La vigilance du chat…

Notre activité mentale est tissée de pensées qui nous traversent sans cesse. Elles nous occupent avec des choses qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore. On se souvient, on se projette. Et c’est ma foi très bien que nous puissions soudain nous souvenir qu’il faudra passer chez le boulanger pour acheter du pain.

 

Mais tout bien considéré, ces pensées ont également un inconvénient, celui de parasiter le présent. En effet, nos sens ouverts au présent, sont parasités par les jugements que l’on porte sur eux, les peurs que l’on a, les aversions qui nous habitent… Les jugements, les peurs, les aversions… sont des produits du passé. S’ouvrir à quelque chose de nouveau tout en restant encombré par le passé, n’est pas évident, voire impossible. Écouter quelqu’un raconter ce qu’il a à nous dire tout en se laissant traverser par les pensées qui se forment en nous, est également impossible. On n’entend bientôt plus ce qui est dit mais ce que nous pensons au sujet de ce qui est dit.

 

Aussi, dans certaines circonstances est-il important de devenir le maître chez soi et de ne pas se laisser encombrer par des pensées parasites… Il est important de pouvoir faire silence en soi.

 

Bref, il nous faudrait découvrir la vigilance du chat…

 

 

LA VIGILANCE DU CHAT

 

Autour du château, entre les poules et les oies de la marquise, rodait un chat. Un chat tigré à qui l’on donnait à boire mais qui se débrouillait seul pour le reste. Je ne suis pas sûr qu’il ait eu un nom. Il était de garde et non de compagnie. Ce jour-là, je m’apprêtais à l’appâter avec un bout du gruyère de mon quatre-heures. Si tu lui donnes à manger, il va laisser échapper une souris qui se régalera d’un sac de grains, me dit le marquis en déposant la brouette qu’il poussait devant lui. Le marquis avait fait son droit. Il avait de l’instruction et souvent un mot savant, suivi d’une référence qui invitait à réfléchir. Il citait Homère ou Cicéron. À onze ans je n’y comprenais pas grand-chose, mais cela m’impressionnait. Son allure m’impressionnait également. Il ressemblait à un citadin déguisé depuis trop longtemps en paysan. Il portait, sous une veste de velours élimé, une chemise de toile originellement blanche. Son pantalon côtelé était protégé par de lourdes bottes en caoutchouc crottées. D’une main calleuse il remonta le rebord de sa casquette et s’essuya le front du revers de l’autre. Le chat venait de repérer quelque chose. Prêt du sol, vibrisses dressées, il fixait un point caché dans les orties, derrière le grand portail ouvert. Quand il ne se prélassait pas au soleil sur une botte de foin, il était à l’affût. Derrière une brouette, sous le tracteur, sur une marche fraîche de l’escalier, il attendait son déjeuner, complètement immobile. Le marquis, absorbé par l’attention inébranlable dont l’animal faisait preuve, se tut un instant. Il passa ses ongles noirs sur sa joue rappeuse et se tourna enfin vers moi. Laissons-le travailler ! dit-il, en empoignant la brouette en direction de l’étable.

 

 

Exercer la vigilance du chat à l’égard de nos pensées,

c’est être attentifs à ne pas suivre les pensées qui pourraient se présenter, tel le chat guettant la prochaine souris et qui ne se laisse pas divertir par ce qui se trouve autour de lui. Le chat est présent à tout ce qui se passe, mais il reste à son affaire.

 

Alors prenons ne serait-ce qu’une minute pour essayer : si une pensée survient et nous traverse, nous remarquons que nous allons la suivre et penser au sujet de ce qui nous traverse. Cette pensée nous a pris au dépourvu. Là commence l’exercice : il s’agit de remarquer qu’il est possible de renoncer à suivre cette pensée. La laisser filer et attendre la prochaine pensée pour renoncer à la suivre. Il ne s’agit pas d’essayer de bloquer les pensées, mais de découvrir cet endroit à partir duquel il est possible de renoncer à les suivre. C’est un endroit attentif qui s’affermit au point qu’à un moment, plus aucune pensée ne vient nous emporter. Un calme intérieur se fait, une paix inhabituelle, née de l’attention.

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