Beaucoup de gens vont mal.

La crise que nous vivons met en évidence ce malaise, non qu’elle l’ait produit, mais elle le révèle. Le malaise ambiant, les peurs qui lui sont associées, les haines qui montent et s’expriment et se répandent, ne forment qu’un seul et même cri, celui d’une humanité qui se débat dans l’ombre d’une lumière perdue. Ou mieux, d’une lumière cherchée.

 

Les gens vont mal de n’avoir pas encore trouvé cette lumière. Mais c’est aussi parce qu’ils la cherchent qu’il a fallu la perdre. Alors, en attendant, chacun s’y prend comme il peut ; chacun allume un petit feu, une torche, un flambeau pour essayer de se rassurer et d’apaiser ce mal de vivre. Chacun, à sa façon, espère que ça ira mieux un jour, que la vie sera bonne, juste, belle, vraie. C’est la quête de tout un chacun, le bon, le juste, le beau et le vrai. Une quête secrète, proprement humaine et douloureuse tant qu’elle n’est pas réalisée.

 

Alors essayant d’oublier cette aspiration, essayant de s’anesthésier, anesthésiant par là même ce qui en eux touche à ces qualités éternelles, ils s’occupent avec de l’éphémère et du superflu. Je me compte au nombre de ceux-ci. Nous sommes tous sur ce chemin-là. On s’affaire avec des quantités plutôt qu’avec des qualités, des quantités de matières, de données, d’objets… On leur donne le pouvoir de nous rassurer, de faire que la vie soit bonne, là où on ne reconnait pas à la vie qu’elle l’est inconditionnellement. On se quantifie soi-même, on se trouve plus ou moins intelligent, plus ou moins fort, beau, souple… Des qualificatifs qui s’appliquent aux corps et à ses fonctions et qui nous servent de critères identificatoires. Nous nous identifions, en quête de lumière, à ce qu’il y a de plus éphémère, de plus corruptible, au corps. Le corps, notre corps est certes important, capital, incontournable, mais combien vide lorsque l’on ne considère pas la lumière qui l’habite.

 

Le corps, ce temple pour la lumière humaine, pour cette part non éphémère, cette part non quantifiable, est vu comme une fin en soi.

On fait d’un réceptacle un golem que l’on idolâtre et que l’on voudrait éternel, alors qu’il conviendrait de le vénérer comme le porteur éphémère de l’esprit éternel. On s’identifie tellement à ce corps et aux valeurs qu’on lui attache, que l’on s’empêche de penser à la fin de la vie. On ne vit plus que dans l’instant. Après nous le déluge, n’est-ce pas ? Alors plutôt que d’agir, on réagit, stimuli après stimuli, sans vision, sans profondeur…

 

Là où le médecin rencontrait des gens tous uniques, tous différents, on en vient à les rassembler sur des fichiers Excel. On les standardise et on les fait entrer dans des normes qui poussent à manger 5 fruits et légumes par jour, dormir 8 heures par nuit, marcher tant de pas par semaine et aller voir son spécialiste tous les ans, pour que lui-même se plie à des normes qui lui dictent mécaniquement ce qu’il aura à faire. Là où le médecin rencontrait un être unique, on lui demande de s’occuper d’un corps.

 

Quand on entend que la crise sanitaire nous demande de tout faire pour sauver des vies, on comprend à quel niveau de désacralisation de l’humain nous sommes arrivés.

Nous en sommes venus à confondre la grandeur d’un être avec la biologie de son organisme. Ce ne sont pas des vies qu’il faut sauver, mais des êtres qu’il s’agit de rencontrer, d’aimer. Il ne s’agit pas de rendre la mort impossible mais de rendre l’avenir possible, d’ouvrir les portes de l’inconnu.

 

Peut-on aimer un corps lorsqu’il est vidé de sa lumière ? Ce que l’on aime alors, n’est qu’une illusion que l’on voudrait ne pas voir disparaitre. On voudrait l’embaumer à la rigueur. Quand la lumière n’est pas là, on voudrait le corps indéfiniment incorruptible, sans rides, sans plaies, sans lésions infligées par le temps. On le voudrait immobile, éternel. Alors que ce qui est éternel, c’est la lumière que l’on ne voit pas. Cette lumière invisible pour les yeux.

 

Guillaume Lemonde

 

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