L’originalité de la démarche Saluto est de donner les moyens de percevoir l’origine des difficultés rencontrées, non dans des causes passées à résoudre, mais dans la nécessité de faire advenir des ressources permettant de jouer librement avec ce qui se présente. Caractériser, identifier ces ressources fondamentales encore à venir et permettre d’exercer à les rendre présentes, est au centre de son expertise.

 

 

Certains ingénieurs bricolent l’humain comme s’ils voulaient améliorer les performances d’une machine. Ils s’intéressent au génome et au cerveau pour les optimiser. Ils rêvent d’un humain 2.0, une nouvelle version biotechnologique dont on pourrait uploader les informations et garantir ainsi la pérennité. Cela signerait ni plus ni moins la mort de la mort, nous prédisent-ils. Ils entrevoient la vie éternelle grâce à des procédés génétiques ou mieux encore, grâce à un dispositif électronique contenant notre mémoire et que l’on implanterait dans un clone. Celui-ci pourrait être changé quand il serait trop vieux ou malade. Notre intelligence, jusqu’alors confinée dans son support biologique, deviendrait progressivement non-biologique et des milliards de fois plus puissante. Dans ce monde nouveau, les distinctions entre l’humain et la machine, entre le réel et le virtuel, s’estomperaient progressivement. Les personnes pourraient adopter des corps différents et multiplier les versions de leur esprit, c’est du moins ce dont rêvent ces scientifiques.

 

Pour beaucoup de chercheurs, ces idées extravagantes ne sont plus de l’ordre de la science-fiction.

 

Google, par exemple, travaille en ce sens[1]. La firme, créée en 1998, a racheté les principales entreprises de robotique du monde, mais également des start-ups qui travaillent sur les maladies liées au vieillissement et sur le séquençage de l’ADN. L’intelligence artificielle est au centre de ses projets. De son côté, l’Union européenne a débloqué la somme record d’un milliard d’euros pour le Human Brain Project, une recherche qui a pour objectif de reproduire avec des machines le fonctionnement du cerveau humain, et d’utiliser cette technique dans la fabrication de robots perfectionnés. La fin de l’humanité telle que nous la connaissons est annoncée par ces savants obnubilés par un progrès dont ils estiment l’humain incapable de nature.

 

C’est une question de deux ou trois générations, disent-ils, et nous serons implantés de processeurs nous reliant à une base de données gigantesque, telle que celle de Google. Nous pourrons télécharger la connaissance d’une nouvelle langue ou un rêve agréable, ou un souvenir meilleur. Nous pourrons effacer les pensées qui dérangent et nous donner un shoot en un clignement de paupières. Notre dignité d’humain 2.0 sera à la mesure de nos rêves les plus extravagants.

 

Des voix se lèvent néanmoins contre ce projet aberrant. D’autres se demandent pourquoi ne pas le faire, puisque c’est possible. Pourquoi refuser ce que la science propose et au nom de quoi ?

 

Au nom de la création qui fit l’humain à l’image de son créateur, rétorquent quelques très rares religieux. Mais cet argument d’autorité ne tient plus la route depuis quelques siècles déjà. Il n’est justifié que par son origine biblique et non par son contenu. Alors quoi ? Pourquoi devrions-nous respecter l’humain tel qu’il est aujourd’hui, tellement imparfait et lent à comprendre, tellement rapide à mourir ?

 

À cette question, certains philosophes proposent simplement d’examiner si ce projet porte atteinte à notre dignité d’humain. C’est le minimum. Si la dignité humaine n’est pas affectée par ces recherches, alors il n’y a rien à leurs opposer. Mais, qu’est-ce que la dignité ? Et comment se définit-elle ?

 

Kant déclarait autrefois que nous sommes dignes parce que nous sommes raisonnables[2].

 

Bon nombre de philosophes d’aujourd’hui l’applaudissent encore. C’est une piste qu’ils veulent suivre. Si les machines ont la capacité de nous rendre plus raisonnables encore, alors elles ne peuvent être que bénéfiques.

 

Les religieux protestent mollement. Ils n’ont pas les arguments que peuvent entendre ces philosophes. Ils essaient de faire remarquer qu’en définissant la dignité, Kant la rendue conditionnelle. Elle n’existe plus pour elle-même. Elle n’est plus qu’un sous-produit de la condition qu’on lui reconnaît. Justifier la dignité c’est déjà refuser sa transcendance. C’est refuser son origine divine.

 

Mais où est le problème, demandent les comités d’éthique ? Si Kant remarque que nous pouvons grâce à la raison, nous donner à nous-mêmes nos propres lois, ce ne sont plus les prétendues lois divines qui importent et s’imposent à nous, mais nous qui imposons les nôtres à l’univers. Et c’est justement en devenant de plus en plus autonome par rapport à lui, que nous gagnons en dignité.

 

Voilà qui est bien, leur répondent les scientifiques. Les machines que nous préparons vont nous rendre toujours plus autonomes. Un jour prochain les paralytiques pourront même marcher, les muets sauront parler, les aveugles pourront voir et choisir également dans quel spectre de couleurs ils veulent voir, les sourds entendre et même choisir ce qu’ils veulent entendre… Nous pourrons user de télépathie assistée et savoir où se trouve nos proches à tout instant et ce qu’ils pensent. À tout instant reliés, nous aurons à disposition toutes les informations nécessaires à notre autonomie et recevrons même directement dans le cerveau ce qui se dit sur le net. Vous n’imaginez même pas tout ce qui sera possible.

 

Quoique branchés à ces machines, les humains en dépendront complétement et ne seront plus vraiment autonomes, réfutent les religieux. Et si nous suivons ce que dit Kant, ils vont rapidement perdre en dignité.

 

Pas du tout, répondent les comités d’éthique, puisque la machine sera en eux. Ils seront la machine. Ils n’en dépendront pas, ou pas plus que nous ne dépendons de notre cœur ou de notre foie. D’ailleurs, nous savons déjà greffer des cœurs et des foies. Une personne greffée est-elle moins digne qu’une autre ? En plus, les produits synthétiques seront encore plus simples à implanter. Il n’y aura pas de rejet de greffe. L’organisme ne reconnaîtra pas ces machines comme différentes de lui. Notre autonomie sera celle d’une nouvelle condition humaine, tout simplement colossale.

 

Mais il est vrai que l’humanité se séparera en deux. Il y aura les dignes qui possèdent l’autonomie et les indignes qui ne la possèdent pas, comme les handicapés mentaux par exemple[3] ; ou pas encore, comme les enfants, ou comme certains adultes qui n’auront pas été augmentés d’un processeur. Ceux-ci, sans leurs extensions technologiques, seront d’ailleurs un jour considérés comme des handicapés.

 

C’est d’ailleurs assez logique et les néo-kantiens le clament aujourd’hui : on ne nait pas autonome. On le devient par l’éducation. Ce n’est donc que progressivement que l’on «devient une personne humaine (…), au cours de l’enfance, à mesure qu’on accède à la responsabilité. Et on cesse d’être une personne parfois bien avant de mourir biologiquement, quand on devient sénile ou qu’on tombe dans un état de coma irréversible.»[4] Cela n’a donc aucun sens de traiter l’embryon humain ou un vieillard sénile comme une personne, disent-ils. Même un enfant nouveau-né n’est, selon eux, pas encore une personne. Et pour les mêmes raisons, un humain non augmenté d’une machine ne sera pas non plus complètement une personne. L’humain 1.0 aura moins de valeur qu’un humain 2.0, puisque moins autonome vis-à-vis de l’information et des perceptions.

 

Mais alors, si les humains 1.0 ne sont pas vraiment des personnes, devront-ils être respectés dans leurs choix ?

 

Est-ce qu’on devra attendre d’avoir leur avis pour leur implanter des microprocesseurs, s’interrogent les scientifiques ? Ne pourrions-nous pas nous en occuper dès la naissance ?

 

Effectivement, répondent certains comités d’éthique, on ne leurs accordera probablement « pas plus de droit ni de dignité qu’aux animaux ». Mais attention, on leurs devra quand même « des égards pour leur sensibilité ».[5] On ne devra pas les faire souffrir.

 

C’est parfait, s’exclament les scientifiques. Augmenté d’un processeur adéquat, le cerveau n’aura plus à percevoir de souffrance. Et si ceux qui souffrent doivent être protégés, nous nous occuperons d’eux. Ce ne serait d’ailleurs pas éthique de les laisser dans cet état. Personne ne sera laissé pour compte.

 

Ils auront droit à notre respect du fait de leur sensibilité, confirment les comités d’éthique, sans s’apercevoir que tout doucement le critère de dignité passe de l’autonomie à la sensibilité… D’ailleurs, Rousseau disait qu’« exister pour nous, c’est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées ».[6]

 

Les cailloux ne souffrent pas. Ils n’ont pas à être respectés. Il faut respecter les êtres capables de souffrir. Et tout devient possible, ou devrait l’être, au nom de la non-souffrance.

 

De fait, il n’existe aujourd’hui plus d’autre justification à nos actes que la sensibilité et la souffrance à éviter. Et la souffrance à éviter appelle notre bienfaisance[7], notre devoir de protéger d’eux-mêmes, ceux qui refusent par idéologie ou par ignorance, d’être perfectionnés par nos machines, disent les scientifiques.

 

Développer des interfaces capables de connecter les cerveaux à des ordinateurs ne saurait être un mal dans ces conditions : si la souffrance à combattre est ce qui justifie nos actes, le mal ne peut être que ce qui fait mal et un acte n’est mauvais que si quelqu’un en souffre. Or notre technique apportera la possibilité de ne plus souffrir, confirment les scientifiques.[8]

***

 

Que la souffrance puisse se trouver sur le chemin d’un progrès ou que le mal puisse se manifester par une jouissance, n’entre même plus en considération.

 

Il faudrait pour s’élever à ces idées, référer le mal à un absolu dont notre conception de la dignité humaine ne procède plus. Avec la disparition d’une dignité transcendante, le mal ne se réfère plus qu’à la sensibilité souffrante et la souffrance devient alors toujours signe d’un mal.[9]

 

De toute façon, la question du mal n’intéresse plus personne. Elle nécessiterait une vision large de l’homme, de la société et de l’univers. Elle nécessiterait de percevoir ce qui est inconditionnellement humain en l’homme, sa nature spirituelle en devenir. Or celle-ci est passée à la trappe dès qu’on a voulu justifier la dignité. Mais la souffrance, elle, se donne à voir sans intermédiaire ni système idéologique. Elle est brute et immédiate et demande qu’on y réponde sans délai. Le mal réduit à la souffrance, nous fait passer d’une conception de la dignité transcendante de tous les membres de l’humanité à la subjectivité de chacun. L’humanité n’est plus qu’un concept vague. Ne compte que la souffrance de chaque personne prise isolément. Et la souffrance étant sur ce plan la résultante d’un manque ou d’un désir frustré, notre éthique devient celle d’une subjectivité toute puissante, qui souffre quand les désirs ne sont pas assouvis. Toutes les inventions deviennent alors possibles, dans la mesure où elles assouvissent un désir ; un désir frustré présenté comme souffrance, évidemment.

 

Voilà où nous en sommes : la réalité du monde qui n’est pas construite autour des désirs humains, semble aujourd’hui insupportable.

 

La condition humaine, tellement limitée lorsque l’on commence à suivre son seul désir, est devenue une source de frustration permanente. Un tel souffre de vieillir ou même de ne pas pouvoir vivre éternellement, un autre encore de ne pas avoir d’enfants, que la cause soit biologique ou liée à l’orientation sexuelle, un autre enfin voudrait oublier une expérience douloureuse, changer de souvenir, ou en savoir toujours plus, mais sans peiner pour apprendre… Ce ne sont plus seulement les handicaps, les insuffisances, les déficiences qui sont devenus difficiles à vivre, mais la nature humaine elle-même. Du fait des contraintes qu’elle nous impose, elle ressemble aujourd’hui à une sorte de maladie à combattre. Dans ce meilleur des mondes, le genre humain, alors qu’il semblait imparfait est désormais devenu intolérable.

 

 Guillaume Lemonde

 

[1] Toute l’éventail des recherches sur l’Homme 2.0 est désormais présent dans le groupe Google, dont les deux fondateurs sont très influencés par la pensée transhumaniste.

[2] Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, 1788.

[3] Voyez cette remarque en apparence anodine d’un membre fondateur d’Autisme France : « On pourrait envisager, à l’aide des techniques dites d’intelligence artificielles, (des) applications qui rendraient à la personne autiste une grande partie de ses facultés à s’intégrer dans la société et d’y être vraiment une personne à part entière. » Les personnes autistes ne sont-elles donc pas inconditionnellement des personnes à part entière ? (http://gilles.trehin.urville.pagesperso-orange.fr/education_assistee_par_ordinateu.htm)

[4] Anne Fagot-Largeault et Geneviève Delaisi de Parseval, Les droits de l’embryon (fœtus) humain et la notion de personne humaine potentielle in Revue de métaphysique et de Morale, 1987, n°3.

[5] Ibidem

[6]J.J. ROUSSEAU, Émile ou de l’EducationOeuvres Complètes: IV, Gallimard, 1990, Bibliothèque de La Pléiade, IV, p. 600.

[7] cf. l’excellent article de Chantal Delsol, Dignes parce qu’ils souffrent : http://www.chantaldelsol.fr/dignes-parce-quils-souffrent/

[8]« L’expérience des différentes commissions nationales montrent qu’on se met assez facilement d’accord, en pratique, sur ce qui est acceptable : (…) c’est la possibilité de faire souffrir qui pose des limites à nos interventions.»

Anne Fagot-Largeault et Geneviève Delaisi de Parseval, Les droits de l’embryon (fœtus) humain et la notion de personne humaine potentielle in Revue de métaphysique et de Morale, 1987, n°3.

[9] cf. de nouveau, l’excellent article de Chantal Delsol, dont s’inspire également le paragraphe suivant. Dignes parce qu’ils souffrent : http://www.chantaldelsol.fr/dignes-parce-quils-souffrent/

 

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE