« En tant que médecin, ma tâche est d’aider le patient à être capable d’affronter la vie.

Au sujet des décisions ultimes qu’il fera siennes à ce propos, je ne puis avoir la présomption de me permettre un jugement, car je sais par expérience que toute contrainte, depuis l’allusion la plus légère jusqu’à la suggestion, en passant par toutes les méthodes d’influence que l’on voudra, ne détermine en fin de compte rien d’autre qu’un obstacle à l’expérience la plus importante et la plus décisive de toutes, qui est la solitude avec soi-même, avec son Soi, quelque nom que l’on choisisse pour désigner l’objectivité de l’âme.

Le patient doit être seul, ne serait-ce que pour trouver et connaître ce qui le porte lorsqu’il n’est plus en état de se porter lui-même. Seule cette expérience peut donner à son être des fondements indestructibles. »

Carl Gustav Jung (1875-1961), L’Âme et la Vie

Note de lecture :

Les épreuves que nous traversons peuvent s’expliquer à partir de l’histoire que nous avons vécue. Tel un explorateur qui se perdant dans une forêt dense peut expliquer pourquoi il lui est impossible de s’orienter dans une telle végétation, nous désignons les entrelacs de lianes et de fougères qui se sont répandus sur notre vie, pour expliquer nos misères.

Mais les lianes et les fougères de la forêt ne font que planter le décor de notre difficulté. Elles n’expliquent rien d’essentiel. Elle ne se raconteraient même pas, si l’explorateur avait au mieux un soleil pour s’orienter, ou une boussole.

Ainsi, les épreuves que nous traversons peuvent se comprendre, mieux qu’à partir d’une histoire, à partir d’une ressource qui nous manque et qui est donc pour nous, encore à venir.

Comme un soleil qui pourrait se lever…

Cette ressource à découvrir n’est pas une connaissance à acquérir, mais une nouvelle façon d’être présent jusque dans la moindre fibre du corps. Elle porte avec elle un facteur de guérison.

C’est parce qu’il nous manque cette ressource que nous sommes en difficulté avec nous-mêmes, nos proches, notre vie, notre corps. Tandis que nous cherchons à la rendre présente, elle nous manque et nous traversons une opportunité de la découvrir à travers une épreuve.

Cela ne veut pas dire que cela se fera : l’épreuve n’est pas ce qui éveille à ce qui manque. Étant elle-même déterminée par ce manque, l’épreuve ne peut pas être à la source du changement. C’est au contraire cette ressource que nous sommes appelés à découvrir qui détermine la façon dont nous vivons l’épreuve.

Ainsi, tout l’enjeu de la maladie, est de se rendre présent à quelque chose d’à venir.

Quelque chose que l’histoire que nous avons traversée ne peut pas nous enseigner, puisqu’examiner l’histoire, c’est examiner l’épreuve qui se déploie, alors que la ressource est de l’autre côté, dans l’avenir.

Il s’agit donc de rendre l’avenir possible, de le permettre, comme disait Antoine de Saint Exupéry.

Or comment permettre l’avenir si l’on se réfère au passé ? Comment s’ouvrir à ce qui nous dépasse, si l’on reste avec ce que l’on comprend ?

J’approuve ce que dit Jung dans ce texte et, paradoxalement, je vais l’exprimer en disant que pendant la consultation, le patient n’est pas seul :

il y a le médecin qui peut offrir à la rencontre l’espace nécessaire à l’accueil de cet avenir immense. Ce soleil qui attend de se lever…

Il faudra pour cela, qu’il supporte de ne pas se référer lui-même au passé. C’est-à-dire qu’il taise en lui ce que les pensées lui dictent. Car les pensées qui s’imposent répondent à ce qui est entendu ou vu ou ressenti dans la rencontre. Comme elles y répondent, elles ne sont que la conséquence d’une cause immédiatement antérieure à elles. Bref, elles s’appuient sur le passé, sur des connaissances, des expériences…

Ne pas les suivre les pensées qui s’imposent et faire le vide, offre à l’avenir un peu de place.

Être disponible pour rencontrer la personne qui est là et non ce que l’on croit savoir d’elle. Ne pas chercher à expliquer ni à faire de pronostics. Juste écouter cette personne caractériser ce qu’elle vit à travers des mots et des silences.

Et supporter ce silence que l’on comble si facilement avec des pensées qui s’imposent. Faire le vide au point de se sentir plein d’une attention absolue pour l’autre. Et ce plein rencontre cette solitude du patient, laquelle solitude est pleine de la ressource à venir qui lui manque encore mais qui est déjà là.