Le texte qui va suivre accompagnait un reportage filmé à Tokyo (ci-dessous), en novembre 1963, à l’intérieur du palais de Sa Majesté l’empereur Hiro-Hito par J-P Goretta et F.Pichard. C’était la première fois que des caméras pénétraient dans l’enceinte du stand des archers de la garde impériale.

Après la lecture de ce texte, je vous donne rendez-vous pour un commentaire personnel.

” Dans le tir à l’arc, au sens traditionnel, le japonais ne voit pas un sport mais bien la pratique d’un culte. Il ne s’agit pas pour lui d’apprendre à toucher la cible dans un style plus ou moins brillant, objectif mesquin, méprisable, et qui, une fois atteint, fait un homme prisonnier de sa propre réussite ; mais bien plutôt de (…) réaliser quelque chose en soi-même selon une doctrine qui a pour nom le Zen.

(…)

L’archer utilise un arc d’une puissance extraordinaire, long de deux mètres environ, dans la fabrication duquel le bambou entre pour une part importante. Le rituel commence par une attitude solennelle du japonais. Après cet auguste prélude de purification et de recueillement religieux, l’archer, en l’occurrence le maître Suzuki, se dispose à tirer sans effort apparent et avec des gestes empreints de beauté. Sa consigne est :

« Considérez bien que l’on ne tire pas à l’arc pour fortifier ses muscles. Pour tendre la corde, il ne faut pas engager toute la force de votre corps mais apprendre à laisser vos deux mains exécuter tout le travail cependant que les muscles des épaules et des bras restent relâchés et paraissent ne prendre aucune part à votre action. C’est seulement lorsque vous êtes capables de cela que vous remplissez l’une des conditions grâce auxquelles vous banderez l’arc et tirerez « en esprit ». Vous vous engagez ainsi sur le rude chemin qui mène à « l’art sans art ».

Pour tendre la corde, conseille le maître, relâchez-vous et respirez, mais respirez selon les règles. Alors vous constaterez que le tir à l’arc deviendra pour vous plus facile chaque jour, vous découvrirez de plus en plus le principe de toute force spirituelle et plus vous serez décontractés plus vous constaterez que cette source ruissèlera dans tous vos membres. L’acte de l’inspiration lie et réunit. Tout ce qui est convenable s’accomplit tandis qu’on retient le souffle. L’expiration, elle, délivre et parfait en triomphant de toute limitation. C’est cette technique qui permet de bander l’arc « en esprit ».

L’étape suivante est l’étude du lâcher du coup.

Pour cela, conseille le maître, ne pensez pas à ce que vous avez à faire.

Le coup n’a l’aisance requise que lorsqu’il surprend le tireur lui-même. Il faut que la corde ait l’air de trancher subitement le pouce qui la retient. Il ne faut donc pas que vous ouvriez la main intentionnellement. Apprenez à bien attendre, et pour cela, libérez-vous de vous-même, laissez derrière vous tout ce que vous êtes tout ce que vous avez, de sorte que de vous il ne reste plus rien que l’attention sans aucun but.

Quand tout découlera de l’oubli total de vous-même et du fait que vous serez intégrés à l’évènement sans aucune intention propre, il conviendra que, sans aucune réflexion, direction ou contrôle, l’accomplissement extérieur de l’acte se déroule de lui-même.

Regardez la feuille de bambou. Sous le poids de la neige, elle se courbe de plus en plus bas ; la charge de neige dégringole soudain sans que pour cela la feuille ait bougé.

Restez comme elle, au maximum de la tension, jusqu’à ce que le coup parte. Car lorsque la tension est au maximum, il faut que le coup parte. Il faut qu’il se détache de l’archer comme la charge de neige de la feuille de bambou, avant même qu’il n’y ait songé. Il faut que votre tir tombe de vous comme un fruit mûr se détache de l’arbre. Vous direz que bander l’arc est une chose, lâcher le coup une autre ; mais faut-il encore atteindre la cible placée à une soixantaine de mètres.

Le maître vous répondra que même si vous faites mouche à chaque coup, vous n’êtes qu’un vulgaire artiste en tir qui peut s’exhiber dans les foires. Pour l’ambitieux, la cible n’est qu’un méchant morceau de papier qu’il réduit en miettes.

La grande doctrine du tir à l’arc connaît seulement le but qui ne s’atteint d’aucune manière technique et, si on lui donne un nom, ce nom c’est Bouddha. Si vos coups portent sur la cible, ce n’est que preuve et confirmation de votre vacuité totale d’intention, de votre dépouillement du « moi » et de votre absorption portée au maximum. La question que vous vous posez sans doute est celle-ci : comment se fait-il que le but extérieur, c’est-à-dire la cible, soit touchée sans que l’archer ait visé, de sorte que les coups au but confirment de l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur ?

 

Voici la réponse du maître : Ces faits dépassent la portée de l’entendement, ne perdez pas de vue que déjà dans la nature extérieure, il est des harmonies qui, si elles sont incompréhensibles, n’en sont pas moins réelles : l’araignée tisse sa toile sans savoir que les mouches viendront s’y prendre ; la mouche ignore ce qui se trouve devant elle et se prend dans la toile. Dans l’araignée, comme dans la mouche, quelque chose danse, et dans cette danse, extérieur et intérieur sont un. C’est ainsi que l’archer atteint la cible, sans avoir extérieurement visé (…) “

NOTES AU SUJET DE CE TEXTE :

 Dans ce texte, il est question d’une attention sans but… « Ne pensez pas à ce que vous avez à faire », dit le maître.

Une attention sans but, c’est une activité intérieure qui ne se projette pas. Ne pensez pas à ce que vous avez à faire et aux étapes qu’il faudra suivre. Faites tout simplement ce qui est à faire maintenant : ce qui est à accomplir est déjà en train de s’accomplir dans les gestes qui sont posés maintenant. Le résultat est entièrement contenu dans chacune des étapes qui mènent à lui.

C’est comme la mouche qui, pour l’araignée, est déjà dans la toile de l’araignée. La mouche est la cause à venir de la toile. Elle préside à l’élaboration de la toile. L’araignée ne fait qu’accompagner ce qui est nécessité par la mouche.

De même, le sommet de la montagne est déjà dans les pas que le randonneur pose vers lui. Celui-ci ne fait que rendre possible que le sommet s’approche de lui. Il ne se projette pas au sommet, il avance pas à pas, se souvenant à chaque pas que le sommet y est complètement présent.

Il s’agit de tenir cette tension vers le but, sans se projeter vers lui. Le but est ici dans ce qui s’accomplit.

En somme, la cible est déjà dans l’arc que l’on bande et la flèche que l’on pointe.

 

D’une part, décider que la flèche doive aller à la cible et d’autre part renoncer à l’y conduire. Tenir cette décision dans le temps et laisser la cible répondre.

Ainsi, ce que l’on porte comme projets, est déjà complètement dans ce que l’on accomplit chaque jour, lorsque l’on est attentif à garder en conscience la direction, sans se projeter dans un résultat.

Le « quand cela va se passer », le « comment cela va se passer », le « avec qui cela va se passer », le « où cela va se passer », sont des projections.

Seul compte le « quoi » de notre projet. Tout le reste n’est qu’une représentation étroite de ce que l’on espère, alors que bien plus grand devient possible lorsque l’on tient l’objectif avec fermeté, sans forcer le résultat.

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