Vous souvenez-vous du canton de Saint Maurice, celui que le célèbre docteur Knock transforma en laboratoire d’expérience de sa théorie médicale ?

Eh bien nous y sommes… La planète entière est devenue le canton de Saint Maurice !

Dans Knock ou le Triomphe de la médecine (1924), Jules Romain décrit une dystopie qui est devenue notre réalité en l’espace de quelques mois. Si vous n’avez pas vu cette pièce de théâtre, je ne peux que vous en recommander la lecture.

Jules Romain nous raconte l’histoire édifiante d’un médecin qui prend la succession du docteur Parpalaid et qui parvient, en seulement trois mois, à confiner tout le canton en rendant ses habitants hypocondriaques. Chacun traque le moindre symptôme avec angoisse.

Comment s’y prend-il ?

Le plus naturellement du monde : en poussant à fond et jusque dans ses dernières conséquences, une politique sanitaire cohérente avec la compréhension que l’Université se fait de l’humain et de la maladie.

 

Pour l’Université, l’humain est le produit d’un code génétique et d’un milieu.

Elle enseigne les rouages d’une mécanique biologique douée de conscience. Mais comme la mécanique est complexe, celle-ci est vouée à subir les affres de sa complexité, à tomber en panne, et même, panne ultime, à mourir.

Ainsi, pour l’Université, la maladie s’explique par un dysfonctionnement, une altération d’un système à un niveau quelconque (moléculaire, mental, émotionnel…).

On comprendra aisément qu’avec une telle compréhension mécaniste de la maladie, compréhension devenue aujourd’hui toute naturelle pour la plupart d’entre nous, il vaut mieux prévenir que guérir. Il faut mettre en place des examens préventifs. Tandis qu’on emmène sa voiture chez le garagiste pour une révision, on fait un check-up. On essaie de débusquer le petit grain de sable qui pourrait enrailler la mécanique.

Ce petit grain de sable, c’est ce que l’on appelle un facteur pathogène. Il développe ses effets plus ou moins rapidement et il est donc important de le découvrir à temps, avant que les dégâts ne soient trop avancés et peut-être irréversibles.

Ce qui fait dire au docteur Knock que « les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent ! »

LES GENS BIEN PORTANTS SONT DES MALADES QUI S’IGNORENT !

Cette phrase fait rire dans le texte de Jules Romain, mais elle fait rire jaune. Elle est l’exacte conséquence de notre compréhension mécaniste de l’humain.

Que faisons-nous aujourd’hui en suspectant tout le monde d’être porteur d’un virus ? La même chose. « Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent ! » Alors dépistons ! Dépistons !

« Leur tort, c’est de dormir dans une sécurité trompeuse, dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie. »

« On peut se promener avec une figure ronde, une langue rose, un excellent appétit, et receler dans tous les replis de son corps des trillions de bacilles de la dernière virulence capables d’infecter un département ! »

C’est pourquoi le docteur Knock met ses patients au lit – par prudence. On ne l’est jamais assez. Et les conseils scientifiques du monde entier semblent avoir lu Knock : positif ou négatif, nous sommes tous considérés comme malades, par précaution. Même en bonne santé, vous devez vous confiner et prendre votre température et suivre les procédures que les autorités ont préparées pour vous.

Les bienportants ? « Mon rôle, c’est de les déterminer, de les amener à l’existence médicale ». Alors personne ne doit prendre le risque de sortir. On se confine et l’on vit comme si on était souffrant.

Il n’y a plus de personnes en bonne santé. Toutes sont qualifiées d’asymptomatiques… Des malades sans symptômes… Nous sommes tous a priori contagieux et potentiellement menaçants.

La maladie étant comprise comme la conséquence d’un grain de sable venu enrailler un système complexe, l’expertise de la médecine est de débusquer les grains de sables les plus minuscules soient-ils. Aujourd’hui avec les PCR, on ne se contente même plus de trouver un virus : on augmente la sensibilité des tests pour trouver des fragments d’ARN, des restes de virus…

Lorsque l’on emprunte ce chemin, on ne peut plus se contenter de soigner les maladies déclarées. On veut trouver les grains de sables que personne n’avait encore vus. Le sujet qui vient consulter est forcément malade de quelque chose et si l’on ne trouve rien de suspect, il faut le revoir plus tard pour se donner une deuxième chance de trouver.

Quand je rencontre un visage, mon regard se jette, sans même que j’y pense, sur un tas de petits signes imperceptibles…”

Le docteur Knock scrute, questionne. « Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ? » Il traque les symptômes et les habitants de Saint Maurice poursuivent cette traque, tels les patients modernes qui s’en remettent à internet pour se découvrir toutes sortes de pathologies abominables. Ce mal de ventre est le tout premier symptôme d’une tumeur du pancréas, lisent-ils sur le site Doctissimo. Cette céphalée annonce possiblement une tumeur cérébrale. Demandez à votre médecin une IRM…

Docteur, je respire un peu moins bien… C’est la Covid ? On traque la perte d’odorat et de goût, la fièvre… On se dépiste, certains le font même chaque semaine. Ils craignent de contaminer leur grand-mère. Ils sont malades à l’idée de la rendre malade.

 

Cette crise sanitaire révèle l’humain dans sa mécompréhension de lui-même.

Elle permet d’aller jusqu’au bout de l’absurdité pour toucher à la chance de se réveiller à l’essentiel. L’absurdité, c’est de se prendre pour le fruit d’une biologie et d’un contexte, se prendre pour une mécanique biologique pensante. Se croire le produit d’une biologie, c’est donner à la biologie une prééminence. Les Hommes ne se perçoivent pas fondés en eux-mêmes, mais en quelque chose qui les a produits. Ils sont la mise en œuvre d’un code génétique. Du moins, ils le pensent trop souvent et la biologie devient pour eux ce dont tout est issu. Elle est le Dieu vivant qui les engendre. Et pour ce Dieu, ils ont des grands prêtres en blouse blanche capables de décider ce qui est bon pour eux ou ce qui ne l’est pas.

Pourtant, si nous n’étions que le fruit d’une biologie, nous ne répondrions qu’à sa mécanique. Aucun acte ne pourrait être posé sans qu’il ne soit une réponse à un stimulus, un manque, un besoin, une soif, un appétit… Il n’y aurait pas d’acte désintéressé, pas d’amour dans un tel monde. Certains penseurs sont allés loin dans cette illusion mécaniste, jusqu’à décréter que le libre arbitre n’existe pas. Comment le pourrait-il si nous ne faisons que répondre à une mécanique ?

AVONS-NOUS UN LIBRE-ARBITRE ?

Mais là se tient l’enjeu de cette crise sanitaire : percevons-nous cet endroit en nous, capable de ne pas répondre aux mécanismes qui nous poussent à agir dans un sens ou dans un autre ? Et par exemple capable de ne pas répondre à la peur qui demande biologiquement à être calmée ? Vite mon test PCR ! Vite mon vaccin ! Vite mon passeport vaccinal ! Mais également : Vite mon post pour dénoncer ce que j’ai entendu ! Vite rameuter le plus de gens possible pour que l’on sache ce que l’on nous cache !

Quand on se prend pour une machine, on a peur des grains de sable. Et de fait, notre corps est une merveilleuse mécanique biologique, mais sommes-nous identiques à ce corps ? Sommes-nous ce corps ou dans ce corps ? C’est là exactement que se trouve l’enjeu. Qui sommes-nous ?

La crise sanitaire et tout ce qu’elle révèle, est l’occasion de découvrir qu’il est possible de trouver en soi cet endroit à partir duquel nous pouvons traverser la peur.

 

L’ÉPIDÉMIE, LA PEUR ET SAINT LOUIS

La confiance, l’engagement, la mesure que l’on pourrait nommer profondeur intérieure, ainsi que la stabilité intérieure qui permet de se tenir dans des paradoxes, ne sont pas les produit du passé. Ils ne sont pas les produits d’un contexte ou d’une biologie… Je l’affirme ici, mais vous conviendrez qu’il serait étrange de subordonner la confiance ou le courage à un contexte favorable. N’est-ce pas au contraire quand tout semble aller mal que ces vertus sont requises ? De même, la mesure et la stabilité sont justement à trouver lorsque le contexte et la biologie nous envahissent ou nous déstabilisent.

Alors il est temps de remarquer que cette crise sanitaire nous fait réagir. Nous réagissons à notre peur, comme nous réagissons aux aversions que nous éprouvons envers ceux qui ne pensent pas comme nous. Nous réagissons, comme réagissent les mécaniques aux stimuli qui les mettent en mouvement et nous étonnons d’être traités comme des mécaniques et non comme des humains fondés en eux-mêmes. On nous prive de libertés essentielles, mais les mécaniques qui réagissent à la peur et à la haine n’en ont pas.

Le triomphe du docteur Knock provient de ce que nous avons oublié, ou peut-être pas encore découvert que nous sommes bien plus grand qu’une mécanique biologique. Simplement il ne s’agit pas de le clamer. Il s’agit de remarquer combien nous suivons la peur en agissant de toutes sortes de manières pour la calmer.

S’ils avaient eu confiance en la vie, s’ils s’étaient engagés pour une tâche plus grande que leur confort, s’ils avaient eu cette profondeur qui permet de ne pas focaliser sur de petits détails et s’ils avaient été stables à ne pas se laisser influencer par le docteur Knock, les habitants du canton de Saint Maurice ne seraient pas entrés dans le jeu morbide de « l’âge médical ». Cela n’aurait même pas été compliqué. Le docteur Knock n’aurait trouvé chez eux aucun écho.

Guillaume Lemonde

 

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