Photo: Eric Payette’s 

“Fatigué”

Quelqu’un me disait un jour : Je l’aime mon gamin, vous n’imaginez pas… Mais des fois je ne le supporte plus !

 

Si vous avez des enfants, vous connaissez forcément ça ! Non ?

 

Si vous êtes éducateur, également…

 

Il y a un mois, je suis allé dans un institution accueillant des enfants et des adultes en situation de handicape mental. Une jeune femme était assise au milieu du couloir. Elle se balançait en criant.

 

C’est habituel chez elle, me dit un éducateur, mais depuis des semaines, c’est trop fréquent… Un psychiatre et un neurologue et un interniste suivent cette situation de près. Comme elle ne parle pas, elle ne peut pas nous dire de quoi elle a besoin… Son état est tellement fluctuant que nos pistes de compréhension s’éteignent les unes après les autres. En plus, elle m’a pris en grippe. Dès que j’arrive sur le groupe, elle se met à me suivre et cherche à me tirer les cheveux…

 

Nous sommes en train de nous dire qu’elle doit changer de lieu de vie. En même temps, ça me fait mal au cœur pour elle, de devoir en arriver là. Mais j’avoue que je n’en peux plus. Je suis épuisé. Je commence à la détester ! J’essaie de rester professionnel, mais des fois…

 

Tandis que les médecins et l’équipe éducative cherchent une solution pour cette jeune femme, des questions me viennent…

 

Petit résumé de mon discours intérieur 🙂

– Qui a un problème ?

– La jeune femme !

– Oui, la jeune femme a un problème. Qui d’autre ?

– L’éducateur : il a un problème avec cette jeune femme.

– Et quel genre de problème a-t-il ?

– Il ne sait plus comment faire avec elle. Il n’en peut plus. Il voudrait qu’elle aille mieux pour que ça cesse.

– Effectivement, le bien être de la jeune femme conditionne celui de l’éducateur.

– On peut dire ça.

– L’éducateur voudrait qu’elle aille mieux ou qu’elle parte, histoire qu’il puisse aller mieux.

– Attends, l’éducateur pense d’abord au bien-être de cette jeune femme elle, pas au sien !

– Oui, il ne pense pas à son bien-être et c’est justement là que se trouve le problème de base !!! Il regarde la situation depuis l’extérieur. Il s’oublie dans l’équation.

 

Nous avons l’habitude, lorsqu’un problème se pose, de chercher la raison pour laquelle ce problème s’est mis en place – histoire d’agir sur la cause et de revenir à un état antérieur.

Mais si nous ne nous oublions pas dans l’équation, nous pouvons envisager la chose autrement :

La situation est pour nous un problème, parce qu’elle révèle qu’il nous manque de quoi la traverser. Il nous manque une aptitude qui, si nous l’avions, ferait de cette situation déstabilisante pour nous, une simple péripétie.

Celui qui ne doit pas s’oublier dans l’équation, c’est l’éducateur. Il est déchiré entre deux sentiments opposés : l’affection qu’il a pour cette jeune fille et son ras-le-bol. Ça lui fend le cœur de devoir envisager qu’elle parte de son lieu de vie et en même temps, il la déteste. Il n’aime pas ça, et il lutte contre ce sentiment-là. Ce n’est pas professionnel, dit-il. Mais le fait est que cette jeune fille déstabilise les sentiments de l’éducateur. Il fait d’énormes efforts pour garder un équilibre intérieur et c’est ça, plus que la jeune fille elle-même qui l’épuise.

 

Il voudrait retrouver la sympathie qu’il avait pour elle et déteste la voir comme ça. Il déteste l’antipathie qu’il découvre en lui. Il lutte contre ses sentiments négatifs. Mais ce faisant, il refuse la moitié de son monde intérieur et tombe comme s’il s’était coupé une jambe.

 

Exercice :   (visitez le site pour découvrir d’autres exercices)

J’ai proposé à cet éducateur un exercice.

1ère étape : Prends deux ou trois minutes pour ressentir comme ça fait dans tes sentiments, quand tu te dis : je la déteste, je ne la supporte plus. Quel goût cela a-t-il ? Où est-ce que je ressens cette expérience dans mon corps ? Note le goût que ça a, sans analyser si c’est bien ou si c’est mal. C’est juste une expérience intérieure.

2ème étape : Prends deux ou trois minutes pour ressentir comme ça fait dans tes sentiments, quand tu te dis : je l’aime, je me sens concerné par elle, elle me touche, etc. Quel goût cela a-t-il ? Où est-ce que je ressens cette expérience dans mon corps ? Note le goût que ça a, sans analyser si c’est bien ou si c’est mal. C’est juste une expérience intérieure.

3ème étape : prends deux ou trois minutes pour te souvenir des deux expériences en même temps. Tu observes les deux expériences intérieures, sans balancer de l’une à l’autre. Prends le temps de bien être présent aux deux expériences en même temps. Tu restes là un moment. Comment est-ce ? Comment te sens-tu ?

 Je te recommande de faire ça tous les jours, lui ai-je dit, si possible deux fois par jour et pendant trois semaines (pour que cela s’intègre bien).

 

***

L’éducateur l’a fait. Il a remarqué après peu de temps, que son équilibre intérieur a commencé à changer. Il a rencontré la jeune femme autrement. Il ne saurait dire comment. Après quelques jours, sans que rien d’extérieur n’ait été entrepris, elle a cessé de lui courir après pour lui attraper les cheveux. Elle s’est calmée.

 

Je me dis que la situation pouvant être vécue d’une façon plus stable par cet éducateur, elle n’était pour lui plus un aussi grand problème. Du coup, la jeune fille qui faisait partie de cette situation problématique, n’était plus non plus un aussi grand problème.

 

En s’exerçant à se tenir entre deux sentiments opposés, l’éducateur a découvert une stabilité intérieure et, avec cette stabilité, une ressource essentielle. L’absence de cette ressource était la vraie cause des difficultés qu’il rencontrait. C’était une cause dans l’avenir.

Si vous avez rencontré une telle situation, partagez-la dans les commentaires. Peut-être aurez-vous envie d’essayer vous aussi cet exercice et de raconter l’effet qu’il aura eu.