LE TEMPS QUI NOUS MANQUE !

Lorsque le temps nous manque, le rapport que nous entretenons avec lui se pervertit facilement : nous le convoitons comme un bien matériel. Nous l’abaissons au niveau des choses matérielles que l’on veut posséder. On veut en avoir. On veut supprimer tout ce qui pourrait nous en prendre. Et pour cela, nous croyons devoir diminuer le temps d’exécution des tâches que nous avons à faire. Le temps qui nous manque, nous croyons pouvoir le récupérer en accélérant. Nous visons l’efficacité.

Nous recherchons même l’efficience, c’est à dire l’efficacité à moindre investissement d’effort, et donc de temps. Nous voulons économiser ce précieux temps, comme on économise de l’argent. Et comme Benjamin Franklin, on s’exclame que le temps, c’est de l’argent.

Ce n’est pas par hasard que le temps soit devenu précieux comme l’argent à l’époque où furent inventée les machines qui justement permettent d’aller plus vite : le train, le bateau à moteur, le télégraphe, le vélocipède, le tracteur, la moissonneuse, l’automobile… Ces machines ont participé à diminuer le temps nécessaires aux voyages, aux communications, aux fauchages des champs, au point qu’en diminuant de la sorte, il a fini par nous manquer toujours plus.

 

On a remplacé la marche quotidienne jusqu’au puits, par un robinet d’eau courante dans la cuisine. Et pour aller encore plus vite, on a essayé de rationaliser chaque geste, chaque tâche, chaque activité. On a décomposé le travail à effectuer en étapes simple, exempte de tout superflu. On l’a séquencé, on l’a décortiqué, jusqu’à son plus élémentaire mouvement. On en a fait une mécanique. C’est ce que Ford voulait pour ses entreprises. Il en avait eu l’idée en visitant les abattoirs de New-York au début du XXème siècle. Cela a conduit au travail à la chaine, parodié par Chaplin dans Les Temps Modernes. Et désormais les employés eux-mêmes peuvent être remplacés par des machines plus rapides et encore moins chères.

 

En fait, on imagine le temps qui nous manque comme une donnée physique quantifiable et donc optimisable.

Manquer de temps, c’est déjà donner au temps une valeur quantitative.

Et n’importe quel processus ayant par nature besoin de temps pour se développer, semble alors pouvoir se décortiquer en petites étapes tout aussi matérielles et quantifiables. On pense pouvoir les maîtriser comme tout objet, et les optimiser à notre convenance.

 

Et l’on se demande alors comment faire un bon café en moins de temps, comment apprendre une langue étrangère en cinq semaines, ou devenir un grand maître Feng shui en trois weekends. La vie elle-même nous apparait comme un enchainement complexe d’étapes biochimiques, qu’il faudrait également pouvoir optimiser. Et pour faire gagner du temps à la vie, on imagine remplacer les éléments biologiques trop lents et trop peu stables, par des composants électroniques plus solides et plus rapides dans leur exécution.

Du coup, il n’y a plus qu’un pas à faire et l’humain devient un robot. Il devrait pouvoir répondre mécaniquement à la moindre sollicitation, vingt quatre heures sur vingt quatre. Même la durée des repas ou de sommeil apparaît comme une perte de temps. Le calcul est rapide pour celui qui n’a pas assez d’heures dans sa journée.

En combien de temps ingérons-nous notre collation de midi ?

 

Combien de temps consacrons-nous au repos ?

 

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La vision robotique de l’humain découle directement de l’impression de manquer de temps.

Elle en est l’aboutissement le plus achevé. Quand on manque de temps, on devient sec comme une machine.

D’ailleurs, imaginez un monde dans lequel tout irait tellement vite que l’exécution de chaque tâche serait instantanée. Tout ce que l’on commencerait serait terminé sur le champ. Chaque processus irait à sa fin sans phase intermédiaire. C’est ce vers quoi bien des savants aimeraient aller. Même en médecine, on s’ingénie à chercher des moyens d’action immédiats pour régler chaque désordre de santé, si possible avant même leur apparition.

 

Dans chaque domaine, les scientifiques créent des objets pratiques qui font, soit disant, gagner du temps. Leur objectif contient pourtant un paradoxe insoluble : si on pouvait aller si vite que tout serait réalisé au moment même où l’on y songe, et peut-être même avant d’y avoir songé, notre existence, devenue immédiate, nous ferait passer de la naissance au trépas sans aucun intermédiaire. Ayant optimisé tous les processus pour économiser tout le temps possible, nous mourrions instantanément. Les longs processus vitaux qui peuvent atteindre cent ans avant de s’épuiser, sont incompatibles avec l’instantanéité. Celle-ci ne supporte pas la lenteur des processus vitaux. Elle exclue la vie.

 

Et finalement, plus on accélère, plus le temps manque à la vie elle-même. C’est pourquoi, selon certains chercheurs, notre corps doit lui aussi être optimisé. Sa base organique devrait laisser la place à une base robotique indifférente au temps qui passe, car déjà morte en soi.

 

Il y a un rapport intime entre la vie et le temps. L’une ne va pas sans l’autre. Plus on accélère plus on perd en vitalité.

 

D’ailleurs, c’est évident, le rythme soutenu de nos journées peut vite devenir épuisant : littéralement, cela signifie que lorsque nous nous agitons, l’eau vient à manquer dans le puits. C’est cela que signifie épuisant. Et l’eau qui manque, n’est autre que celle de la vie qui se tarit.

 

Vous l’aurez compris : ce n’est pas parce que nous avons trop à faire que le temps nous manque ! Ce n’est pas du fait de nos emplois du temps surchargés ! Non ! C’est au contraire parce que nous ne prenons pas le temps, que nous avons trop à gérer.

 

Commençons par faire les choses les unes après les autres, plutôt que toutes en même temps.

Ne nous laissons pas interrompre dans nos travaux et consacrons leurs tout le temps nécessaire, avant de commencer le prochain. C’est une hygiène de base. Le temps qui manque est à attraper en soi. Les sollicitations extérieures ne sont qu’un prétexte facile sur lequel on se défausse. Elles nous permettent de dire que nous ne pouvons pas ralentir, alors que nous seuls sommes responsables du rythme que nous voulons bien accepter.

 

Ralentir, goûter le moment qui se présente et cesser de courir ! Nous nous rebellons à cette idée, en nous disant que si nous ralentissons, la somme des travaux en retard va s’accroître jusqu’à l’intolérable. Rien n’est moins sur.

 

Il est assez probable que certains d’entre vous ont fait cette expérience déroutante. On ralentit et on remarque que le temps est différent et que les tâches qui semblaient jusque-là trop nombreuses, se traitent plus facilement.

 

N’hésitez pas à partager vos témoignages. Cela sera précieux pour tout le monde.

 

Bien à vous