« Connais-toi toi-même ». Cette formule, Socrate la reprend d’une inscription à l’entrée du Temple d’Apollon àDelphes. Elle est l’un des grands piliers de la philosophie. Mais qui est ce « moi-même » qu’il s’agit de connaître ? Qui suis-je ? Qui est « Je suis » ?

À cette question, chacun apporte la réponse qu’il peut. Naturellement, lorsque l’on nous demande qui nous sommes, nous donnons notre nom, racontons ce que nous faisons, évoquons ce que nous aimons. Peut-être nous penchons-nous sur nos origines et considérons-nous l’histoire de notre famille et la nôtre. Nous identifions des valeurs qui nous sont importantes, des forces sur lesquelles nous pouvons nous appuyer et des faiblesses que nous voudrions voir changer.

Photo : David PERAU Delphes – Les ruines du Temple d’Apollon.

MAIS SUIS-JE TOUT CELA ?

Suis-je le produit d’une histoire, d’une biologie, d’une éducation? Suis-je le fruit du passé ? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y parait. Car si je réponds oui, alors je dois considérer « Je suis » comme non fondé en soi-même. Déterminé par le passé, il ne peut avoir d’autre fonction que d’exécuter les desseins de ceux qui l’ont précédé et de subir l’hérédité qu’il en a reçu. Il devient une sorte de rouage anonyme dans la grande chaine des générations, sans aucun libre arbitre.

Le passé a ceci de particulier qu’il est immuable. Être le produit du passé revient à devenir un produit immuable, donc sans marge de manœuvre, sans possibilité d’évolution. L’évolution elle-même, vue depuis le passé, ne peut être que le développement à l’infini d’une impulsion première. Il n’y a aucune place à la métamorphose quand on se croit le produit du passé.

Alors à quoi servirait-il de connaître ses forces et ses faiblesses, si l’on ne pouvait rien y changer ?

À quoi servirait-il d’écrire au fronton du Temple de Delphes « Connais-toi toi-même » si nous n’étions que le fruit du passé et que nous ne pouvions rien y changer ?

Photo : siddharta_g Delphes

SI NOUS ÉTIONS EXCLUSIVEMENT LE FRUIT DU PASSÉ

Si nous étions le fruit du passé, nos actes seraient eux-mêmes déterminés par ce qui aurait précédé. Pourtant, notre courage est-il déterminé par l’absence d’obstacle sur le chemin ? La confiance est-elle conditionnée par l’absence de problèmes ? Ce serait une bien étrange confiance que celle qui ne se déploie que lorsque tout va bien ! Un bien étrange courage que celui qui attendrait qu’il n’y ait plus d’obstacles pour se manifester.

Qui est ce « Je suis » capable de confiance et de courage alors que tout va mal ? Telle est la question à se poser. Car c’est à ce Je-là que le « Connais-toi toi-même » du Temple de Delphes s’adresse !

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NOUS DEVONS CONVENIR QUE NOTRE NATURE EST DOUBLE

D’un côté, il y a ce qui est déterminé par le passé.

C’est ce que nous prenons pour nous-mêmes mais qui n’est que le masque de nous-mêmes. Le masque, que les romains appelaient Persona et qui a donné le mot Personne. Or, nous nous confondons avec la personne que nous sommes. Nous croyons nous trouver en explorant nos origines et en faisant un travail d’introspection en quête de nos forces et de nos faiblesses. Nous croyons que la liberté est possible lorsque nous pouvons nous couper de ce qui, depuis le passé, nous contraint. Nous cherchons comment nous affranchir de ce qui pèse. Nous voulons régler les histoires de familles et réparer les désordres génétiques.

De l’autre côté, il y a ce qui n’est pas déterminé par le passé.

C’est là le véritable Je, celui qui n’est pas déterminé par ce qui s’est passé avant. Le Je rencontre la peur qui se présente sans avoir besoin de la calmer. De même, il renonce à assouvir la haine. Il n’est pas déterminé elle. Il ne connait pas la loi du Talion qui annonce Œil pour œil, dent pour dent. Il est libre du passé, non parce qu’il s’en distancie et qu’il coupe les ponts avec ceux qui ont précédé, mais parce qu’il est sans chronologie.

Non déterminé par les enchainements de causes à effets, il est en dehors de la chronologie du temps. Il se tient avant toute chose comme après toute chose en même temps. Il est avec l’Alpha et l’Oméga. Du coup, quand il lit au fronton du Temple de Delphes : « Connais-toi toi-même », et qu’il se met en chemin vers lui-même, il y va depuis le passé et l’avenir en même temps. Devant lui se tient tout ce qui se trouve après le début de toutes choses et avant la fin de toutes choses. Il a entre lui et lui, tout l’univers et doit traverser tout l’univers pour se trouver lui-même au présent. Le « Connais-toi toi-même » est un appel à mettre en lien avec l’univers entier. Est libre celui qui peut se mettre en lien avec ce qui l’entoure.

Photo : Jean-David & Anne-Laure Temple d’Apollon Pitoi, Delphe

LE CHEMIN DE SOI VERS SOI

Ainsi le chemin de soi vers soi, passe par plus grand que soi. Il passe par l’autre. Dans l’Antiquité, se connaître soi-même n’était pas à comprendre simplement comme une démarche introspective. Pour les Grecs, le Connais-toi toi-même supposait la découverte de son appartenance à un ordre de réalité supérieur et extérieur à soi.

« Pour Socrate, l’individu (…) n’est pas appelé à se rationaliser, à se concentrer sur lui-même, mais à trouver sa place dans l’ordre général du monde. De même que chaque organe a son lieu et sa fonction propres dans l’ensemble de l’organisme, l’individu a son topos (« lieu ») et sa fonction propre au sein de l’univers. C’est moins en se focalisant sur soi qu’en s’ouvrant à l’extérieur que le « moi » véritable advient. »   Julia de Funès.

Ainsi, c’est en s’ouvrant à autre chose que lui-même que l’individu se saisit de lui-même. Il se découvre en s’intéressant à l’autre, à sa place dans le cosmos ou dans la cité.

Cette pensée antique, selon laquelle le sujet se pense en se posant par rapport à une extériorité, est absolument déterminante. Elle s’oppose au mouvement de concentration de l’individu sur lui-même, souvent prôné et recherché aujourd’hui, mais qui ne satisfait que la personne que nous croyons être et passe à côté de l’essentiel !

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