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Connaissez-vous l’histoire du GROS NAVET d’Alexis Tolstoï ? Alexis Tolstoï, parent par son père de Léon Tolstoï, a rédigé avec cette histoire une comptine appréciée des petits enfants.

 

Je ne connaissais pas cette histoire. Elle m’a été indiquée par une amie, jardinière d’enfants. Dans cette histoire, il est question d’un gros navet qu’un grand-père essaie en vain d’arracher du sol. Il est aidé par la grand-mère qui tire avec lui. Mais cela ne réussit pas mieux. Leur fille vient à la rescousse. Elle tire avec eux. En vain. Puis le petit fils… Puis le chien qui tire également. Et le chat…

 

Vous trouverez ici une version pdf de cette histoire

 

En fouillant un peu ce que les moteurs de recherches proposent au sujet de cette histoire de gros navet, j’ai trouvé beaucoup de documents utilisant ce conte à des fins pédagogiques. Le conte a été modifié pour l’occasion. Le grand-père et la grand-mère y sont aidés par une grosse vache qui vient tirer avec eux sur le navet, puis par deux cochons ventrus, trois chats, quatre poules, cinq oies, et six canaris… Les fiches pédagogiques invitent à remplir des fiches où l’on nomme les personnages, on compte jusqu’à 6 canaris, on imagine de nouveaux animaux qui pourraient venir tirer sur le navet. Les fiches pédagogiques sont innombrables.

 

Cependant, il m’apparait que si cette histoire convient parfaitement à des enfants de 2 ou 3 ou 4 ans, ce n’est justement pas parce qu’elle les fait compter jusqu’à six. Il n’est certes pas inintéressant de compter jusqu’à six, mais c’est pour une toute autre raison, bien plus essentielle et fondamentale que cette histoire est importante.

 

Prenons un petit moment pour penser à ces petits enfants. Les réflexions que je vais vous proposer vont peut-être sembler prendre un détour. Nous allons nous éloigner un moment de l’histoire du gros navet. Mais nous y reviendrons tout à l’heure.

 

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QU’EST-CE QUE LES PETITS ENFANTS DE 2, 3, 4 ANS ONT DE PARTICULIER ?

 

Du point de vue du développement, ce qu’ils ont de particulier, c’est que leur corps est substantiellement inachevé. La structure physique d’un corps humain prend environ 7 ans pour se mettre en place. 6½ ans nous disent les neurologues, avec l’achèvement des voies neurologiques qui permettent, entre autres, la coordination de mouvements automatiques, dont le célèbre mouvement alternatif des « petites marionnettes » : les deux mains en l’air, le sujet exécute un mouvement alternatif des avant-bras, selon la chorégraphie de la comptine. Quand des enfants de 2, 3, 4 ans, « font les petites marionnettes », les coudes ne restent pas au repos.

 

Il faut donc environ 6 ou 7 ans pour que le corps soit structurellement achevé. Il restera beaucoup à faire dans les années qui suivront. Le corps devra encore croître et diverses fonctions vitales se développeront. On assistera à un développement fonctionnel s’exprimant à travers différents rythmes physiologiques, jusqu’à la faculté de se reproduire qui viendra clore ce murissement corporel à la puberté.

 

Mais structurellement, c’est vers 7 ans que le corps est achevé.

 

Autrement dit, pendant 6 ou 7 ans, la structure physique corporelle n’est pas encore achevée. Elle est encore à venir. C’est comme si elle se tenait devant l’enfant sur son chemin.

 

Et c’est donc sans la stabilité qu’une structure corporelle peut offrir, que les petits enfants sont au monde. Ils sont offerts à leur environnement, vulnérables.

 

Rendez-vous compte… ne pas avoir de corps physiquement achevé, c’est comme ne pas avoir de sol sous les pieds, ni d’espace intérieur délimité.

 

Les adultes pourront-ils proposer la stabilité qui manque ?

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LA TERRE D’ACCUEIL DU JARDIN D’ENFANTS

 

Pour un petit enfant, l’adulte fait autorité entièrement à travers la terre d’accueil qu’il peut lui offrir. C’est la présence stable de l’adulte qui permet à l’enfant de trouver un appui dans le monde ; un appui qui lui manque, alors qu’il est en train de chercher celui de son propre corps physique encore inachevé.

 

Ainsi, la ressource pédagogique essentielle, pour cette période de l’enfance, sera de trouver en soi la stabilité de la terre que le petit enfant recherche. Comment pourrions-nous sans cela la lui offrir ? C’est cela qui importe. Cela importe bien plus que les fiches techniques permettant de compter jusqu’à six en voyant apparaitre tour à tour dans le conte modifié du gros navet, une grosse vache, deux cochons ventrus, trois chats, quatre poules, cinq oies et six canari…

 

Observons-nous un instant. Sommes-nous paisibles intérieurement ? Sommes-nous stables dans nos sentiments. Nous connaissons tous ces moments où la sympathie pour quelqu’un nous emporte et où, quand le vent tourne, l’antipathie nous prend. Pouvons-nous vivre ces mouvements intérieurs sans pour autant être ballotés par eux ?

 

Par exemple, pouvons-nous offrir toute notre attention à un enfant sans pour autant avoir besoin d’obtenir pour soi je ne sais quel plaisir d’être avec lui ? Un sourire, un câlin… Ils sont tellement sympathiques, ces petits. Et à certains moments, tellement pénibles. Ne trouvez-vous pas ? Pouvons-nous nous tenir entre cette sympathie et cette antipathie qui alternativement nous balancent ?

 

Parvenons-nous à rester stable au lieu de parlementer ou de se rassurer avec des : Nous allons maintenant faire ça. D’accord ? ou de menacer avec des : Attention, si tu ne fais pas ça, tu vas voir ce que tu vas voir !

 

 

UN EXERCICE PERMETTANT DE DÉCOUVRIR LA TERRE STABLE QUE L’ENFANT ATTEND DE NOUS, PEUT ÊTRE PROPOSÉ ICI.

 

·      Prenez le temps de penser à un enfant que vous connaissez.

 

Et goûtez la sympathie que vous pouvez avoir pour lui. Prenez le temps de bien ressentir comment cela fait quand vous imaginez cet enfant avec toute la sympathie que vous avez pour lui.

 

·      Ensuite, prenez le temps de penser à cet enfant dans les moments que vous n’aimez pas.

 

Prenez le temps de bien ressentir qu’à ces moments, vous n’avez absolument pas de sympathie pour lui. Quand il met les pieds au mur, par exemple. Quand il boude, chougne, crise, etc.

 

En deux temps, vous venez de mettre en place un grand écart dans les sentiments. Un écart allant d’un extrême à l’autre.

 

Vous êtes en train de prendre un appui sur votre jambe droite et un appui sur votre jambe gauche. Comme le marin dans la tempête, vous allez maintenant intégrer les deux appuis ensemble. Il s’agit de ne pas se tenir sur une jambe ou sur l’autre, mais de se tenir en équilibre entre les deux appuis…

 

·      Ainsi, la consigne pour la troisième partie de cet exercice est de laisser résonner ces deux expériences ensemble.

 

Naturellement, nous ne les vivons jamais en même temps. Nous passons alternativement de la sympathie à l’antipathie. Ici, je vous invite à laisser ces deux expériences ensemble, sans que l’une d’elles ne vienne compenser l’autre. Elles sont toutes les deux sur le même niveau, en même temps.

 

Cet exercice permet de découvrir un endroit calme à partir duquel on peut être avec l’enfant paisiblement. Ce n’est toutefois jamais gagné. Il s’agit de s’exercer chaque jour et de remarquer qu’il est alors toujours plus facile de retrouver cette stabilité.

 

Tandis que la sympathie a besoin d’être satisfaite par un comportement adéquat de l’enfant, la stabilité n’attend rien. Stable intérieurement on se découvre pour l’enfant un engagement complet qui n’attend rien en retour. Et l’enfant est alors porté par cette paix qui se manifeste dans le jardin d’enfants par le calme de certaines activités.

 

Les petits enfants mangent soudain en silence sans que rien n’ait été demandé. Ils dessinent tranquillement, ils jouent calmement. Ils sont en paix.

 

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GRÂCE À LA STABILITÉ INTÉRIEURE DE L’ÉDUCATEUR, LES ENFANTS EXPÉRIMENTENT L’UNITÉ DANS LA RONDE

 

Même si de plus en plus d’enfants arrivent au jardin d’enfants avec des problèmes, cela ne change rien au geste intérieur de l’éducateur : la stabilité intérieure.

 

Certes, les enfants qui vont moins bien sont moins agréables que les enfants qui vont bien et qui s’offrent à notre sympathie, mais il s’agit justement de ne pas être dans la sympathie ou l’antipathie. Il s’agit de trouver cette stabilité qui permet d’aimer – c’est-à-dire d’être avec l’enfant dans un lien, engagé, sans attente pour soi.

 

Et l’éducateur devient alors celui qui fonde par sa présence la qualité de la ronde des enfants. Il est le point fixe, le point stable pour la ronde des enfants et le jardin d’enfants lui-même – suffisamment stable pour qu’autour de lui les enfants puissent expérimenter toutes sortes d’activités qui les éveillent au monde.

 

Ce n’est pas un éveil qui passe par la tête, mais par le corps, justement. Plus jeune, on s’était dressé sur les jambes, on avait cherché l’équilibre, on s’était lâché et on avait fait ses premiers pas… Au jardin d’enfant, on continue d’investir ce corps inachevé. On construit des cabanes, des tours, on grimpe, on va dessus, dessous, en haut, en bas. On pétrit, on tisse, on peint, on danse. On mange ensemble, on chante ensemble, on fait des rondes…

 

L’activité corporelle est au centre.

Et les éventuelles activités artistiques que l’on entreprend, sont essentiellement là pour soutenir l’activité corporelle.

 

 

LE CORPS EST STRUCTURELLEMENT ENCORE INACHEVÉ

 

De ce qui précède, il est évident que l’attention portée aux choses matérielles, corporelles, au sens du toucher, mais aussi au bien-être corporel, au mouvement, à l’équilibre, et même au corps du groupe des enfants, est essentielle. Tout cela constitue l’appui terrestre que réclame le petit.

 À ce sujet je vous invite à découvrir le programme MASSAGE-ÉCOLE. Fondamental !

 

 

PENDANT CE TEMPS, DANS CE JEUNE CORPS SE DÉROULE UNE ALCHIMIE BIEN PARTICULIÈRE :

 

Tandis que le corps trouve sa structure physique définitive, les processus vitaux qui président à leur élaboration, se libèrent. En effet, quand un os a fini de durcir, quand un tissu conjonctif a terminé sa maturation, les processus qui conduisaient cette élaboration deviennent disponibles.

 

Ils deviennent disponibles pour mettre en forme autre chose que de la substance physique… Ils deviennent, en dehors du corps, ce qui va donner sa structure à la vie représentative. Autrement dit, quand on arrive à se représenter « grand », « petit », « léger », « lourd », « demain », « hier », avant-hier », « bleu », « 1 », « + », etc., on sollicite ce qui autrefois agissait comme processus vitaux dans le corps. La vie représentative de l’enfant se développe pendant toute la période préscolaire, à mesure que le corps achève sa maturation.

 

Ainsi, lorsque l’on stimule la pensée représentative, c’est-à-dire lorsque l’on oblige l’enfant à essayer de comprendre plus qu’il ne le peut, on l’oblige à puiser dans l’organisme les processus vitaux qui sont en train de structurer son corps. C’est pourquoi l’apprentissage de la lecture, du calcul, etc. nécessite des compétences cognitives qui, à aux âges préscolaires, épuisent les processus vitaux encore indisponibles. (D’ailleurs, selon les données des neurosciences, l’âge idéal du début de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture se situe autour de 6, 7 ans. (Source : Ghislaine Dehaene, chercheuse au CNRS)

 

En revanche, soutenir les liens qui peuvent se faire entre les représentations déjà présentes, est essentiel. Car ce faisant, plutôt que d’aller puiser à de nouvelles représentations, on offre aux enfants la possibilité de laisser émerger celles qui sont disponibles.

 

Lorsque nous pensons, nous ne faisons d’ailleurs pas autrement : une pensée en appelle une seconde, tandis que dans la tension qui apparait entre elles-deux une troisième peut survenir.

Comment fait-on ça avec les enfants ?

 

C’est tout simple à vrai dire. Si nous mettons en liens deux représentations, c’est que nous avons perçu des analogies entre elles. D’une certaine manière, un certain motif se répète et c’est la répétition d’un aspect que nous saisissons.

 

Ainsi, la répétition soutient l’apprentissage et donne au petit enfant de quoi accueillir et faire siennes ses nouvelles acquisitions.

 

Que ce soit la répétition de la même histoire, toujours recommencée exactement de la même façon. Que ce soit des ritournelles que l’on chante. Ou encore des jeux qui se font dans des mouvements répétitifs, comme la balançoire. Le principe de la répétition qui va jusque dans les rythmes du jour et de la semaine, toujours recommencés de la même façon, nourrit la faculté de pensée à venir. Il nourrit le corps physique en train de maturer, sans pour autant épuiser les forces vitales dont il a encore besoin.

 

REVENONS MAINTENANT À L’HISTOIRE DU GROS NAVET

 

L’histoire du gros navet est avant tout une comptine. Elle propose un motif qui se répète et pourrait se répéter autant que l’on veut, jusqu’à ce que la petite souris vienne prêter main forte à ses amis pour arracher du sol le gros navet.

Le principe de la comptine, c’est la répétition, le rythme.

Il ne s’agit pas, à travers une comptine, de focaliser le jeune enfant d’âge préscolaire, sur le nombre des canaris ou des oies de l’histoire, mais de lui offrir un motif qui se répète :

 

« (…) Alors le chat prit la queue du chien, le chien prit le pantalon d’Émile, Émile prit la jupe de sa mère, sa mère prit le tablier de grand-mère, grand-mère prit la taille de grand-père, grand-père mit ses deux, mit ses deux pieds bien par terre, prit le feuillage et ensemble ils tirèrent, tirèrent, tiiiirèrent, mais rien à faire, le gros navet ne voulait pas sortir de terre. (…) »

 

CONCLUSION

 

La pensée libre, cette pensée apte à se tenir entre deux représentations sans focaliser sur l’une d’elle (donc sans tomber dans l’opinion), trouve ses bases au jardin d’enfants. Elle est rendue possible par la stabilité intérieure de l’adulte, qui offre aux enfants de se saisir de leur corps et du monde environnant à travers les rythmes de la journée, de la semaine, mais aussi à travers les rituels et les habitudes que l’on met en place et la répétition d’histoires et de jeux.

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Bien à vous

Guillaume Lemonde

 

 

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