Le temps qui passe inexorablement sur les choses, les êtres et sur les événements du monde, est au cœur de mes réflexions de médecin. Le temps compte toujours dans les diagnostics, les pronostics et les thérapeutiques. Comment imaginer un changement sans que le temps n’intervienne ?

Pourtant, il m’apparait que le temps, tel que nous le mesurons avec notre montre, glissant à l’infini sur une flèche inexorable, n’est qu’une illusion. Il m’apparait que le temps ne passe peut-être pas comme on le dit…

Il y a, bien évidemment, une flèche du temps. Ce que l’on peut observer autour de soi est déterminé par ce qui était avant ; et comme il y a un avant, il y a également un après. La logique repose sur cette évidence. Et avec la logique, les sciences expérimentales.

Les causes précèdent leurs conséquences.

Cependant, en ce qui concerne l’humain, rien n’est moins sûr.

C’est de cela dont j’aimerais vous parler aujourd’hui.

Car, à rester dans une perception purement chronologique du temps qui passe, à s’installer dans ce qui semble tellement évident, on en vient à oublier l’essentiel.

IMAGINEZ UN INSTANT QUE LA CHRONOLOGIE DU TEMPS SOIT UN ABSOLU.

Imaginez que pour chaque évènement, on puisse trouver en amont, une raison, une cause ou un faisceau de causes qui l’expliquent. Si tel était le cas, tout ce arrive serait le développement de ce qui aurait précédé et jamais rien de nouveau ne pourrait survenir.

Bien-sûr, on observerait des événement survenus sans explications. On appellerait ça le hasard. On dirait : ces évènements sont survenus par hasard. Ce serait une sorte de nouveauté. Mais ce ne serait nouveau que pour notre compréhension. Même le hasard, de ce point de vue, ne serait que le développement de causes initiales – des causes si complexes et fines qu’on ne peut les penser (référence à la physique quantique).

Bref, si la logique qui veut qu’une cause précède toujours ses effets était absolument vraie, l’humain, lui-même serait le pur produit de ce qui était avant lui. Un produit de son éducation, de son hérédité, de son sexe, de sa culture, de son histoire de famille. Il ne serait pas fondé en lui-même. Ses actes seraient conditionnés par des perceptions, des variations hormonales, des sécrétions de neurotransmetteurs. Bref, ses motivations seraient conditionnées par les circonstances.

La confiance serait conditionnelle. Le courage, l’amour également.

Spinoza a suivi cette logique et développe dans son Éthique que le libre-arbitre n’existe pas.

Il est vrai que tout ce qui vient d’être énoncé nous conditionne. Notre nature nous conditionne. Et de ce point de vue, Spinoza a raison, mais l’humain n’est-il qu’un produit du passé ?

 

Avons-nous un libre-arbitre ?

L’HUMAIN N’EST-IL QU’UN PRODUIT DU PASSÉ ?

Ce qui va suivre demande un retournement. Cela demande de se saisir en soi de quelque chose qui ne s’explique pas. Cela s’expérimente, mais ne se prouve pas : l’évidence que certains actes que l’on pose, ne sont fondés sur rien de logique, de rationnel, d’explicable…

Vu de l’extérieur, il sera toujours possible de spéculer sur les raisons plus ou moins conscientes qui auront conduit à agir de telle ou telle manière. C’est ce qui intéresse par exemple les psychothérapeutes.

Mais intimement, chacun peut faire l’expérience qu’autant il est possible de suivre une certaine mécanique intérieure, autant il est possible de ne pas le faire.

C’est  le sujet de « Minority reports ».

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À tout moment je peux suivre la peur qui demande à être calmée, où renoncer à le faire et me tenir devant elle. Je peux suivre la haine qui demande à être assouvie ou me tenir devant elle et renoncer. Dans ce renoncement se trouve ce qui est hors de toute chronologie.

Renoncer aux résultats d’un acte, renoncer à se faire entendre, à obtenir un dédommagement, à attendre de retour sur investissement, à avoir un bénéfice. Agir maintenant pour ce qui est à faire maintenant, non pour réparer quelque chose ou pour obtenir quelque chose. Juste pour la chose en soi.

N’est-ce pas là, la définition de l’amour ?

Ce qui en nous aime véritablement, est en dehors de toute chronologie.

SEUL CELUI QUI AGIT PEUT SAVOIR S’IL SUIT UNE MÉCANIQUE INTÉRIEURE OU S’IL NE LA SUIT PAS.

 

C’est pourquoi je disais que ce sujet demande de se saisir en soi de quelque chose qui ne s’explique pas.

Lorsque l’on a éprouvé une fois cet endroit qui échappe aux conditions initiales, on découvre un espace de liberté rendant possible du nouveau.

Là se trouve la confiance en la vie, cette attentive présence qui ne se projette pas dans quelque espoir, mais qui accueille ce qui est, tel que c’est. Là se trouve le courage, qui ne se projette pas dans un but, mais qui se souvient de l’objectif à venir au présent de chaque pas qui se pose.

Et l’on découvre avec ce courage que « ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas, mais c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile ». Les difficultés ne conditionnent pas le courage d’oser. Le courage est premier. La confiance est première. L’amour est premier.

Ainsi, ce qui en nous éprouve ce courage et cette confiance, est hors de toute chronologie, hors du temps qui passe, avant toute chronologie et après toute chronologie. Et donc avant et après, en même temps, puisqu’en dehors de la chronologie.

Cela signifie que Je suis avant même tout ce qui est, tout ce qui s’est mis en place depuis le début du monde, et donc toute mon histoire personnelle, celle de ma famille, celle de tous les gens que je connais ou que je ne connais pas encore. Et Je suis après que tout cela aura disparu. Lorsqu’aura disparu tout ce à quoi je m’identifie, Je suis.

Depuis le passé et depuis l’avenir, je suis.

 

RENDRE POSSIBLE QUELQUE CHOSE DE NOUVEAU

Rendre possible quelque chose de nouveau, rendre possible une réelle guérison, une création, une invention, etc. ne va donc pas sans découvrir cet espace de confiance et de courage, qui est un espace d’amour véritable.

Cet espace se trouve au moment même où il se découvre, donc au présent.

La physique, depuis Einstein et sa théorie de la relativité restreinte, considère le temps comme une dimension spatiale. Pour Einstein, la flèche du temps existe pour l’observateur (qui ne peut pas revenir en arrière), mais comme on peut imaginer d’autres observateurs à d’autres endroit de cet espace temporel, le présent devient relatif à l’observateur et n’est plus une réalité en soi.

Cependant, le présent est une réalité en soi. Il ne dépend pas de l’observateur que le présent soit le seul endroit où puisse se manifester la confiance, le courage, l’amour. Le seul endroit où puisse se créer du lien inconditionnellement. Et le seul endroit où tout existe, sans que la chronologie ne s’en mêle. Le présent est à l’émergence du temps lui-même. Le temps est le présent. De l’observateur ne dépend que d’y être où de n’y être pas. C’est quand il n’y est pas, qu’il le voit passer.

Le temps ne passe pas. Il est. Il est le chemin sur lequel nous croyons passer. Il est la lumière. Il est la vie. Il est le moment où le « Je suis », tout à la fois avant et après le temps chronologique, traverse depuis le passé et l’avenir tout ce qui est, a été et sera.

Quand je suis présent, je traverse tout cela, je rencontre tout cela, je me mets en relation avec tout cela. La présence va de pair avec un lien que l’on découvre avec l’univers entier.

CONCLUSION

Ces quelques pensées au sujet du temps sont fondamentales en pratique.

Une aide ne peut apporter du nouveau, que si l’on renonce, tout en étant engagé pour ce qui se passe maintenant, à quelque effet que ce soit. Espérer un effet, c’est rester soumis au temps chronologique et donc à des enchainements de compensation stériles. Cela ferme à tout changement. Cela ne veut pour autant pas dire que l’effet n’est pas important. Il est même capital. Cependant, il se donne à travers l’engagement que l’on soigne à l’instant, plus qu’il ne se force.

Pour aider, il va s’agir de traverser la peur de ne pas y arriver, la peur de ne pas avoir assez de temps, la peur de ne pas être à la hauteur. Juste être ici pour la personne qui est ici.

Renoncer à comprendre pourquoi et juste observer ce qui est. Caractériser ce qui est. S’ouvrir au comment des choses et non aux pourquoi. Les pourquoi sont importants, mais ils le sont essentiellement pour la nature physique du monde, pas pour ce qui, au cœur d’une épreuve, demande à s’éveiller à l’essentiel.

Apprendre à écouter, à regarder en renonçant à suivre les pensées qui s’imposent.

Bref, une hygiène du moment présent.

Bien à vous

Guillaume Lemonde

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