L’originalité de la démarche Saluto est de donner les moyens de percevoir l’origine des difficultés rencontrées, non dans des causes passées à résoudre, mais dans la nécessité de faire advenir des ressources permettant de jouer librement avec ce qui se présente. Caractériser, identifier ces ressources fondamentales encore à venir et permettre d’exercer à les rendre présentes, est au centre de son expertise.

D’un côté il y a le souvenir et de l’autre, l’attention avec laquelle nous rencontrons ce souvenir.

La plupart du temps, cette attention ne se réduit à rien. Nous croyions que les images et les histoires qui se présentent dans nos souvenirs, donnent des renseignements sur ce que nous sommes véritablement.

 

Pourtant, si nos souvenirs sont autant de miroirs qui réfléchissent notre présence, nous ne sommes pas pour autant le reflet du miroir. Nous nous prenons juste pour ce reflet. Nous nous identifions à lui[1].

 

Par exemple, nous nous identifions à une certaine histoire, dont nous pouvons nous souvenir.

 

Cette histoire concerne la personne que nous croyons être et qui est née à tel endroit, à telle date. Elle a fait telles expériences. Elle vient de telle famille, de telle région. Elle est devenue qui elle est à travers telle tradition, telle culture et s’identifie à certains aspects à travers lesquels elle se reconnaît. Elle se reconnaît dans certaines anecdotes et pas dans d’autres. Elle donne à des pans de son histoire une valeur positive quand elle peut s’identifier à eux. À d’autres, elle donnera une valeur négative. Mais comme ces valeurs et rien de ce à quoi elle peut s’identifier ne durera éternellement, cette personne souffrira. Notre réalité est ainsi faite.

 

Nous nous identifions aussi à la trace que nous désirons laisser dans le monde.

 

La personne que nous croyons être se souvient de son parcours, de ses victoires, de ses échecs. Elle exerce un certain effet sur les autres, ou rêve d’en avoir un. Elle s’identifie à une certaine position sociale qu’elle revendique peut-être ou qu’elle rêve d’occuper. Elle veut rester victorieuse. Cela peut la rendre revancharde quand on lui fait du tort.  Elle fera tout pour se maintenir au niveau qui est le sien. Mais les champions ne restent jamais éternellement sur la première marche du podium. Alors, il y aura sur son chemin de la souffrance. Notre réalité est ainsi faite.

 

Nous nous identifions encore à ce que nous désirons percevoir du monde environnant.

 

Nous nous souvenons de ce que nous avons perçu et certains agencements du monde conviennent à la personne que nous croyons être. Elle a son style, des préférences esthétiques. Elle a ses besoins d’ordre, de rangement, d’organisation. Et elle fera tout pour maintenir l’agencement qu’elle désire, dans un monde où pourtant, l’ordre va vers le désordre, se retourne et se défait naturellement. Notre réalité est ainsi faite.

 

Nous nous identifions enfin aux sentiments que nous désirons ressentir.

 

Nous nous souvenons de moments où nous étions comblés et souhaitons les retrouver. Mais les sentiments tournent et quand ils tournent, la personne que nous croyons être, souffre comme si on lui avait arraché un bras. Et elle fera tout ce qui est possible pour que les sentiments ne soient pas blessés. Pourtant ils tournent. Notre réalité est ainsi faite.

 

***

 

La vague se brise sur la rive.

Le nageur est toujours là.

Le miroir se brise et le reflet disparaît.

Je suis toujours là.

 

Les vagues passent et se brisent sur la rive. La personne que nous croyons être est périssable. Elle est faite d’éléments périssables. Son histoire aura une fin, sa puissance aura une fin, les agencements qu’elle donne au monde partiront en poussière, ses sentiments s’envoleront. Elle n’est qu’un reflet illusoire. Mais elle passe son existence à essayer de ne pas disparaître. Elle met en place toutes sortes de stratagèmes pour résister à sa disparition. Là où son histoire pourrait s’achever, elle s’attache à des valeurs qu’elle souhaiterait inoxydables. Là où sa puissance pourrait la lâcher, elle s’attache à l’image qu’elle donne d’elle-même. Là où le désordre pourrait la déborder, elle s’attache à organiser son univers. Là où des sentiments pourraient se retourner et la blesser, elle s’attache à rationnaliser ce qu’elle vit.

 

Elle refuse ce qui est et préfère ce qu’elle voudrait qui soit. Ce faisant, elle se met en porte-à-faux avec l’univers et souffre de multiples façons. Car en refusant un aspect de l’univers, c’est l’univers entier qu’elle refuse. Et cela la fait souffrir, car on n’échappe pas au principe de réalité.

Or dans chaque souvenir douloureux, il y a, derrière la souffrance, une présence qui ne souffre pas.

Prenez le temps de remarquer que ce qui en vous se souvient, tandis qu’un souvenir douloureux remonte à la conscience, ne souffre pas. Vous êtes peut-être en train de souffrir, mais ce qui se souvient en ce moment ne souffre pas. Cette présence ne se prend pas pour la vague qui passe ou pour le reflet du miroir. À la différence de la personne que nous croyons être, cette présence est dans le réel, dans l’instant présent. Et comme le présent est éternel, elle est éternelle. Elle n’est pas dans le passé du souvenir autrement qu’au présent. C’est à dire qu’à travers le souvenir, c’est en ce moment présent qu’elle perçoit son activité dans ce qui n’est pas personnel.

 

N’importe quel moment de notre existence nous grandit, lorsque nous sommes vigilants. Les pires moments qui remontent à la conscience peuvent remonter à la conscience comme des moments importants pour notre vie, selon la vigilance avec laquelle nous les rencontrons. D’ailleurs, la même vigilance nous aurait permis à l’époque de vivre ces évènements d’une façon plus paisible. Mais il n’est jamais trop tard.

 

Guillaume Lemonde

 

 

 

 

 

 

[1] Ce reflet, c’est la personne que nous croyons être, celle qui nous tient lieu d’identité. Personna désignait dans l’Antiquité gréco-latine, le masque que plaçaient les acteurs devant leur visage.

En vous souhaitant une bonne lecture et de bons moments d’exercices.

GL