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Avril 2020 – Dans bon nombre de pays, du fait des décisions prises en raison de l’épidémie de coronavirus, les populations sont confinées, recluses. Il nous est demandé une distanciation sociale de façon à ralentir l’épidémie. Certaines personnes vivent cette solitude imposée comme un moment de ressourcement. Pour d’autres, au contraire, ce confinement est source de détresse. Elles souffrent d’un isolement difficile à vivre.

 

 

UNE DISTINCTION EST À FAIRE ENTRE L’ISOLEMENT ET LA SOLITUDE

Bien des paramètres entrent probablement en jeu pour expliquer ces vécus différents, à commencer par le cadre du confinement : existe-t-il une possibilité de communiquer avec quelqu’un, des personnes sont-elles présentes ou pas ? Mais quoiqu’il en soit, ces explications ne suffisent pas : il est possible d’être absolument seul sans se sentir pour autant isolé. Les liens avec ceux que l’on aime ou plus grand que soi, peuvent être là, dans le silence. À l’inverse il est possible de se sentir douloureusement isolé sans être seul pour autant. On peut vivre ce sentiment alors que l’on est entouré de sa famille ou d’amis. On peut être en contact avec bon nombre de gens via internet, et malgré tout continuer de se sentir isolé.

Pour compenser l’isolement on pourra même multiplier ces contacts, être très actif sur Instagram, Facebook, LinkedIn, Twitter… et quand même ne pas parvenir à se sentir mieux.

 

Cela a d’ailleurs intrigué des chercheurs comme ceux de l’université de Pittsburgh en Pennsylvanie :

« [Ils] se sont intéressés à la relation qui pourrait exister entre le temps passé ou perdu sur les réseaux sociaux et le sentiment d’isolement de ceux qui les utilisent.

Les données récoltées ont permis aux chercheurs de dire qu’il existe un lien important entre « l’isolement social perçu » et une forte utilisation des réseaux sociaux […].

Si les chercheurs notent que les personnes qui ont passé le plus de temps sur les réseaux sociaux sont aussi celles qui se considèrent comme les plus isolées, ils ne disent pas que les réseaux sociaux sont la raison de cet isolement. Aucun lien de causalité ne peut être scientifiquement prouvé. […]

La question à laquelle les chercheurs ne peuvent pas répondre est : se sent‑on seul parce qu’on passe trop de temps en ligne, ou passons‑nous trop de temps en ligne justement parce qu’on se sent seul ? »

Luc Vinogradoff, LeMonde.fr, 9 mars 2017.

CAUSE OU CONSÉQUENCE ? QUEL EST L’ORDRE LOGIQUE ?

La question bien légitime des chercheurs de l’université de Pittsburgh nous place dans un paradoxe de l’ordre de celui de l’œuf et de la poule. Qu’est-ce qui est premier ? L’œuf ou la poule ?

Or, comme pour l’œuf et la poule, la question des chercheurs de l’université de Pittsburgh ne trouvera pas de réponse satisfaisante tant qu’elle sera formulée à partir de deux affirmations opposées. (cf. l’article : comment sortir de la pensée binaire).

On ne sort pas d’un problème en opposant des contraires.

Une réponse ou des éléments de réponses peuvent en revanche se présenter lorsque nous acceptons de nous placer dans l’inconfort du paradoxe : les deux affirmations sont vraies simultanément.

Ainsi, il est possible que nous passions trop de temps en ligne parce que nous nous sentons seuls, et essayons de ne plus l’être. Et il est tout autant possible que nous nous sentions seuls parce que nous passons trop de temps en ligne : à force de nous exposer, à force d’être transparents, nous devenons invisibles.

Si nous considérons que l’isolement est tant la cause que la conséquence de l’hyper-connexion, il apparait que l’isolement est à comprendre en soi, qu’il y ait hyper-connexion, comme souvent pour les plus jeunes, ou pas, comme souvent pour les plus âgés.

Ainsi, l’isolement est à envisager quel que soit le contexte, comme ayant certaines conséquences qui sont en même temps les causes de l’isolement.

La poule et l’œuf…

Voyons ça de plus près :

 

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LES CAUSES ET LES CONSÉQUENCES DE L’ISOLEMENT

Pour la raison exposée plus haut, les causes et les conséquences de l’isolement sont superposables :

Ce qui est reconnu, c’est que l’isolement est essentiellement un facteur de risque de dépression, quel que soit le contexte. Cela peut aller jusqu’au suicide.

À l’inverse, on sait également que la dépression augmente le risque d’isolement ; la dépression étant un état dans lequel il n’y a plus de perspective.

Lorsque l’on est déprimé, on reste avec un événement passé et l’on ne peut accueillir quoi que ce soit de nouveau. Le nouveau fait peur et ne peut pas être accueilli. Du coup, la vie semble être toujours pareille, faite d’habitudes rassurantes ou accablantes. Tous les instants se valent. Ils forment un continuum dans lequel on se noie : le temps n’est plus orienté. Il devient circulaire. Les pensées deviennent circulaires. Les jours et les nuits se répètent, se ressemblent, routiniers, étouffants d’ennui.

Découvrir ou développer en soi de l’intérêt pour ce que l’on ne connait pas est essentiel pour ne pas souffrir d’isolement. En tout cas, lorsque l’on se sent isolé, c’est là que se trouve le défi de chaque jour. Et chaque jour devient un exercice, sans doute plus simple à mettre en place avant d’être devenu trop vieux… Mais en tout cas, cette découverte est tellement intime qu’elle ne peut être aidée par rien au monde. C’est affaire de disposition intérieure, tout en sachant que pour chacun d’entre nous, la possibilité de cet intérêt est à tout moment présente. C’est comme un choix à faire à un certain moment, un choix à renouveler à chaque instant de la journée.

 

S’OUVRIR À CE QUI EST NOUVEAU

Occuper ses jours à poster des messages sur Facebook, Twitter, LinkedIn ou Instagram peut avoir quelque chose de plaisant : cela occupe et remplit le vide d’une journée sans perspectives. Mais le vide que l’on remplit par une activité qui occupe ou rassure, est lui-même causé par un manque de perspectives : une difficulté à s’ouvrir à plus grand que son petit horizon connu.

Je connais une vieille dame (elle a 93 ans) qui vit seule et n’a quasiment pas de visite. Comme elle vit à 2000 km de chez nous, nous ne la voyons que deux fois par an. Mais quand nous la rencontrons, elle nous pose mille questions. Elle nous demande ce que nous aimons, ce que nous faisons, nos projets, les études des enfants. Elle partage ce qu’elle a entendu aux informations et nous demande ce que nous en pensons, débat de problèmes économiques de son pays et demande des précisions au sujet de la situation du nôtre, etc. Elle est intéressée à plus grand, plus loin que son petit horizon. Elle a une insatiable soif de connaitre les autres et le monde. Elle est seule, complètement seule, mais elle ne souffre pas d’isolement. Du moins, c’est ce qu’elle dit et je la crois volontiers.

Elle ne souffre pas d’isolement car elle a exercé cette ouverture à ce qui est toujours nouveau. Elle remarque lorsqu’une mésange vient manger à la mangeoire et s’étonne qu’elle ne vienne pas un jour. Elle se réjouit d’entendre un nouveau concert sur la chaine musicale et se réjouit d’entendre au téléphone ce que sa sœur qui habite à des kilomètres de là, en dira.

S’ouvrir à ce que la vie apporte de nouveau est la clef qui ouvre la porte de l’isolement. On peut être seul mais en lien avec tout ce qui nous entoure, c’est ce que disait cette vielle dame encore récemment. C’est ce que me disait le vieux Monsieur que j’évoquais plusieurs fois déjà dans un article. Ces vieilles gens sont des maîtres pour moi.

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Sommes-nous ouverts à ce que les autres ont à nous apporter ?

Sommes-nous ouverts à ce que les autres ont à nous apprendre ? Non pas vouloir les rencontrer pour parler de ce qui nous arrive mais pour écouter leur vie et apprendre d’eux ? Apprendre d’une interview entendue à la radio, ou d’un livre ? Dans l’interview entendue, écoutons-nous ce qui confirme ce que nous savons déjà ou sommes-nous attentifs aux aspects que nous ne savions pas ou ne comprenons pas ?

En cette période de confinement, bien difficile pour beaucoup de personnes, peut-être pourrions-nous nous donner un moment d’intérêt pour d’autres que nous. Je connais quelqu’un qui s’est mis à lire des biographies, quelqu’un d’autres qui apprend une langue étrangère. L’émission “Passe moi les jumelles” de la RTS est par exemple un trésor très stimulant. Peu importe ce que nous choisissons : s’ouvrir à du nouveau, se donner un défi remettant en question notre confort.

Découvrir que l’on est bien avec soi-même lorsque l’on s’ouvre à plus grand que soi-même.

Partager ce que l’on pense ou ce que l’on sait sur un réseau social n’apporte rien de nouveau. Cela ne résout pas l’isolement. Cela occupe et propose un leurre de relation. Mais cela n’ouvre pas à un plus grand horizon que celui que l’on connait. D’ailleurs il est intéressant de savoir que les algorithmes de Facebook ne nous présentent que ce que nous aimons et nous enferment dans une bulle.

Tout cela dit pour y réfléchir et s’en saisir si c’est possible…

Voilà pour aujourd’hui.

 Vos commentaires sont bienvenus ainsi que vos partages.

GL