EN FINIR AVEC LE MYTHE DE SISYPHE

L’originalité de la démarche Saluto est de donner les moyens de percevoir l’origine des difficultés rencontrées, non dans des causes passées à résoudre, mais dans la nécessité de faire advenir des ressources permettant de jouer librement avec ce qui se présente. Caractériser, identifier ces ressources fondamentales encore à venir et permettre d’exercer à les rendre présentes, est au centre de son expertise.

 

Une grande partie de notre vie est construite sur l’espoir d’un meilleur lendemain. Mais demain nous rapproche de la mort, nous dit Camus dans « Le mythe de Sisyphe »[1]. Nos espoirs ne peuvent donc conduire nulle part et notre vie sans espoir devient aussi absurde qu’un métro-boulot-dodo sans fin et dénué de sens. C’est ce que raconte Camus. D’ailleurs, comment ce qui tourne en rond pourrait-il avoir un sens ? Comment des journées qui s’achèvent pour recommencer à l’identique, pourraient-elles conduire quelque part ? Tel Sisyphe devant remonter, en haut de la colline, un rocher qui sans cesse lui échappe avant le sommet, nous recommençons chaque jour la même chose. Alors on se prend à rêver d’un mieux qui viendra plus tard. « Quand j’aurai une meilleure place de travail… », « Quand je serai à la retraite… » On place ses espoirs en un lendemain préférable, mais, comme dit Camus, demain nous rapproche également de la mort. Si bien que nos espoirs conduisent au désespoir de trop devoir attendre.

 

 

IL EST POURTANT POSSIBLE DE SORTIR DU MYTHE DE SISYPHE

 

Voyons quelle clef en donnent les Grecs dans leur mythologie.

 

Ce que dit l’histoire, c’est que Sisyphe, du haut de la citadelle de Corinthe qu’il avait bâtie, vit Zeus enlever Égine, fille du dieu-fleuve Asope et de la nymphe Métope. Comme Sisyphe désirait avoir une source sur son acropole, il proposa un marché au père éploré d’Égine : une source contre des informations. Marché conclu, Asope lui accorda la source Piréné.

 

Évidemment, Asope voulu se venger de Zeus. Mais celui-ci réchappa de justesse et ordonna à son frère Hadès (maître des Enfers) de s’emparer de Sisyphe, pour avoir divulgué des secrets divins.

 

Cependant Sisyphe usa d’une ruse : il convainquit Thanatos (personnification de la mort), envoyé par Hadès, d’essayer des chaînes. Dès qu’il les eu aux poignets, Sisyphe les boucla, emprisonnant Thanatos pour longtemps.

 

Thanatos prisonnier, plus personne ne mourait. L’assemblée des dieux chargea donc Arès de délivrer Thanatos et de s’emparer de Sisyphe pour le présenter à Hadès.

Pourtant, avant de descendre aux Enfers, Sisyphe demanda à Mérope, sa femme, de ne pas ensevelir son corps, ni de faire les offrandes rituelles. Quand il arriva chez Hadès, il déclara à Perséphone, qu’étant sans sépulture, il n’avait aucun droit d’être là et qu’on aurait dû le laisser sur l’autre rive du Styx. Il se plaignit de l’impiété de sa femme et obtint la permission de retourner la châtier et la remettre dans le droit chemin. Perséphone se laissa tromper et lui accorda ce qu’il demandait. Dès qu’il se trouva sous le soleil, Sisyphe renia sa promesse. Et il fallut faire appel à Hermès pour le ramener de force une seconde fois.

 

C’est pour ces faits que Sisyphe reçu l’exemplaire châtiment dont il est question ici.

C’est pour avoir emprisonné la mort (Thanatos) et fuit les Enfers, qu’il se retrouva à pousser un rocher sans que jamais son supplice ne s’achève.

 

 

AINSI, LA MORT À LAQUELLE ON VEUT ÉCHAPPER, CONDUIT SISYPHE À SON SUPPLICE.

 

C’est parce qu’il a voulu échapper à la mort, que Sisyphe a été puni de la sorte. Vouloir échapper à la mort, c’est vouloir ne prendre de ce que la vie propose, que ce qui nous convient. La mort ne nous convient pas ? On la repousse. Mais alors, on ne rencontre la vie qu’à travers le filtre de critères personnels. On classe les moments en bons ou mauvais, selon soi et non selon ce qu’ils sont réellement. Vouloir échapper à la mort qui pourrait un jour se présenter, c’est rétrécir le champ des possibles et se fermer à ce qui pourrait remettre en question ce que l’on connait.

 

Indisponibles pour ce qui pourrait remettre en question ce que l’on connait, nous restons avec ce que nous connaissons.

 

Et le connu devient notre quotidien.

 

Et ce quotidien ne proposant plus d’imprévus, reste donc toujours le même.

Nous nous enfermons dans un toujours pareil, à force de refuser la mort.

 

Ainsi, ce n’est pas l’espoir d’un meilleur lendemain qui permet de sortir de la routine et de l’ennui. C’est l’acceptation de tous les possibles (et donc de la mort).

 

C’est d’ailleurs la mort que l’on vient chercher quand l’enfermement devient si fort que la vie n’a plus de sens : le suicide est la mise en acte désespérée de cette mort que l’on ne pouvait accueillir. C’est comme un retour de bâton. Une tentative de guérison.

 

Cependant, pour sortir de l’enfermement, il ne s’agit pas de mourir pour échapper à la vie, mais d’accueillir la vie et tous les possibles, dont la mort… C’est ainsi que l’on sort du supplice.

 

À l’époque de Sisyphe, ce que je vais vous proposer ici n’aurait pas été possible. Mais aujourd’hui, la routine lourde d’un quotidien sans fin, n’est que l’ombre portée d’une ressource qu’il est possible d’exercer en accueillant avec la même attention ce qui dans la vie, vient de la naissance, et ce qui vient de la mort ; l’alpha et l’oméga ; le début et la fin. Tout est bon à recevoir.

 

Car, ouvert à la vie, ouvert au meilleur comme au pire, le pire et le meilleur disparaissent. Comment pourrait-on les classer ainsi, si l’on peut recevoir tout ce que la vie nous offre. Elle est bonne, quoi qu’il arrive. Cette expérience est ce que l’on appelle la CONFIANCE. La confiance s’exerce au présent dans l’accueil de ce qui est, et non dans l’espoir de ce que l’on voudrait qui soit.

 

L’espoir n’est qu’une béquille. Il est utile pour s’orienter dans la vie, quand on n’a pas confiance et quand, désorientés, nous ne sommes plus dans la vie et tous ce qu’elle offre.

 

L’exercice que je vous propose est le suivant : 

 

J’essaie de vivre ce que réveille en moi l’affirmation « Aujourd’hui est mon premier jour ». Cette affirmation a une certaine saveur. Elle n’est ni positive, ni négative, ou alors peut-être est-elle les deux à la fois.

 

Puis, après l’avoir bien goûtée, je passe à l’affirmation « Aujourd’hui est mon dernier jour ». Cette seconde affirmation possède une autre saveur. Si j’y prête attention, je remarque qu’elle non plus n’est ni négative ni positive. Elle a simplement un autre goût que la première affirmation.

 

Je fais quelques allers-retours entre ces deux affirmations pour bien différencier leur qualité, puis je prends le temps de laisser résonner les deux en même temps. Je ne balance pas de l’une à l’autre. Ça doit être en même temps, car au présent de la vie, le premier jour commence tandis que le dernier s’achève.

 

Je remarque que l’expérience permise par cet exercice, est paisible et joyeuse. Elle est simple et grandiose. Elle est confiante. Elle est ouverte à la vie.

 

 

« Il faut s’imaginer Sisyphe heureux »[2], écrivait Camus… C’est possible, et Sisyphe n’a plus de rocher à pousser devant lui.

 

 

Avant de vous laisser, je voudrais ajouter que lorsque le titre promet d’en finir avec le mythe de Sisyphe, il ne sous-entend rien de plus que la possibilité d’une issue à exercer toujours de nouveau. Rien n’est jamais acquis définitivement, du simple fait que le présent est un renouvellement permanent. Mais s’exercer permet d’habiter toujours plus simplement cet endroit à partir duquel on est en confiance dans la vie.

 

 

Bien à vous

 

Guillaume Lemonde

 

[1] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

 

[2] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

 

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