Il y a dans chaque rencontre un mystère qui s’opère. Et par mystère j’entends quelque chose de plus grand que les deux personnes qui se font face. Quelque chose qui les dépasse et les transcende.

 

Notre raison dira sans doute qu’il n’y a là rien de mystérieux, rien de grand : c’est juste une affaire de hasard, une suite de contingences. La possibilité que la chose arrive ou n’arrive pas, à chaque instant s’est jouée jusqu’au moment où la rencontre s’est donnée. Du point de vue de la raison, c’est effectivement comme ça que les choses se sont passées. Chacune des deux personnes a fait des choix plus ou moins éclairés. Elles ont évolué chacune dans leur espace et, à un moment donné, l’une d’elle a décidé d’aller là où se trouvait l’autre au même moment. Pour quelle raison ? La raison l’ignore. Et pour une raison imprévisible, le contact s’est ensuite établi.

 

Parfois le contact s’est établi de façon absurde. Je me souviens d’un ami qui a rencontré son futur employeur après l’avoir fait tomber dans la rue en le bousculant… L’absurde, c’est ce qui est contraire et échappe à toute logique ou qui ne respecte pas les règles de la logique. C’est la difficulté de l’Homme à comprendre le monde dans lequel il vit. Il serait logique de rencontrer son futur employeur après avoir pris rendez-vous pour se proposer à un poste de travail. Mais là, dans la rue, en se bousculant… Cependant, à bien y réfléchir, même après avoir postulé à un poste de travail, comment peut-on prévoir que l’on rencontrera justement cette personne-là : quel chemin aura-t-il fallu depuis la naissance de ces deux personnes, pour que 20 ou 50 ans plus tard, les circonvolutions de leurs deux chemins de vie, se croisent dans la même pièce et que le contact se fasse ?

 

C’EST POURQUOI, POUR NOTRE RAISON, POUR NOTRE LOGIQUE, TOUTE RENCONTRE EST ABSURDE, toute rencontre n’est que le fruit du hasard.

 

Et pourtant, quand la rencontre est faite, elle devient une évidence, car elle est unique. Souvenez-vous de Michel de Montaigne qui disait de sa rencontre avec Étienne de La Boétie et de l’amitié qui les lia de 1558 à 1563, jusqu’à ce que celui-ci ne meure prématurément : “Parce que c’était lui, parce que c’était moi”.

 

“Parce que c’était lui, parce que c’était moi”

Chaque rencontre est unique et ce qui est unique n’est fondé en rien d’autre qu’en soi-même. Si la rencontre est unique, elle ne peut pas être fondée sur du hasard l’ayant précédé, mais sur une nécessité.

IL EST LÀ LE MYSTÈRE DE LA RENCONTRE. LA RENCONTRE EST TOUT À LA FOIS LE FRUIT D’UNE CONTINGENCE ET D’UNE NÉCESSITÉ.

 

Seulement, la nécessité ne se vit qu’après coup, tandis que la contingence n’existe que jusqu’au moment où la rencontre se fait.

 

LE MYSTÈRE DE LA RENCONTRE EST DONC CELUI D’UN INTERVALLE ENTRE LE PASSÉ ET L’AVENIR.

 

L’avenir, à partir duquel nous nous retournons sur le moment de la rencontre et la voyons comme une nécessité. Le passé durant lequel nous ne nous savions pas en chemin vers l’autre. La raison ne pouvait le prévoir. Elle ne pouvait pas lire cet évènement futur.

 

J’en profite d’ailleurs pour rappeler que nous avons en français deux mots pour parler de ce qu’il y aura après : le futur et l’avenir.

 

  • Le futur, c’est la prolongation du passé vers après maintenant. Le futur, on essaie de le cerner avec des statistiques, avec des bulletins météorologiques, avec la logique qui comprend les causes et en prévoit les effets. La raison essaie de lire le futur. Mais il y a trop de paramètres pour comprendre comment une rencontre peut se faire, pour y parvenir.

 

  • L’avenir, c’est ce qui advient. Ce n’est pas la prolongation du passé, mais un mouvement qui vient à nous. La rencontre advient depuis l’avenir comme une nécessité et met en place les circonstances favorables à son avènement. On ne peut le comprendre qu’après coup.

 

 

LA RENCONTRE SE TIENT ENTRE LE PASSÉ ET L’AVENIR, AU PRÉSENT.

 

La rencontre est donc entre le passé et l’avenir, au présent.

Elle demande à ce que nous soyons présents pour qu’elle se fasse. On peut se trouver dans la même pièce que quelqu’un et ne pas rencontrer pour autant cette personne. On peut être occupé avec toutes sortes de choses et rester aveugle à ce qui se donne depuis l’avenir. Il suffit pour cela de laisser les pensées vagabonder au grès que ce que l’on perçoit, les laisser résonner avec ce que l’on sait, ce que l’on a déjà entendu, bref, avec le passé…

 

Par exemple, les jugements que l’on se formule sont toujours fondés sur un système de valeur établi auparavant. Ils ferment l’avenir et la rencontre.

(Quand je pense à ces manies nouvelles de se réclamer de telle ou telle appartenance pour revendiquer des droits, par ces manies on se ferme à la rencontre, on s’enferme en soi.)

 

De même les analogies que l’on croit découvrir… « Tiens, cette personne me fait penser à telle autre… »,

 

De même les sentiments que cette personne nous procure. Les sentiments, qu’ils soient en sympathie ou en antipathie, s’emparent de nous d’après les besoins que l’on porte. Ils sont donc fondés eux-aussi sur une antériorité.

 

Pour qu’une rencontre se fasse, il est important qu’à un moment se fasse silence en chacune des deux personnes. Un silence qui se donne comme de l’avenir, pourrait-on dire. Il est une nécessité pour que la rencontre se fasse. Et ce silence est attention, attention portée à l’autre, un instant.

 

Elle est comme un sacrifice qu’il s’agit de faire. Sacrifier ses jugements et son besoin de mettre une étiquette sur celui qui se présente. Sacrifier le besoin d’avoir raison et laisser le silence se faire pour entendre et voir et goûter cette rencontre.

 

Et alors l’avenir s’ouvre et avec l’avenir du nouveau. Et la rencontre qui jusque-là n’était au mieux que sympathique, devient chaleureuse, car quelque chose s’en vient dans la volonté.

 

C’est comme une communion. Plus grand que ce que les deux ne forment, vient entre eux. Chaque rencontre est unique, elle est donc à nulle autre pareille. Et comme elle est à nulle autre pareille, elle est d’une essence unique. Elle est un être unique. Ainsi, chaque rencontre est un être qu’il s’agit d’accueillir. Peut-être qu’un enfant qui pourrait venir au sein d’un couple est une manifestation devenue physique de cet être qui nécessite la rencontre. Peut-être que les enfants procèdent à la rencontre de leurs parents. Mais en somme, qu’il y ait enfant ou pas, la rencontre est un être de volonté. La question qui s’ouvre entre les deux partenaires, les deux nouveaux amis, c’est : Que voulons-nous faire ? Que voulons-nous laisser advenir ?

Dans un cadre professionnel éducatif ou thérapeutique, la rencontre a soudain ceci de particulier qu’elle est asymétrique.

Le professionnel est le seul responsable de la rencontre et, ce qui advient entre les deux êtres qui sont en présence, c’est celui de l’autre en demande d’aide. Rencontrer un enfant, une classe, un malade, un être en besoin d’accompagnement, c’est faire silence là aussi pour pouvoir le percevoir.

 

Apprendre à faire silence. S’exercer à traverser la peur de ne pas savoir, la peur de ne pas avoir assez de temps, la peur de ne pas être à la hauteur de la tâche, la peur de ce qui pourrait se passer… Cela s’exerce. La démarche Saluto propose un chemin d’exercice.

 

Et s’exerçant, devenir disponible pour percevoir l’autre, l’enfant, la classe, le malade, l’être en besoin d’accompagnement… Et pour percevoir, ayant tu le mental qui nous occupe, apprendre à caractériser ce que l’on perçoit non d’après ce que l’on sait déjà, mais d’après des caractéristiques qui ne dépendent pas de notre expérience, de notre sujet… Là aussi, la démarche Saluto donne des moyens de le faire.

 

Et l’enfant, la classe, le malade, l’être en besoin d’accompagnement révèlent alors ce qu’ils aspirent à laisser advenir. Ils se révèlent et peuvent se révéler à eux-mêmes grâce à cette attention à laquelle s’exerce le professeur de classe, le médecin, le thérapeute.

 

Alors dans quelle mesure sommes-nous attentifs au mystère de la rencontre ?

 

Dans quelle mesure avons-nous conscience du sacrifice qu’il nécessite, de ce silence à faire, de cette attention à offrir ? Les deux partenaires, les deux amis, en accueillant plus grand qu’eux-mêmes, en se donnant à l’autre, se révèlent à eux-mêmes. Et c’est un cadeau que l’autre nous fait que de pouvoir le faire. Et c’est un cadeau qu’on lui offre. Ce n’est pas à travers un travail d’introspection que l’on découvre qui l’on est, mais en s’ouvrant à l’autre, en le rencontrant.

 

 

Voilà ce que j’avais à vous raconter.

Guillaume Lemonde

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