L’épidémie de coronavirus qui sévit actuellement, nous demande de prendre des mesures conséquentes. Nous devons rester chez nous.

La peur est ambiante chez beaucoup de gens qui appellent le cabinet. Et parfois elle s’approche de moi également, comme l’autre jour, alors que je recevais quelqu’un en consultation.

Je portais un masque de protection et nous étions à la distance requise. Pourtant la peur s’est présentée quand même. Elle ne se soucie pas des précautions que l’on prend.

D’ailleurs, (même s’il est étrange de le formuler ainsi) c’est elle qui nous dicte de porter un masque et de respecter les distances: en effet, même si nous pensons que c’est la raison qui nous guide, en dessous, quand on regarde bien, nous aurions de bonnes raisons d’avoir peur, si nous ne faisions pas tout pour garder la tête froide et prendre les mesures qui s’imposent… La peur est sous-jacente à la raison. Alors si elle se présente quand bien même que nous avons pris toutes les précautions requises, ce n’est pas très étonnant.

Ainsi, tandis que je parlais à cette personne, j’ai senti la peur s’approcher.

J’ai souvent eu l’occasion, comme tout médecin, d’être en présence de personnes contagieuses. La peur de l’autre jour, je la connais bien. C’est la peur d’être malade, voire de mourir. C’est le moment où, quelque chose semble se figer et se tendre entre la personne qui cherche de l’aide et moi qui l’écoute. Comme un voile qui me fait légèrement reculer sur mon fauteuil. Et je remarque, au moment même où la peur s’installe, que je suis contaminé par elle. Comme si la contamination passait par la peur.

Les rares fois où je suis tombé malade suite à une consultation, c’était du fait de cette peur. Plutôt que d’écouter la personne devant moi, je m’étais mis à écouter mon mental qui m’annonçait que j’allais être malade et qui m’éloignaient du moment que je partageais avec cette personne.

La peur est tellement commune, tellement humaine, tellement fréquente par les temps qui courent, que j’ai envie de partager avec vous ce qui m’a traversé alors que je la ressentais. Et comment j’en suis sorti.

Je ne m’en suis pas sorti en me raisonnant. La peur ne se raisonne pas. Comme dit, c’est elle qui sous-tend la raison. Tant que l’on essaie de se raisonner, elle reste le maître du jeu. La raison n’a donc aucun effet sur elle.

CE QUI S’EST PASSÉ, C’EST QUE J’AI SOUDAIN PENSÉ À LOUIS IX, DIT SAINT LOUIS.

On a de drôles de pensées quand on cherche à retrouver l’équilibre. Saint Louis a traversé mon esprit. La peur était prête à bondir, j’allais me reculer et ce roi d’un autre âge s’est imposé à moi. Cela s’est fait en un instant.

À vrai dire, j’ai souvent pensé à Louis IX durant ma vie de médecin. À l’école j’avais entendu qu’il avait soigné des lépreux et la représentation que je me suis faite de cet épisode est pour moi bouleversante d’humanité. Louis IX très sensible à la souffrance des pauvres et des malades, ne ratait pas une occasion de les servir et de les soigner. Il encourageait ses amis à faire de même. Un vitrail du XIIIe siècle, dans la Sainte-Chapelle, le représente visitant les malades, apportant de la nourriture aux pauvres et lavant les pieds des lépreux.

À Royaumont, où il séjournait souvent, il partageait la vie des moines et les servait à table. Il s’occupait plus particulièrement du frère Léger, moine lépreux à l’aspect repoussant, vivant à l’écart de la communauté.

Quelle force intérieure faut-il pour accomplir cela ?

Avec mon masque de protection et la distance de sécurité, qu’avais-je à craindre ? Ce n’était rien en comparaison de ce que les médecins ont traversé durant les grandes épidémies telles que la peste ou le choléra… À l’époque de Saint Louis, la lèpre ne se soignait pas. Pourtant il prenait soin de ce frère lépreux.

En fait, ce n’est pas Saint Louis, mais quelque chose de présent intérieurement lorsqu’on est capable de rendre visite aux lépreux, qui m’a touché. Me représenter être devant un lépreux et éprouver ce qui est nécessaire pour rester avec lui…

LOUIS IX ÉTAIT UN GRAND ROI.

« De sa mère, Blanche de Castille, il hérita une piété qui l’a conduit sur les autels. De ses pères, les Capétiens, il apprit à agrandir le royaume, à fortifier le pouvoir de l’État, et à faire régner la justice. Son règne coïncide avec l’apogée de la civilisation médiévale. Plus de 700 ans après sa mort, Louis IX reste une figure essentielle de l’imaginaire français. » (source)

En 1244, il a trente ans, gravement malade, il fait vœu de partir en croisade s’il échappe à la mort. Il décide de la création du port d’Aigues-Mortes, où il embarque le 28 août 1248. Après une longue escale à Chypre, il accoste le 5 juin 1249 en Égypte. Après quelques succès, il est fait prisonnier et son armée détruite. On menace d’abord de le torturer :

 

« Mon corps vous pourrez bien occire, dit-il, mais mon âme, vous ne l’aurez pas, et cependant nul ne tient davantage à la vie que moi !»

Cette citation recèle un mystère essentiel. Ce qui lui permet de dire une pareille chose, loin d’être une bravade, sera présent également lorsqu’il sera plus tard avec le lépreux : derrière le panache de ce trait se cache une sagesse de vie exemplaire :

« Mon corps vous pourrez bien occire, mais mon âme, vous ne l’aurez pas, et cependant nul ne tient davantage à la vie que moi !»

C’est dans la deuxième partie de la phrase que se cache la sagesse en question : nul ne tient davantage à la vie que moi !

 Nous allons voir pourquoi.

 

AIMER LA VIE ET NE PAS REPOUSSER LA MORT

L’anxieux s’exclamerait, je tiens à la vie et je refuse d’envisager la possibilité de mourir. Il se prémunit de tout risque, du moins il essaie. Toute son énergie passe dans la protection.

Le suicidaire dirait : Mon corps, vous pouvez bien l’occire, je ne tiens de toute façon pas à la vie. Il est négligeant.

 

Louis IX, quant à lui, parvient à se tenir dans un intervalle paradoxal, s’ouvrant ainsi à tous les possibles :

En effet, dire oui à la mort avec la même force que l’on dit oui à la vie, rend confiant.

Essayez ! Dites-vous un instant : ceci est mon dernier jour. Restez avec ça un moment. Puis dites-vous : ceci est mon premier jour. Restez avec ça également. Puis, lorsque vous aurez bien senti les deux propositions, laissez les résonner ensemble.

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Je vous propose d’exercer cela. Chaque jour. Vous découvrirez quelque chose de précieux : dans cet intervalle, vous découvrirez la confiance en la vie. La confiance n’est pas une projection dans un mieux à attendre. La confiance est l’expérience immédiate qu’il est possible de tout accueillir, même la mort. Cela rend libre.

Cela permet de s’ouvrir à un objectif plus grand que celui de se préoccuper seulement de sa propre survie. Il ouvre à la rencontre et offre de prendre avec soi l’épreuve de celui qui est là et qui requière de l’aide. Pour le médecin, le courage de guérir nait de cette confiance-là.

Avec elle, on quitte l’état anxieux, sans verser pour autant dans un comportement suicidaire. Il est cohérent avec la situation.

Cet exercice, que l’on pourrait appeler l’exercice du premier et du dernier jour, est une voie royale (en référence à St Louis) pour y parvenir. Bien-sûr, ce n’est jamais acquis, c’est à recommencer souvent, mais, tel le funambule s’exerçant à marcher sur son fil, l’exercice rend la chose toujours plus simple à pratiquer.

Saint Louis avait de saint qu’il était présent, comme on pouvait l’être en son siècle, avec, il est vrai, une solide intolérance pour ce qui n’était pas chrétien. Mais là n’est pas le propos de cet article. Le propos de cet article est de rappeler qu’il est possible de se tenir dans un intervalle paradoxal : celui d’aimer la vie plus que tout et de ne pas repousser la possibilité de la mort. Cette disposition ne se raisonne pas.

Au contact de ceux qui vont mal, elle se trouve derrière la peur qui tout d’abord paralyse. C’est une éducation par la vie, par l’engagement que l’on a pour l’autre. Sinon, elle s’exerce, par exemple à travers l’exercice que j’ai évoqué.

Chaleureusement

GL

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