Photo : Patrick Marioné

 

Léa est hypocondriaque. Elle s’examine. Elle note chaque petite sensation corporelle et découvre à travers elles les pires maladies qui puissent être. Pour Léa, c’est le cancer. Elle a peur d’avoir un cancer. Un cancer du cerveau par exemple, ou du pancréas. Elle téléphone au cabinet et demande un rendez-vous pour être examinée et en avoir le cœur net. Cependant, quelques heures ou quelques jours après, la peur revient, paralysante. C’est terrible à vivre pour elle.

 

Léa est suivie par un psychologue qui l’aide à explorer différentes pistes, comme par exemple le décès d’un ami, il y a environ quinze ans. Cet événement semble être assez central dans la genèse de sa maladie. Cette mort a été brutale, foudroyante, surprenante… confirme-t-elle. J’y pense souvent et heureusement, mon psychologue m’offre l’espace pour en parler.

 

Il est précieux d’entendre que Léa est suivie. Néanmoins, force est de constater qu’après de nombreuses années de thérapie, l’hypocondrie est toujours aussi invalidante.

 

J’ai reçu moi-même Léa durant quelques années à mon cabinet, sans résultats décisif. Et puis un jour, lors d’une consultation, elle m’a raconté un événement qui m’a mis la puce à l’oreille. Mais avant de vous le raconter, j’aimerais poser quelques bases essentielles à cette compréhension.

 

 

LORSQUE NOUS VIVONS UNE DIFFICULTÉ, NOUS POUVONS ENVISAGER LA SITUATION DE DEUX FAÇONS

 

Lorsque nous vivons une difficulté, nous pouvons envisager la situation de deux façons :

 

  • Soit nous cherchons les causes dans le passé (les causes sont dans le passé, vu qu’elles précèdent toujours leurs conséquences, n’est-ce pas ?) Dans le cas de Léa, nous retrouvons la mort d’un ami qui aura été traumatisante. Nous retrouvons également un état anxieux que l’on met en rapport avec une éducation exigeante… Nous pouvons alors, ayant identifié ces causes, essayer d’en compenser les effets… Vous en conviendrez, nous procédons la plupart du temps de cette façon.

 

  • Soit nous cherchons la cause dans l’avenir ! La cause dans l’avenir – drôle d’expression – c’est une ressource à venir. Autrement dit, c’est du fait de l’absence de cette ressource que ce que nous vivons est éprouvant.

 

Photo : Télomi

Prenons un exemple : un marin du dimanche a le mal de mer. La cause dans le passé du mal de mer de ce marin, est facile à identifier : c’est la houle qui bouscule le bateau. Une particularité météorologique a entrainé une houle sur le lac et la houle a entrainé une nausée dans l’estomac du marin. C’est le point de vue du passé, celui pour lequel la cause précède la conséquence.

éDu point de vue de l’avenir, ce n’est pas la houle qui est responsable de la nausée du marin, mais le fait qu’il n’ait pas le pied marin. Quand on a le pied marin, la houle n’est plus une épreuve. C’est juste une houle. On peut toujours l’expliquer avec toute sortes de connaissances météorologiques, mais elle n’est plus une épreuve.

 

Le pied marin, la stabilité intérieure du marin, est dans notre exemple, une ressource encore à venir. Il serait intéressant de savoir comment la rendre présente de façon à ce que la houle ne pose plus de problème.

 

De même, si Léa est hypocondriaque, c’est parce qu’une ressource (encore à venir) lui manque. Si elle pouvait la rendre présente, elle n’aurait plus à souffrir d’hypocondrie.

Au sujet des causes passées et à venir, je vous invite à regarder une vidéo en suivant ce lien.

 

Alors comment aider Léa à rendre présente cette ressource qui manque encore ?

 

 

RENDRE UNE RESSOURCE PRÉSENTE

Rendre une ressource présente, ne va évidemment pas sans être présent.

Si, pour Léa, la ressource qui lui serait nécessaire pour ne plus souffrir d’hypocondrie, n’est pas présente mais encore à venir, c’est que Léa elle-même n’est pas présente.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Être présent, c’est se tenir en cet instant où l’on ne se laisse dériver ni vers le passé à essayer de comprendre les pourquoi et les comment, ni vers le futur, à imaginer les conséquences de ce que l’on a perçu.

Par exemple, quand on espère un mieux, on n’est pas au présent. On est dans ce mieux que l’on imagine plus tard.

Quand on redoute de perdre un bien, on n’est pas présent. On est dans ce futur qui fait peur.

Quand on a peur, on n’est pas présent non plus : l’objet de la peur n’est pas l’araignée que l’on évoque lorsqu’on dit avoir peur des araignées, mais de ce qu’elle pourrait nous faire. De même, nous n’avons pas peur de l’obscurité, mais de ce qui pourrait s’y cacher et de ce que ces être pourraient nous faire. Nous n’avons pas peur de l’avion, mais de l’éventuel accident. La peur a pour objet l’idée que l’on se fait de ce qui pourrait suivre le moment présent. Dans le cas de Léa, la peur des maladies, c’est la peur de l’idée qu’elle se fait des conséquences.

 

En fait, dès que l’on éprouve de la peur, nous ne sommes plus présents. Et c’est même parce que nous ne sommes pas au présent que nous pouvons éprouver de la peur.

 

 

LORSQUE NOUS NE SOMMES PAS PRÉSENTS, NOUS VIVONS DANS UN MONDE POLARISÉ ENTRE LE PASSÉ ET LE FUTUR

 

Lorsque nous ne sommes pas présents, nous vivons dans un monde polarisé entre le passé et le futur. Et de cette polarisation temporelle naissent toutes les polarisations :

Par exemple, « il fait jour » et « il fera nuit ». « Il fait nuit » et « il fera jour ». « La porte est ouverte » et « la porte sera fermée ». « Cette pièce est en désordre, elle sera rangée ». « Je suis malheureux, mais je serai heureux ». « Je suis heureux, j’ai peur de devenir malheureux ». « Je suis vainqueur, j’ai peur de perdre ». « J’ai perdu, mais je gagnerai ». Après la pluie vient le beau temps, etc.

 

Vous avez compris le principe.

 

La polarisation met en opposition deux aspects d’une même chose, l’une étant jugée comme positive et l’autre négative.

Ainsi, quand on n’est pas au présent, on aime la moitié du monde et on repousse l’autre moitié : par exemple, il y a des sentiments que l’on dit positifs et d’autres que l’on dit négatifs.

 

Si je m’ouvre et suis touché par les gens, j’ai peur d’être déçu et d’avoir mal. Je vais fuir tout sentiment désagréable. Et je les fuis en montant dans la tête. J’analyse, je réfléchis, je juge et préjuge. Cela me permet de prendre de la distance par rapport aux sentiments et de mon souffrir. Mon analyse me donne un semblant de stabilité. Elle m’évite surtout de ressentir les sentiments que je n’aime pas…

 

À l’inverse, si je suis présent, il n’y a plus de sentiments positifs et de sentiments négatifs. Ils ont tous leur place dans le monde des sentiments. Je n’ai pas à choisir ceux qui me conviennent ou ne me conviennent pas. Ils sont là. Et non seulement ils sont là, mais encore ils ne s’opposent plus et peuvent exister ensemble.

JE PEUX VOUS DIRE À PRÉSENT L’ÉVÉNEMENT QUE LÉA M’A RACONTÉ

Je peux vous dire à présent l’événement que Léa m’a raconté et qui m’a mis la puce à l’oreille. Léa m’a raconté avoir vu dans un train, une femme chauve : elle semblait épuisée. Elle suivait probablement une chimio. Et cela m’a touchée énormément. Mais la peur du cancer s’est réveillée… Alors j’ai détourné le regard.

 

Entendez-vous dans les sentiments de Léa, la tension, la polarisation dont il était question ?

 

Cela m’a touchée énormément : ouverture pour cette femme dans le train.

J’ai détourné le regard : retrait, fermeture par rapport à cette femme.

 

Il y a là matière à explorer la présence.

 

J’ai demandé à Léa de « rentrer » dans « Cela m’a touchée énormément », et de rester un instant dans cette sensation. Elle a fermé les yeux et commencé à dire ce qui la traversait : J’ai envie de la prendre dans les bras, de la rassurer. Je suis comme ça, je suis souvent touchée par les gens et je ressens très fort ce qu’ils vivent. Trop ouverte peut-être. Mais en repensant à cette femme, j’ai la peur du cancer qui revient.

La peur du cancer qui revient, c’est après l’ouverture, la fermeture…

J’ai donc demandé à Léa de « rentrer » un instant dans cette peur. C’est facile, me dit-elle. Cette peur est tout le temps là.

– Vous la sentez où dans votre corps ?

– Dans le ventre, dans la gorge aussi…

-Alors à présent, essayer de ressentir, en même temps que cette peur, « J’ai envie de la prendre dans les bras, de la rassurer ».

 

L’EXERCICE A ÉTÉ EFFICACE

Vivre ces deux expériences extrême en même temps, n’est possible qu’en devenant présent. En faisant cet exercice, on devient présent. Il fait sortir de la polarisation et les opposés se réunissent.

Lorsqu’elle se vit dans la sphère des sentiments, cette expérience de présence devient une expérience de stabilité intérieure. (il en a déjà été question dans un article précédent)

 

Quand la stabilité manque, on la cherche en réfléchissant beaucoup. On se concentre et on analyse les petits détails, on rationalise… Ce surinvestissement de la réflexion est en quelque sorte une ressource de substitution. N’est-ce pas ce que Léa faisait en observant les petits symptômes et en les analysant ?

 

Son hypocondrie était donc une tentative maladroite de trouver de la stabilité intérieure. C’était une crispation, une concentration sur des détails, en quête de stabilité, exactement comme la crispation du marin au bastingage, est une quête de stabilité dans la tempête.

 

On ne peut pas demander à une personne hypocondriaque de lâcher ses pensées hypocondriaque, sans lui proposer d’éprouver une réelle stabilité intérieure.

C’est en éprouvant une réelle stabilité intérieure, que Léa a pu cesser d’investir sa tête. L’hypocondrie s’est calmée.

Elle a continué de pratiquer ce petit exercice. Elle m’a dit récemment que des peurs parfois se présentent, mais qu’elle peut facilement s’en dégager. Elles n’ont plus la même force qu’avant. Il est toujours plus facile d’en sortir.

 

Voilà ce que je voulais vous raconter. J’espère que cet article vous aura intéressés.

Merci pour vos commentaires.

À bientôt

GL