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Aujourd’hui, j’aimerais approcher une question récurrente chez les enseignants que je connais : est-ce aux enseignants d’éduquer les enfants, ou est-ce la tâche des familles ?

 

Vous pourrez lire un échange très intéressant à ce sujet sur le site de la Fédération des cafés citoyens. En résumé, les avis convergent pour dire que l’éducation serait sous la responsabilité de la famille et que l’enseignement serait sous celle de l’école.

 

J’aimerais apporter un autre élément de réponse.

 

Certes, je n’ai pas de formation pédagogique, pas de certification d’aucune sorte me permettant de me prévaloir d’une compétence pédagogique et mon propos peut donc passer pour ultracrépidarianiste.

 

En effet, comme médecin, j’ai surtout appris à connaitre les effets des substances. De façon à pouvoir soigner, je me suis intéressé également à la façon dont ces substances peuvent rendre malade. La médecine, c’est l’art des poisons.

 

Mais à la fin de mes études, j’ai découvert la pédagogie curative. Ce domaine, dans lequel je n’ai cessé d’œuvrer, m’a offert de m’intéresser aux effets que nos actes, nos sentiments et même nos pensées peuvent avoir sur les enfants et leur développement.

 

Pour éduquer en favorisant la santé, et de la même façon qu’en ce qui concerne les substances, il m’a fallu apprendre à connaitre comment nos actes, nos sentiments et nos pensées peuvent rendre un enfant malade, lorsqu’ils ne sont pas en accord avec ce dont il a besoin… En d’autres termes, il a été nécessaire de comprendre et d’observer les déséquilibres psychologiques induits par toutes formes de contextes.

 

Or, avec le temps, il est devenu évident qu’il est possible de décrire finement les attitudes péjorant l’état de santé d’un enfant, mais que la description de ce qui, au contraire, permet d’offrir un cadre sain aux enfants, de façon à les aider à s’élever, est une chose bien plus compliquée.

 

 

 

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IMAGINEZ UN FUNAMBULE EN HERBE, UN FUNAMBULE EN TRAIN D’APPRENDRE À MARCHER SUR SON CÂBLE.

 

Vous conviendrez qu’il est facile de le conduire ce funambule à tomber du câble.

 

  • Penche-toi un peu plus à gauche !
  • Un peu plus à droite !
  • Regarde tes pieds !
  • Va plus vite !

Toutes ces injonctions conduisent à tomber du câble.

Mais quels conseils donner pour qu’il découvre comment rester en équilibre sur le câble ?

  • Ne te penche pas trop à droite ni à gauche…
  • Ne va pas trop vite…
  • Ne regarde pas tes pieds…

 

Pouvons-nous imaginez un instant que munis de bons conseils notre funambule puisse découvrir l’équilibre nécessaire à sa marche ? Peut-être allons-nous même gêner son apprentissage !

 

L’équilibre que le funambule découvrira, découle-t-il de nos conseils ou est-il une ressource encore à venir du funambule lui-même ?

 

Il y a bien un peu des deux probablement, cependant les conseils ne forment que le décor de cet apprentissage tandis que l’apprentissage lui-même ne peut être accompli que par le funambule.

 

De même, croyez-vous que l’on puisse avoir à disposition une liste de choses à faire faire à une classe, ou à dire pour que les enfants découvrent l’équilibre intérieur nécessaire à leur marche dans la vie ? Croyez-vous que la mise en œuvre des préceptes les plus sages peuvent suffire ?

 

Mon histoire de funambule n’est bien-sûr qu’une métaphore. Cependant cette métaphore, il me semble, illustre bien l’écart qui existe entre enseigner et éduquer.

 

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UN ENSEIGNANT, ÉTYMOLOGIQUEMENT INSIGNUM, C’EST QUELQU’UN QUI SIGNALE QUELQUE CHOSE.

 

Quand on enseigne, on apporte un renseignement, on donne une information, on nourrit un certain niveau de conscience. On applique le mieux que l’on peut les consignes et les connaissances que l’on a acquises. À disposition, on a un plan scolaire précieux, des indications essentielles sur la didactique et sur la nature humaine, sa psychologie, ses rythmes d’apprentissage… et on essaie de respecter tout ça pour que les élèves ne penchent pas trop à droite, à gauche, n’aillent pas trop vite et ne regardent pas trop leurs pieds.

 

Bref, on s’appuie sur ce que l’on sait, sur ce que l’on a appris. On s’appuie sur le passé.

 

De ce fait l’enfant est vu depuis le passé, c’est-à-dire dans une progression chronologique qui, du passé vers le futur, va vers toujours plus de savoir. L’enfant est vu comme une page vierge sur laquelle s’écrivent les savoirs manquants que l’on aimerait lui inculquer :

 

  • Ne te penche pas trop à droite…
  • Ne te penche pas trop à gauche…
  • Ne va pas trop vite…
  • Sois attentif à la consigne…
  • N’oublie pas d’accorder le participe passé avec le complément d’objet placé avant le verbe…
  • N’oublie pas la retenue dans ta multiplication…

 

ÉDUQUER, C’EST TOUT AUTRE CHOSE 

 

Educare, étymologiquement, c’est conduire au-dehors, au dehors d’une condition initiale. Ce n’est pas compléter les manques d’une condition initiale, mais sortir l’enfant de cette condition de façon à ce que celui-ci accueille autre chose. Autre chose que ce qui est donné initialement par la nature, l’hérédité, l’instruction, c’est ce qu’il est lui-même en train de devenir. Celui qui éduque, élève l’enfant vers lui-même. Il lui permet de devenir pleinement lui-même, de s’approcher de lui-même, de découvrir des ressources encore à venir.

 

Il dégage un espace nécessaire à cette élévation. Un espace favorable dans lequel l’enfant apprendra à marcher dans la vie.

 

On ne peut pas marcher à la place de l’enfant (Tout comme on ne marche pas à la place du funambule que l’on est en train de guider sur le câble). Mais on peut s’exercer à lui offrir le cadre favorable à cet apprentissage. Et cet exercice est celui de l’attention permettant de dégager de la place pour l’avenir : ne pas le saturer avec le passé, c’est-à-dire avec tout ce que l’on sait déjà, tout ce que l’on croit savoir et devoir appliquer sur l’enfant. Ce que l’on sait est très important, mais encore plus important est d’apprendre à s’ouvrir à ce qui chez l’enfant est en train d’advenir.

 

Un enseignant qui parvient à ça naturellement, est un éducateur-né. Il peut également le devenir en exerçant cette attention particulière à l’enfant, le permettant.

 

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AINSI, CE QUI DIFFÉRENCIE L’INSTRUCTION DE L’ÉDUCATION, CE N’EST PAS LE LIEU DE L’ÉCOLE OPPOSÉ À CELUI DE LA FAMILLE.

 

Ce qui différencie l’instruction de l’éducation, c’est que l’éducation prend en compte, en plus du savoir qui se développe chronologiquement, l’être de l’enfant qui lui, s’approche depuis l’autre côté, depuis l’avenir : l’être de l’enfant qui advient à lui-même.

 

Un article précédent, intitulé « Savoir-être et éducation », introduisait à ce sujet quatre ressources éducatives fondamentales que les enseignants peuvent exercer (devenant pas là-même de véritables éducateurs).

 

La façon de déterminer la ressource nécessaire dans telle ou telle situation et comment exercer ces ressources ne peut pas être exposé dans le cadre étroit d’un article.  (Renseignement sous Formations Saluto).

 

Mais si l’on a conscience que les enfants ne sont pas des pages vierges sur lesquelles doit s’écrire un savoir, mais des êtres qui s’approchent d’eux-mêmes grâces aux adultes offrant le cadre nécessaire à cela, déjà beaucoup devient possible et la conduite même de l’enseignement peut s’en trouver changée.

 

Guillaume Lemonde