il réalise, à travers l’opinion émise, une autopromotion. Cette autopromotion est la plupart du temps non consciente, mais elle se mesure à la satisfaction de convaincre le plus de personnes possibles.

 

Ainsi, l’opinion est une donnée quantitative.

Elle est appréciée au nombre de gens qui lui succombent. Il y a de forts courants d’opinion et de faibles courants d’opinion.

 

La vérité (quand bien même, elle est difficile à cerner), est quant à elle l’expression d’une réalité du monde.

Elle exprime l’essence d’une réalité du monde. Elle est donc qualitative. Ce n’est pas la somme des gens qui pensent la même chose, qui confère à cette chose sa véracité. C’est la confrontation au réel à laquelle nous sommes prêts à la soumettre.

 

Il n’y a aucun intérêt personnel immédiat à penser le réel. Cette démarche est désintéressée par nature.

 

Et d’ailleurs, il s’agit bien d’une démarche : quand on cherche la vérité, on tente de s’approcher de ce qui nous dépasse. On s’approche à petits pas. L’opinion n’étant que la mise en valeur de soi-même, ne demande aucune mise en route vers plus grand que soi ou vers un autre que soi. Elle ne requière aucune démarche. Elle est pleine et entièrement aboutie dans ce qu’elle propose.

 

Il est assez troublant d’assister à des émissions où les journalistes ont une opinion qu’ils veulent imposer à la personne qu’ils sont sensés interviewer. L’interviewé ne peut pas déployer sa pensée. Il est bloqué par l’opinion du journaliste qui essaie de lui montrer la bêtise de son propos. Le journaliste devient un gardien de l’opinion générale, de celle qui fait de l’audimat. Il se contrefiche de la vérité.

 

L’audimat, tout comme l’opinion, est une donnée quantitative. Il mesure l’adhésion du public. Quand on se réfère à l’audimat, ce n’est pas ce que l’émission peut apporter de réflexions au public qui compte, mais la capacité que cette émission a de mobiliser le plus grand nombre de gens. L’audimat est un critère de valeur pour ceux qui voient la quantité plutôt que la qualité. La forme, plutôt que le fond. L’habit plutôt que le moine.

 

 

L’HABIT PLUTÔT QUE LE MOINE…

 

C’est ainsi que notre société est devenue experte pour mesurer la trajectoire des produits (la traçabilité). Elle prend en compte les étiquettes sur le produit, mais n’essaie pas de connaitre le produit.

 

Il faut juste que l’étiquette soit conforme à ce qui est demandé.

 

NOUS SOMMES EN PLEIN TARTUFFE DE MOLIÈRE.

 

Tartuffe, l’imposteur, le faux dévot, se montre tel qu’on attend de lui qu’il se montre.

 

Dans un monde où la vérité compte moins que l’opinion, il est normal que chacun devienne Tartuffe.

 

Dans les écoles, les élèves qui réussissent le mieux aux tests (évaluation quantitative des connaissances validée par une note), sont ceux qui s’adaptent le mieux aux questions qu’on leur pose. Ils se conforment.

 

De même, les entreprises qui font le meilleur bénéfice sont celles qui savent « se vendre », c’est-à-dire paraitre comme on l’espère. Elles se conforment à l’air du temps. L’imposture est la sœur du conformisme.

 

De même, dans les institutions spécialisées, peu importe si les éducateurs sont de bons éducateurs, pourvus que les procès-verbaux des réunions soient correctement rangés dans les classeurs.

 

Une société qui prend la quantité comme valeur, est une société d’imposture. On se conforme à ce qui est attendu, perdant de vue le lien que l’on peut avoir à la réalité du monde et donc à soi-même.

 

Et d’ailleurs, il est facile d’imaginer des complots de toute part dans un monde d’imposteurs. L’imposture est en soi un complot privé.

 

 

CEPENDANT, J’AIMERAIS PORTER UN AUTRE REGARD SUR CET ÉTAT DES LIEUX.

 

Certes, nous vivons dans une imposture permanente… certes, ce que l’on croit découvrir dans les articles de journaux et les déclarations officielles, est l’expression d’un monde où règne la quantité.

 

Mais c’est de ce fait également l’expression d’un monde qui a soif de ce qui n’attend pas de retour sur investissement, de profit, d’effet. Un monde qui a soif de découvrir que l’on peut faire des choses qui ne rapportent rien, qui ne servent à rien.

 

Des choses qui sont entièrement fondées en elles-mêmes, sans attente d’un profit.

 

Des choses gratuites.

 

Un sourire à quelqu’un que l’on croise dans la rue,

La main chaleureuse d’un soignant qui rassure,

Un échange avec un étranger dans le bus,

Etc.

 

Et voyez-vous, ces choses gratuites, qui ne sont commandées par rien, lorsque rien en retour n’est espéré, naissent d’un espace de liberté qui est le même à partir duquel il est possible de penser plutôt que de juger et d’avoir une opinion.

 

Penser ne va pas sans être stable intérieurement, au point de pouvoir s’ouvrir absolument à ce que l’on perçoit sans se perdre dans une volonté d’aboutir à quoique ce soit.

 

Penser est gratuit.

 

Si je veux obtenir une réponse, je ne ferai que satisfaire ma curiosité, mon besoin de compréhension, mon désir d’affirmation. La pensée qui me viendra aura été produite par mes efforts et ne parlera de rien d’autre que de mes efforts. Elle ne sera pas le témoin d’une réalité mais de mon petit sujet pensant et satisfait d’avoir comblé un vide.

 

Penser ne va pas sans renoncement. Renoncer à savoir. Pouvons-nous dire « je ne sais pas » ? L’opinion s’insinue dans les difficultés que nous avons de dire « je ne sais pas ».

 

Penser nécessite un espace libre du désir de trouver la réponse –

un espace tenu par la ferme attention de ne pas lâcher la question.

 

Notre époque demande cette attention. Elle a soif de cette attention.

 

Guillaume Lemonde

 ****

[1] Roland Gori, La Fabrique des Imposteurs.

 

[2] Extrait de la note Wikipédia : Un sophisme est un procédé rhétorique, une argumentation, à la logique fallacieuse. C’est un raisonnement qui porte en lui l’apparence de la rigueur, voire de l’évidence, mais qui n’est en réalité pas valide au sens de la logique, quand bien même sa conclusion serait pourtant « vraie ».

À la différence du paralogisme, erreur dans le raisonnement d’un émetteur de bonne foi, ne cherchant pas à tromper le récepteur, le sophisme est quant à lui fallacieux : il est prononcé et énoncé avec l’intention cachée de tromper le destinataire ou l’auditoire afin, par exemple, de prendre l’avantage sur lui dans une discussion, dans le cadre d’un désaccord de fond, d’un débat entre deux thèses.

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