Saint Paul, par Rembrandt

Vous connaissez probablement ce texte. C’est la première lettre de Saint Paul aux Corinthiens. En le lisant je pense à Line, dont je vous raconterai la très touchante histoire juste après.

Quand bien même je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit.

Quand bien même j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand bien même j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien.

Quand bien même je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand bien même je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien.

L’amour est longanime ; l’amour est serviable ; il n’est pas envieux ; l’amour ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; il ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il met sa joie dans la vérité. Il excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout.

L’amour ne passe jamais.

Les prophéties ? Elles disparaîtront.

Les langues ? Elles se tairont.

La science ? Elle disparaîtra.

Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra.

Lorsque j’étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant ; une fois devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant. Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face.

A présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant donc demeurent foi (pistis), espérance (elpis : bonne fortune, confiance), amour (agapè), ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est l’amour.[1]

NB: Ces trois vertus, à la semblance de l’amour s’exercent au présent. C’est le thème de cette épitre. Ce qui a été traduit par espérance est elpis en grec. C’est la divine providence qui porte la corne d’abondance. Elle s’offre au présent, à condition de pouvoir l’accueillir. Elle est la confiance, cette activité disposée à être disponible à toutes les possibilités. Elle nous permet de dire: Que ta volonté soit faite. L’espoir, n’est qu’une ombre de la confiance: il polarise selon des critères personnels, ce qui peut arriver en bien et mal. Lorsque la confiance est là, il n’y a plus de mauvais et de bons évènements. (voir l’article :https://saluto.fr/chance-ou-malchance/) La vie est bonne quoi qu’il en soit. On connait alors la bonne fortune.

***

En lisant ce texte, je pense à Line.

Line était une jeune femme de trente ans. Elle présentait un cancer du sein agressif, invasif, au dernier stade, après des années de chimios, de chirurgie et de radiothérapie.

Pâle, essoufflée, elle m’avait annoncé qu’elle allait faire un dernier voyage avec son mari. Une excursion dans un village du Valais qu’ils aimaient tous les deux. C’était le village où ils s’étaient rencontrés.

Elle se réjouissait, espérait que ce serait encore possible, qu’elle aurait assez de force pour tenir jusque-là. Nous partons la semaine prochaine, m’avait-elle dit. Quatre jours. Elle avait souri – je l’ai toujours connue avec ce sourire – et elle avait ajouté : C’est très important pour lui.

C’est très important pour lui… Si j’avais écouté les pensées qui se formaient en moi en entendant ça, je lui aurais demandé si elle le faisait aussi pour elle et si, compte tenu de son état physique, elle se respectait en prévoyant ce voyage. Cela allait surement lui coûter beaucoup d’énergie. Je pouvais même craindre que cette excursion en altitude l’achève.

Mais ces pensées étaient stupides, nourries par la peur et saturées de jugements vains et stériles. Heureusement, j’ai renoncé à les suivre. Je me suis tu. C’est toujours mieux ainsi : les pensées qui nous viennent, nous empêchent d’écouter ce que les autres veulent nous dire. Alors Line poursuivit :

– J’ai découvert que lorsqu’on va mourir, il est temps de donner sans espoir de retour. Toutes ces années, j’ai été la gentille fille qui fait tout bien pour être aimée. J’ai fait des efforts pour que les gens autour de moi soient heureux, mais secrètement, j’espérais qu’ils m’apprécient et qu’ils m’aiment davantage.

À présent, le temps me manque tellement que les seules choses que je peux entreprendre pour les autres sont dépouillées de l’espoir d’une récompense. Je ne verrai pas les fruits des joies que je peux encore offrir à mon mari. Pourtant, vous n’imaginez pas comme c’est bon. C’est gratuit, c’est sans attente… Je crois bien que c’est ça, l’amour. Vous comprenez, docteur ?

Qu’aurais-je pu répondre à ça ? Ce qui émanait de cette jeune femme me donnait à comprendre entièrement ce qu’elle disait. Tout son être était baigné de cette lumière.

– Oui, je comprends…

Je n’ai pas revu Line. J’ai appris qu’elle a réussi à se rendre une dernière fois dans le Valais avec son mari – quatre jours – et qu’elle est morte, paisiblement. Elle m’avait accordé sa confiance et témoigné de sa vie. À son insu, c’est elle qui m’a enseigné comment vivre la mienne.

Grâce à elle, j’ai perçu qu’il existe une intimité entre la mort et l’amour. Une intimité concrète, comme si l’une permettait à l’autre de se manifester. La mort et l’amour ne sont pas sur le même plan : la mort nous est donnée par notre nature, l’amour, en revanche, procède d’un choix. Mais ce choix, sans la possibilité de mourir, est impossible. Car sans la possibilité de mourir, il n’y a pas de fin et sans fin, on peut toujours s’en remettre à plus tard. Or, l’amour n’existe pas plus tard. Il est l’expression même de maintenant. Il ne se projette pas, il n’attend pas de bénéfice, il n’est pas envieux, il ne souhaite pas de rétribution, ni même avoir un quelconque effet. L’amour n’attend rien. Il n’est pas à verser au registre des crédits.

Lorsque nous espérons quelque chose de meilleur que ce que nous avons déjà, que ce soit passivement – fatalisme – ou en nous agitant pour y parvenir – affairisme – nous passons à côté de l’amour. Nous passons à côté de maintenant, puisque nous ne voulons pas ce qui est, tel que cela nous apparait. Nous avons oublié que nous pourrions mourir à la minute et que seule compte cette minute bien réelle, et non tous les trésors imaginaires que nous convoitons.

Choisir d’aimer, c’est choisir de ne plus faire comme si nous étions immortels. C’est, tout en voulant vivre, accueillir la perspective de la mort et considérer cette minute comme la dernière minute de notre existence. Ce faisant, nous ne restons pas focalisés sur les bénéfices que nous pourrions recueillir de nos actes.

Mais il est essentiel que l’accueil de cette dernière minute se fasse en voulant vivre ardemment, car, de par la volonté de vivre, nous sommes concernés par ce qui arrive, complètement engagés. L’amour, tout en étant désintéressé est absolument engagé. Désintéressé, car il accueille la mort et qu’on n’emmène rien avec soi à travers la mort ; engagé, car il est lui-même la vie, et la lumière et le chemin qu’il nous offre de parcourir.

[1] Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens (1 Co 13, 1-13)