Rembrandt – crucifixion – 1635

Que l’on soit croyant ou athée (ce qui est d’ailleurs une forme de croyance), chrétien, musulman, juif, bouddhiste, shintoïste, animiste… que le jour de Pâques soit important à nos yeux ou non, bref, que cela soit important ou non qu’un Dieu soit mort sur une croix et ressuscité le troisième jour, il me semble pour le moins important d’évoquer cette affaire.

On raconte qu’un Dieu est mort sur une croix et qu’il est ressuscité. Il est donc mort et bien qu’il soit mort, il est vivant.

Désacralisons cette affaire et observons simplement la nature paradoxale, impossible, de cette histoire.

Les romantiques anglais du XIXème siècle ont essayé d’approcher ce paradoxe sans y parvenir. Ils l’ont résolu sur le plan physique en inventant les histoires de Dracula et de Frankenstein  : leurs héros ne sont ni vraiment morts, ni vraiment vivants. En tout cas, ils n’ont pas de vie propre : ils la puisent, l’un dans le sang de ses victimes, l’autre dans l’électricité d’une machine. (D’ailleurs, la fascination pour les histoires fantastiques vient probablement qu’elles évoquent, sur le plan materiel, et donc en les distordant, de hautes réalités spirituelles).

ÉVOQUER UN ÊTRE OU QUELQUE CHOSE QUI EST MORT ET VIVANT SIMULTANÉMENT, C’EST ÉVOQUER UN INTERVALLE.

Évoquer un être ou quelque chose qui est mort et vivant simultanément, c’est évoquer un intervalle. Au sujet de Pâques, on peut évoquer le Samedi Saint situé entre le Vendredi de la croix et le Dimanche du tombeau vide. On se trouve dans un moment où ce qui est important n’est plus là et où rien ne peut le remplacer. Une lumière s’est éteinte et une lumière ne s’est pas encore levée. On est dans l’obscurité. On est dans le regret de ce que l’on a perdu sans espoir de le retrouver.

Cet état est celui du deuil :

Le deuil, tout le monde connaît : une chose, un être qui avaient de la valeur à mes yeux a disparu. Cette valeur donnait à ma vie son sens, sa saveur, son orientation. Cela donnait de l’espoir, de la joie… À présent, c’est comme s’il me manquait la lumière de ma vie. Je suis dans l’ombre, désorienté. Je tourne en rond, comme dans la nuit d’une forêt profonde. Ce qui me manque était comme la flamme d’un flambeau précieux. J’en prenais soin car c’était ce qui donnait la valeur à ma vie. J’avais identifié la valeur de cette chose ou de cet être comme la mienne.

Mais le feu s’est éteint.

Je dois en convenir, ce feu était « un feu du passé » : un feu sans avenir. Aucun flambeau au monde ne sera jamais comparable au soleil qui ouvre de vastes horizons.

Un flambeau nous enferme au contraire dans le cercle de sa lumière. On est dans sa lumière tandis que d’autres sont au dehors dans l’ombre.

Ainsi, pour chaque chose ayant une valeur à nos yeux, il y aura toujours des gens qui ne partagent pas les mêmes valeurs et les profaneront.

Les valeurs auxquelles nous nous identifions, nous séparent plus qu’elles ne nous réunissent.

Ainsi, perdre ce qui a de la valeur à nos yeux, c’est faire l’expérience de la nuit, mais c’est dans cette nuit-là que l’on peut s’ouvrir à ce qui était dans l’ombre de nos valeurs. Le deuil est un moment où l’ouverture à ce qui est autre, devient possible. On lutte d’abord, regrettant le flambeau qui nous manque, et en même temps on est dans cet intervalle où du nouveau devient possible. C’est dans la nuit, lorsque l’on est plus aveuglé par un flambeau, que l’on peut apercevoir les lueurs de l’aube.

Il y a d’un côté le flambeau qui est « mort », éteint. De l’autre, une aube qui se lève.

Dans cet entre-deux, on est, sans pouvoir se tenir ni l’un ni à l’autre. On est dans cette impossibilité, cette impuissance. Mais justement, on est ! On est, indépendamment des valeurs identificatoires. On se désidentifie d’elles.

Le deuil est le moment où l’on peut dépasser les croyances qui rassurent. On s’ouvre à ce qui est au-delà de la lumière d’un flambeau, à la vie elle-même et non pas à ce que l’on en voyait à travers les valeurs qui nous rassuraient. On peut accueillir la vie avec tous ses aspects, même ceux qui ne nous plaisaient pas.

(Notons que ce qui ne nous plait pas est ce qui corrompt nos valeurs identificatoires. En soi, la vie n’a pas à nous plaire ou déplaire, elle est.)

Cet accueil de la vie, c’est ce que l’on peut appeler la confiance : une activité qui n’attend rien de spécifique. Elle est activement ouverte à tous les possibles. (À l’inverse du fatalisme qui attend passivement quelque chose de spécifique).

QUE LE CHRIST SOIT PASSÉ PAR LA CROIX ET SOIT MORT EST DONC ESSENTIEL DANS CETTE HISTOIRE.

S’il avait été immortel, donc non passé par la mort, il aurait été impossible d’avoir confiance en la vie. Il serait devenu une valeur identificatoire.

Il est d’ailleurs une valeur pour beaucoup de gens qui sont rassurés par son évocation et qui restent dans la lumière d’un flambeau, repoussant ceux qui ne reconnaissent pas cette lumière.

Mais il se trouve que la croix est passée par là. Il est mort. Certes, il est ressuscité, mais il est également mort. Cet événement nous fait vivre les deux simultanément, avec la même intensité.

Considérer la résurrection joyeuse, sans la crucifixion tragique, nous conduit à passer à côté de ce qui fait la particularité du christianisme : cette possible expérience de la confiance en la vie, cette évidente expérience qu’elle est bonne, quoi qu’il arrive, pour tout le monde, par delà les confession, les croyances, les valeurs que l’on porte.

à ce sujet, lire Chance ou Malchance

Belle fête de Pâques à tous !