LE SAVIEZ-VOUS ? LA DISTANCIATION SOCIALE N’EST PAS DUE À UN VIRUS !

LE SAVIEZ-VOUS ? LA DISTANCIATION SOCIALE N’EST PAS DUE À UN VIRUS !

 

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J’aimerais vous parler aujourd’hui de notre rapport à l’autre, de la distance sociale, mais aussi du vaccin qui va nous être imposé.

J’aimerais que vous puissiez réfléchir aux lignes qui vont suivre et à la conclusion de ce texte. J’ai conscience qu’il ne se lit pas en diagonale. Il demande un peu d’attention. Je serais heureux si vous pouviez partager, tout en bas de cette page, pour la communauté qui chaque jour plus nombreuse lit ces articles, vos réflexions sur le sujet.

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J’aimerais commencer ce partage par un constat.

Ce constat, c’est que de ce côté du monde, nous avons perdu tout rapport à plus grand que nous-mêmes : nous en sommes arrivés à croire qu’il n’y a rien au-dessus de nous, seulement un ciel étoilé où nous envoyons des sondes en quêtes de mondes habitables.

Le cosmos, loin d’avoir comme pour les Anciens une action sur nos vies, a été relégué au rang de possibles possessions auxquelles certains rêvent. C’est nous qui désormais prétendons dominer l’univers, de loin pour commencer, avec nos télescopes, espérant planter un jour de petits drapeaux sur ces futures conquêtes.

Nous sommes seuls, seuls au monde, seuls responsables de nos vies. Du moins, nous le croyons. Ce qui nous arrive ne dépend plus que de nous. Rien au-dessus de nous ne nous destine à rien. C’est à nous de décider et aucune Grâce ne nous sera faite. L’instance à laquelle nous nous en remettions, il y a quelques siècles encore, semble n’être plus là pour personne. Si nous voulons le bonheur, il ne dépend que de nous de le vouloir. Si nous voulons trouver l’amour, la fortune, le plaisir, c’est à nous de faire l’effort.

Chacun d’entre nous est renvoyé à soi-même. Dans un grand mouvement de subjectivation, chacun se consacre à sa propre réalisation et à son épanouissement. On se recentre sur soi, on s’introspecte. C’est dans l’esprit du temps. La vacuité du Cosmos s’est emplie du désir de chacun de réussir sa vie. L’humanité s’est atomisée autour des valeurs que nous donnons individuellement à notre existence.

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Ainsi, l’absence de transcendance a rendu indispensable la quête du bonheur individuel.

Une vie réussie n’est-elle pas une vie heureuse ? Les anciens Grecs se posaient déjà la question. Cependant, en perdant toute référence universelle, nous avons fait du bonheur le produit de notre seule volonté. Loin d’être reçu de plus haut, en mérite de nos vertus, le bonheur est tombé au niveau du bien-être et des plaisirs que nous pouvons nous accorder nous-mêmes.

C’est pour le bien-être que nos contemporains se démènent désormais. Ils rêvent d’une vie plus confortable, aspirent à ce que leurs désirs soient exaucés, même les plus fous.

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NOUS AVONS FAIT DU BIEN-ÊTRE ET DU PLAISIR DE CHACUN, UNE FIN EN SOI, le Saint Graal d’une vie accomplie.

Il faudrait que le monde réponde à nos désirs et que le plaisir soit facile à obtenir… Il faudrait qu’il n’y ait pas de maladies, pas de souffrance… Seulement, le monde ne répond pas souvent aux désirs qui nous creusent.

Il y a de la frustration, de l’inconfort, de la peine, des émotions désagréables, des douleurs de l’âme, qui deviennent des douleurs du corps, à force de ne pas vouloir les ressentir. Nous sommes démunis devant ces phénomènes qui n’entrent pas dans nos plans.

Comme par exemple devant un virus qui fait parler de lui…

Alors nous espérons des moyens, des moyens pour retrouver le bien-être perdu.

 

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Si ces moyens pouvaient nous obtenir facilement ce bien-être perdu, histoire de ne pas ajouter à la frustration, s’ils pouvaient être simples à suivre et avoir des effets rapides, ce seraient mieux encore.

Comme un vaccin par exemple…

Mais il est important de comprendre qu’en refusant à tout prix l’inconfort de quelque souffrance que ce soit, en refusant par exemple le risque de tomber malade, c’est ni plus ni moins la réalité elle-même que l’on finit par refuser : car seule la réalité fait mal. Elle est rugueuse et solide. Elle présente des angles contre lesquels on se heurte.

En la refusant, on se réfugie dans le rêve et on rêve sa vie plutôt qu’on ne la vit.

Du coup, des marchands de rêves se présentent. Ils répondent à notre mal-être existentiel en nous promettant des guérisons miraculeuses, comme avec un vaccin, par exemple… et nous les croyons.

 

***

 

LES MIRACLES NE PEUVENT PAS S’ACCOMPLIR DANS LES RÊVES.

S’ils s’accomplissent, les miracles ne peuvent se rencontrer qu’au cœur de la réalité. Là où ça fait mal, là où l’on peut souffrir. Au moment même où l’on éprouve une souffrance.

(Ce qui ne signifie pas qu’il faille rechercher la souffrance, mais ne pas fuir la possibilité qu’elle puisse se présenter…)

En réalité, lorsqu’on essaie d’éviter une souffrance, on rend impossible qu’un miracle advienne. On pense la chose plutôt qu’on ne la vit. C’est ça que j’appelle rêver : être à côté de la vie par l’imagination ou la pensée, même la plus cartésienne. Cela revient au même : on fuit la réalité.

Le plus absurde est que dans cette vie rêvée, on pense pouvoir rationnellement contraindre les évènements en notre faveur. Pour que nous reprenions notre vie en main – comme on dit – les vendeurs de rêves nous murmurent que nous pourrions, avec des techniques, conjurer le mauvais sort et les influences néfastes. On se sent capable d’empêcher le temps de nous conduire là où l’on ne veut pas aller, capable de maîtriser l’avenir. Il n’y a pas d’obstacles dans les rêves, pas de contraintes. On se sent tout puissant.

Mais ce qui est propre à l’avenir, c’est justement qu’on ne peut pas le maîtriser, on ne peut pas le prévoir.

On ne prévoit que ce que l’on connait du passé et que l’on projette plus loin. L’avenir, ce qui advient, ce qui s’approche depuis l’autre côté, reste absolument mystérieux.

Ainsi, en faisant tout pour chasser toute forme de souffrance de notre vie, on chasse également le mystère. On se ferme à l’avenir.

 

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ON NE PEUT PAS S’AFFRANCHIR DE LA POSSIBILITÉ DE SOUFFRIR.

En essayant de fuir le risque de souffrir, on refuse que certaines choses puissent ne pas dépendre de nous et que nous puissions ne pas les maîtriser.

D’ailleurs, c’est peut-être parce que nous ne pouvons pas percevoir, à travers l’avenir qui vient à nous, une volonté plus élevée que la nôtre, ainsi que les (réels) miracles qui peuvent l’accompagner, que nous refusons toute forme de souffrance.

Mais nous découvrirons un jour que nous n’avons pas à vouloir maîtriser la souffrance pour la faire disparaitre (puisque c’est impossible), mais à trouver, avec l’aide de plus grand que soi, comment ne pas nous laisser corrompre par la elle, ce qui est radicalement autre chose.

Et quand je dis, plus grand que soi, je veux dire tout ce qui n’est pas soi. Plus grand que soi commence par l’altérité. Car lorsque je m’ouvre à l’autre, sans chercher pour moi-même l’assouvissement d’un confort, d’un plaisir, d’une consolation, alors même que je souffre, je découvre en moi ce qui ne souffre pas !

***

PROBABLEMENT ÉTAIT-IL CAPITAL que nous en venions à repousser de toutes nos forces la possibilité de souffrir.

Probablement était-il capital que nous choisissions de prendre le bien-être et le plaisir comme des fins en soi. Que nous en venions à préférer l’illusion du rêve, plutôt que la réalité du monde[1].

Il était essentiel que nous en venions à refuser, avec la réalité, le temps qui passe, et que nous nous plongions dans l’assouvissement impatient de désirs égocentrés et dans d’éphémère impressions renouvelées de plaisir.

Nous avions à perdre la mesure des engagements de longue durée. Il fallait que la fidélité, l’effort ou le devoir, présupposant l’idée de prolongement dans le temps et de dépendance à l’égard d’un autre, deviennent des valeurs caduques[2]. La réalité de l’autre est pénible pour qui veut rêver.

Probablement était-il nécessaire que nous allions jusque-là.

Nous avions à être ramenés à rien d’autre qu’à nous-mêmes, de façon à ce que la réalité nous rattrape, à travers la souffrance.

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Car la souffrance qui nous isole aussi bien que la peur de souffrir, et qui conduit certains gouvernements à imposer la distanciation sociale, nous interroge du même coup sur le lien que nous entretenons avec le monde, les autres et ce qui nous dépasse.

Comme je le disais, c’est parce que nous sommes appelés à nous éveiller aux autres et à plus grand que nous-même, que nous nous trouvons démunis face à la souffrance.

Ainsi, démunis que nous sommes, nous prenons des mesures de toutes sortes pour éviter de souffrir. Comme par exemple les gestes barrières et la distanciation sociale… en attendant un vaccin.

 

Autrement dit, c’est parce que nous sommes appelés à nous éveiller aux autres et à plus grand que nous-même, que nous avons à vivre avec la distanciation sociale. (ce n’est pas à cause d’un virus, devenu d’ailleurs si peu virulent que les nouveaux cas dépistés ne s’accompagnent pas d’une augmentation des hospitalisations et des morts dans les mêmes proportions. On collecte les nouveaux cas dépistés, alors qu’il faudrait regarder combien il y a de nouveaux morts.)

Le virus n’est qu’un prétexte extérieur. L’épidémie est terminée en Europe et elle reprendra comme chaque année à l’automne.

La véritable raison de l’actuelle distanciation n’est donc pas à chercher dans ce qui s’est passé jusque-là. Elle est à chercher dans l’avenir : dans un éveil à venir, un éveil à l’autre et à plus grand que soi, un éveil que chacun est appelé à rendre présent.

La distanciation sociale est l’ombre portée de cet éveil à venir.

Et cet éveil se fait. Il se fera. C’est pourquoi il est probable que cette mesure sanitaire (?) nous accompagnera encore bien longtemps.

(Tandis que le vaccin qu’on nous promet, en se proposant d’empêcher la maladie, répondra à une logique court-circuitant cet éveil à venir.)

Voilà ce que je voulais vous transmettre aujourd’hui.

À méditer…

Si cet article vous parle, n’hésitez pas à le partager avec vos amis. Merci.

Bien à vous

Guillaume Lemonde

[1] Au point que certains rêvent de fuir la réalité de notre monde pour partir à la conquête de l’espace et de tout recommencer ailleurs.

[2] Julia de Funès, Le développement (im)personnel.

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RENONCER À SAVOIR, NE SERAIT-CE QU’UN INSTANT…

RENONCER À SAVOIR, NE SERAIT-CE QU’UN INSTANT…

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Ce qui avait une importance capitale à l’époque des études est aujourd’hui évaporé. C’est à ça que l’on mesure le temps qui passe : à la façon dont les choses changent de valeur.

 

Il ne reste presque rien des dossiers qu’il a fallu apprendre. Les cartons de cours, après quelques déménagements, ont fini à la poubelle. Oubliées la forme et la taille des virus, l’anatomopathologie, l’histologie…

Pourtant les spécialités médicales sont admirables. Elles sont le fruit des observations de générations de médecins. Ce que nos professeurs nous ont enseigné prend sa source dans la sagesse des Anciens. Ils avaient décelé derrière chaque symptôme, des causes, autrefois humorales sous Hippocrate, aujourd’hui génétiques, hormonales, virales, bactériennes. Nos professeurs nous ont appris à prévoir ce que ces causes déterminent et comment moduler leurs effets dans la direction souhaitée. Bref, ils nous ont enseigné notre savoir-faire : une conjugaison de divers degrés de puissance et de sagesse.

 

Par moment, nous sommes très sages et peu puissants, nous savons beaucoup de choses mais restons incapables de faire bouger quoique ce soit quand il le faudrait. C’était le cas des médecins viennois du XIXème siècle : à défaut de traitements efficaces, ils développèrent une brillante expertise diagnostique. Ils maniaient le stéthoscope comme plus personne depuis. À d’autres moments, nous sommes très puissants mais peu sages et provoquons de grands dégâts que nous regrettons ensuite :

 

 

– (…) j’ai connu un homme qui prouvait, par bonnes façons, qu’il ne faut jamais dire : une telle personne est morte d’une fièvre et d’une fluxion sur la poitrine, mais : elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires. [1]

 

***

Les premières années furent l’occasion de mettre en œuvre ce savoir-faire. Je maîtrisais les protocoles hospitaliers. Lorsqu’un enfant présentait une bronchite surinfectée, un antibiotique devait être prescrit. Les résultats étaient rapides. Mais certains enfants revenaient chaque mois, abonnés à leur traitement durant tout l’hiver. J’avais dû oublier un paramètre. Il devait y avoir une cause à prendre en compte en amont de l’évidente cause bactérienne.

Ce que j’avais omis, c’était que les bactéries prospèrent lorsque l’immunité est trop faible pour les combattre. J’avais identifié la présence de bactéries, mais oublié ce qui causait cette présence infectieuse. J’avais même omis de prendre en compte, en amont de cette cause-là, un enchainement causal qu’il aurait été théoriquement possible de remonter à l’infini.

Comme l’antibiotique arrivait en bout de chaine, son action était soumise aux causes qui se trouvaient en amont. Il en faisait donc le jeu et contribuait lui aussi à affaiblir un peu plus l’immunité déjà fragile. J’appris, peu de temps après, qu’effectivement les antibiotiques abiment ce lieu essentiel de l’apprentissage immunitaire qu’est la flore intestinale. Ainsi, même en traitant très efficacement une infection avec un antibiotique, je favorisais par la même occasion une rechute ou une autre pathologie.

 

 

 

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Si j’ai pris le temps de vous raconter cette histoire de bactéries et d’antibiotique, c’est parce qu’elle fut décisive pour comprendre qu’il y aura toujours, en amont des causes que l’on peut déterminer, d’autres causes que l’on n’aura pas prises en compte.

Elles resteront actives et nous rattraperont, au point que la situation qui posait problème se représentera. De même, il y aura toujours, en aval, une ultime conséquence liée à ces causes premières et que l’on n’aura pas prévue. Elle confluera avec celles que l’on voulait combattre.

Nous pouvons atténuer, renforcer, infléchir, accélérer ou ralentir le cours des évènements, mais fondamentalement, temps que notre action s’appuie exclusivement sur la compréhension des causes et la tentative de changer les conséquences qui ne nous vont pas, elle demeure prisonnière des enchainements de causes à effets. Elle ne peut faire surgir quoique ce soit d’autre que ce que ces causes qui nous dépassent auront déterminé.

***

Notre savoir-faire est efficace pour la mécanique du quotidien.

 

 

Par mécanique j’entends l’automatisme de nos comportements, celui qui ne requière rien de plus que de réagir perpétuellement à ce qui se passe. Nous sommes soumis à quelque chose et agissons en conséquence, plus ou moins sagement, plus ou moins puissamment.

 

Mais si nous voulons, plutôt que de réagir, agir,  si nous voulons rendre possible quelque chose qui soit nouveau, inédit, inespéré, bref, si nous voulons rendre possible un réel changement, nous avons à opposer à ce que nous dictent notre sagesse et notre puissance, une présence capable d’y renoncer : nous avons à suspendre un instant les automatismes qui nous conduisent à chercher dans ce que l’on sait déjà, de quoi comprendre ce qui se présente. Nous avons à faire silence. Cela nous permettra peut-être de percevoir la situation telle qu’elle est et non telle que l’on croit qu’elle est, ou que l’on aimerait qu’elle soit.

 

De même, si nous pouvions arrêter un instant de compter sur les effets que nos actes pourraient avoir, nous agirions peut-être pour ce que requière la situation qui se présente et non pour la projection d’un effet désiré.

 

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Renoncer à savoir, renoncer à pouvoir, ne serait-ce qu’un instant et nous tenir devant la peur de ne pas savoir ni de pouvoir. Renoncer à chercher de quoi calmer cette peur.

Quand ils se présentent malgré nous, de tels moments sont impossibles. Comment se tenir démunis de la sorte, lorsque les moyens essentiels pour aider un proche, un malade, un mourant, nous manquent amèrement ? Nous avons tous connus de ces moments d’impuissance ou rien de ce que nous savons ne peut aider d’aucune façon. Ces moments sont impossibles et pourtant ce sont les seuls où tout soit possible. En avons-nous conscience ? Si quelque chose survenait en ces instants, cela se donnerait comme un cadeau que l’on découvrirait alors qu’on ne le chercherait pas. Un cadeau offert à notre impuissance la plus absolue et qui se déroberait à tout ce que l’on entreprendrait pour savoir comment le trouver et avec quel moyen y parvenir.

 

Ce cadeau on le reçoit en renonçant à le chercher. Il se donne lorsque l’on fait silence !

 

Et l’on s’aperçoit alors d’une chose extraordinaire : c’est qu’il est tout à la fois ce qui se donne et ce qui, dans le silence et le renoncement, permet qu’il se donne.

Guillaume Lemonde

 

 

 

[1] Molière, L’amour médecin.

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SI VOUS DEVIEZ ÊTRE ENFERMÉS LONGTEMPS AVEC UNE SEULE IMAGE, LAQUELLE CHOISIRIEZ-VOUS ?

SI VOUS DEVIEZ ÊTRE ENFERMÉS LONGTEMPS AVEC UNE SEULE IMAGE, LAQUELLE CHOISIRIEZ-VOUS ?

Fra Angelico – L’annonciation

Si vous deviez être enfermés pendant des années, avec pour seule compagnie, une image, une peinture, un tableau, lequel choisiriez-vous ?

Je posais récemment cette étrange question à mes enfants, pensant aux moines du couvent San Marco, situé Piazza San Marco, dans la ville de Florence en Italie. Chacune des cellules de ces moines, au premier étage du couvent, était parée d’une fresque de Fra Angelico, né à Vicchio di Mugello en Toscane, vers 1400, et mort à Rome, le 18 février 1455. Les moines avaient sous les yeux, tous les jours la même image, des années durant. Ils vécurent en compagnie d’une œuvre de Fra Angelico pour la vie.

Ces fresques existent encore et c’est en chemin pour aller les contempler, que je posais la question à mes enfants.

 

Avec quelle œuvre pourriez-vous vivre sans vous lasser, sans qu’elle finisse par vous insupporter au bout d’un moment ?

Bruegel l’Ancien

Après réflexion, l’ainé choisit une toile de Bruegel l’Ancien, exposée à Bruxelles. Le plus jeune hésita longuement. Sans pouvoir se souvenir du nom de l’artiste ni du titre de l’œuvre, il évoqua finalement une peinture devant laquelle il était resté en admiration, quelques mois plus tôt : les trois rois mages et leur équipage arrivant à la crèche, une toile datant de la Renaissance flamande.

 

Pour ma part, il me semble que je pourrais choisir Fra Angelico. Par exemple, sa célèbre Annonciation, située au couvent San Marco, en haut des escaliers menant aux cellules des moines. Mais presque n’importe quelle autre fresque de n’importe quelle cellule des moines ferait probablement l’affaire. Pour ne pas me lasser, avec les années, il me faudrait cependant disposer de l’original aux pigments si particuliers… Les œuvres de Fra Angelico sont à la peinture ce que Bach est à la musique.

Évidemment, c’est une appréciation toute personnelle, mais ces quelques mots sont essentiellement destinés à vous inviter à vous prêter au jeu.

Si vous deviez être enfermés pendant des années, avec pour seule compagnie une image, une peinture, laquelle choisiriez-vous ?

Vous pourrez volontiers répondre dans les commentaires.

Cependant prenez le temps d’y réfléchir et de remarquer que la question n’est pas aisée.

Observez l’endroit à partir duquel vous êtes en train de choisir.

Au début, on essaie peut-être de se souvenir des œuvres que l’on aime bien. On les passe en revue tout en laissant glisser le temps dessus. On s’en saisit d’une et l’on étire le temps pour voir si elle résiste. Puis on passe à la suivante.

 

Très vite, on s’aperçoit que cette œuvre doit être au-delà de la sympathie que l’on éprouve pour elle. Les sympathies s’envolent immanquablement. Elles ne sont que du vent, alors qu’il s’agit ici de rencontrer une image dans la durée.

 

À vrai dire, il faudrait que cette œuvre soit tissée de quelque chose que le temps ne peut pas atteindre. Une œuvre éternelle, en quelque sorte. Ce qui n’implique pas qu’elle doive être ancienne. Elle peut être d’aujourd’hui, mais éternelle quand même… (Par exemple, la toile d’Olivia Melchior, qui sert de bandeau à ce site, ferait pour moi tout autant l’affaire que Fra Angelico).

Cela signifie qu’une telle toile devrait être dépouillée de la personnalité de l’artiste, qui elle passe dans le temps et s’évanouit. Dans une telle image, l’artiste se serait effacé derrière son œuvre. L’agencement de l’image, la façon de peindre, les couleurs choisies lui appartiendraient (on pourrait les reconnaitre, comme on reconnait Bach dans sa musique) et en même temps, tout ceci ne serait que le médium sur lequel quelque chose de plus grand aurait pu se déposer. Comme si l’artiste se serait ouvert à l’agencement du monde sans avoir à imposer le sien.

 

C’est ce qui fait la différence entre une œuvre belle ou une image qui est simplement jolie. La joliesse provient de la façon plus ou moins adroite que nous avons d’agencer ce que nous percevons du monde. La beauté, quant à elle, manifeste la lumière de l’agencement du monde lui-même.

 

Aujourd’hui des programmes informatiques peuvent remettre en ordre pixel par pixel les traits disgracieux d’un visage et supprimer les détails qui dérangent sur les photographies des vacances.

 

Ces programmes, conçus pour remettre en ordre ce que nous voyons du monde, font de jolies images. Mais ils nous proposent ni plus ni moins de ne pas regarder le monde. Ils nous installent dans un mirage, loin des perceptions. Et ils nous fascineront aussi longtemps que nous oublierons d’être attentifs à ce qui nous entoure.

 

Pour dépasser ce bas niveau, cette joliesse (qui lasse après si peu de temps que nous éprouvons le besoin de changer d’image sans cesse), il nous faudrait apprendre à regarder l’ordre et le désordre avec la même attention. Les accueillir ensemble, sans balancer d’un côté ou de l’autre. Sans choisir l’un plutôt que l’autre. Il nous faudrait réaliser que le désordre que nous appelons laideur, ne dérange que notre sensibilité personnelle. Et que ce n’est pas la vraie laideur.

 

La vraie laideur ne se voit pas sur le plan physique. Ou plus exactement, si l’on s’en tient au seul plan physique, tout est laid. La beauté que nous percevons, s’habille des voiles du monde physique pour traverser jusqu’à nous. La laideur, c’est quand rien ne traverse.

 

C’est pourquoi nous avons à investir de toute notre attention notre sensibilité car, à chaque fois qu’elle nous pousse à choisir ce que nous apprécions et repousser ce que nous n’apprécions pas, elle nous éloigne de la beauté du monde.

 

Il ne s’agit pas de supprimer cette sensibilité, ce qui de toute façon ne mènerait à rien d’autre qu’à une maladie, mais à trouver la force de ne pas reculer devant ce qui nous trouvons laid et de ne pas avancer vers ce que nous convoitons. Il est nécessaire de faire l’expérience de ces deux gestes et de se tenir au milieu.

 

Les adolescents qui cultivent une esthétique sombre, cherchent à découvrir cet entre-deux. Ils sont à la recherche de cette lumière. Ceux qui collectionnent les jolies cartes postales de jolis petits chats, également. Mais ils en sont plus éloignés.

 crédit phot: junko

 

 

Si l’on parvient à ne pas reculer devant ce qui nous trouvons laid et à ne pas avancer vers ce que nous convoitons, les opposés forment un intervalle à partir duquel nous devenons disponibles pour percevoir la beauté du monde. La beauté est au-delà des inclinations personnelles. Elle est au-delà des styles. Elle est apersonnelle.

 

D’ailleurs, des plus grandes œuvres d’art transparait quelque chose d’anonyme. Comme l’est également la lumière du monde dans la nature originelle.

 

Église de Chapaize. Sâone et Loire.

Voyez par exemple les églises romanes. Elles ne manifestent rien des personnes qui les ont conçues. L’art roman révèle simplement dans ses proportions la nécessité du monde. La lumière du monde. Et comme beauté manifestée, l’art roman unit lui aussi les contraires. Dans la pierre, la plus grande légèreté et dans un assemblage voué un jour à la destruction, l’éternité.

 

Alors, si vous deviez être enfermés pendant des années, avec pour seule compagnie, une image, une peinture, laquelle choisiriez-vous ?

 

Je me réjouis de lire votre réponse dans les commentaires.

Bien à vous.

 

Guillaume Lemonde

 

 

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L’HOMME-MACHINE et la relation d’aide

L’HOMME-MACHINE et la relation d’aide

 

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Préambule : La nature de l’aide que nous apportons à quelqu’un, que ce soit dans un cadre thérapeutique, pédagogique ou autre, dépend nécessairement des représentations que nous nous faisons de l’univers en général et de la nature humaine en particulier.

***

L’HOMME-MACHINE[1] est le nom qu’il est possible de donner à l’une de ces représentations que nous nous faisons de la nature humaine.

Elle n’a sérieusement plus été nommée ainsi depuis le XVIIIème siècle, mais elle est quand même devenue la plus courante de toutes. Elle est celle que l’Université de médecine a fait sienne depuis que les universités existent et elle déborde aujourd’hui très largement l’Université.

L’Homme-machine, c’est l’Homme qui, telle une machine, est déterminé par une condition initiale. Or, comme la plupart du temps nous nous tournons vers le passé pour comprendre les conditions initiales (les causes) des problèmes que nous rencontrons, nous puisons la plupart du temps à ce cadre représentatif.

Et nous le faisons sans trop réaliser ce que cela implique.

Ce que cela implique, c’est que l’humain devient inconsistant.

En effet, ce qui est déterminé par le passé ne peut être que le produit de cette antériorité, jouet d’un déterminisme aux multiples visages. Il n’est que le produit de ce qui l’a précédé, le produit d’une hérédité, le produit d’une histoire familiale, mais aussi le produit d’une culture, d’une éducation. Il n’est pas fondé en lui-même.

Et cela a une conséquence fondamentale, énoncée par Spinoza. Il l’écrit en préface de l’Éthique :

 « Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent. »

De fait, si nous sommes le produit de conditions initiales, alors il n’y a pas de libre-arbitre. Nos actes sont conditionnés par ce qui s’est passé avant. Ils dépendent d’une certaine hérédité, d’un certain équilibre hormonal, d’une certaine éducation, etc. Bref, ils dépendent d’une antériorité, quelle qu’elle soit.

Lorsque nous cherchons dans le passé les causes des problèmes que nous rencontrons, nous adoptons une représentation du monde dans laquelle la nature humaine est inconsistante. Elle est le produit de ce qui était avant et déterminée par cette antériorité au point de ne pas pouvoir avoir de libre-arbitre. Elle est soumise au contexte tout puissant dont elle dépend.

Si nous avons confiance, c’est à condition que tout se soit bien passé jusque-là. Si nous pouvons nous engager, c’est à condition qu’il n’y ait pas d’obstacle. De même, si nous pouvons avoir du temps, c’est à condition qu’il n’y ait plus rien à faire. Et si nous pouvons découvrir une certaine stabilité intérieure, c’est à condition qu’on nous fiche la paix.

Dans ces conditions, aider consistera à essayer de comprendre au mieux les conditions initiales et à les lever ou les compenser, si c’est encore possible.

Ainsi, les analyses chromosomiques, tout comme certaines investigations psychologiques, bien que sur des plans différents, s’intéressent à l’Homme-machine du simple fait qu’elles cherchent à comprendre les problèmes qui se présentent à partir d’une antériorité. Elles transposent à l’humain les lois du monde physique, conformes aux considérations physiques de Laplace qui écrivait en 1814 au sujet de l’Univers lui-même : « Nous devons (…) envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. »[2]

***

Pourtant, n’est-il pas possible d’éprouver de la confiance alors que tout semble contraire ?

N’est-il pas possible d’avoir du courage alors que des obstacles se dressent ? C’est même à ça qu’on reconnait le courage. N’est-il pas possible d’aimer sans attendre rien en retour ?

Lorsqu’on a peur, n’est-il pas possible de se tenir devant cette peur sans essayer de la calmer à tout prix ? De même, n’est-il pas possible de ne pas se laisser entrainer par la haine qui mécaniquement nous pousserait à l’assouvir ?

Ces expériences contredisent les mécanismes psychiques de l’Homme-machine. Elles n’ont rien de logique.

Bien-sûr, ce sont des expériences et tant qu’on ne les a pas éprouvées au plus intime, on reste aveugle à leur qualité. À défaut de les vivre, on croit les expliquer par d’autres antériorités, comme par exemple par un Sur-moi assez puissant pour nous contraindre à ne pas suivre les mécanismes psychiques attendus.

Et l’on en vient à affirmer avec Freud, abaissant l’humain à un appareil psychique en vase clos[3], que l’amour n’existe pas[4], ou avec Spinoza, que la liberté n’est qu’une illusion.

L’amour se voit remplacé par de la bienveillance, la liberté par du consentement,

et le soin que l’on apporte vise à supprimer les conditions initiales à l’origine du désordre : supprimer le gène défectueux, le déséquilibre hormonal perturbant, le lien relationnel pesant, la croyance limitante, l’influence environnementale délétère, etc. On supprime la peur avec des médicaments.

Comme il n’est pas fondé en lui-même, l’Homme-machine semblera toujours être victime du monde (que ce soit son monde intérieur ou le monde extérieur). Il est déresponsabilisé du simple fait qu’il n’est qu’un produit.

Victime du monde, il en aura peur et mettra en place des stratégies pour s’éloigner de ce qui le contraint. Ou peut-être voudra-t-il supprimer cette contrainte, expression plus ou moins forte de la haine. La peur et la haine sont les expressions de l’Homme-machine et bien des approches thérapeutiques s’appuient aujourd’hui sur ces principes. Qu’il suffise de penser à la peur des virus et à tout ce qui se met en place à leur sujet. Cette peur est celle que l’Homme-machine ressent vis-à-vis du monde.

Si l’on pouvait découvrir en soi l’endroit à partir duquel il n’est pas besoin de répondre à la peur en la calmant, et à la haine en l’assouvissant,

on découvrirait du même coup comment être fondé en soi-même. On se trouverait dans un temps où il n’y a pas d’avant et d’après qui compte. On serait présent, capable d’agir et non de réagir, capable de ne pas suivre les enchaînements mentaux qui voudraient s’imposer.

On serait créateur dans la vie et non pas un simple automate biologique et psychique.

Comment fait-on ça ? Comment exerce-t-on ça ?

Quelles sont les ressources spécifiques à découvrir pour y parvenir ? Et comme il n’y a pas d’antériorité contraignante à cet endroit, la question peut se poser dans l’autre sens : quelles ressources spécifiques découvre-t-on en y parvenant ?

Ces ressources sont-elles dépendantes des problèmes rencontrés, ou spécifiques à chacun indépendamment des problèmes ?

Ces questions, et bien d’autres, sont au cœur de la démarche Saluto.

Elles demanderont d’autres développements.

Guillaume Lemonde

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Merci

[1] L’Homme-Machine est un ouvrage de Julien Offray de La Mettrie publié anonymement à Leyde en 1748. La Mettrie considère que l’esprit doit être considéré comme une émanation de la fine organisation de la matière dans le cerveau humain : l’Homme n’est donc qu’un animal supérieur (comme l’automate de Vaucanson). La Mettrie étend à l’Homme le principe de l’Animal-machine de Descartes et rejette ainsi toute forme de dualisme, au profit du monisme, comme le fait la médecine d’aujourd’hui.

[2] « Nous devons donc envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ses données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux. Pierre-Simon Laplace, Essai philosophiques sur les probabilités, Courcier, 1814, p. 2-3.

[3] De La science des rêves, entre 1900 et 1915, jusqu’à la deuxième topique dès 1920.

[4] Pour Freud, l’empathie (Mitgefühl) est une attitude de défense qui permet de rire d’une personne faisant des efforts démesurés pour réussir ce qui nous semble simple à réaliser (Freud S., Esquisse d’une psychologie scientifique in La naissance de la psychanalyse (1895), Paris, PUF, 1979). Pour lui, l’empathie est une mise à distance face au risque d’envahissement identificatoire (de Urtubey Louise, Freud et l’empathie, in Revue française de psychanalyse 2004/3 (Vol. 68)). Et c’est bien logique, si l’on y songe : l’appareil psychique freudien étant un système en vase clos, il ne peut ni se lier, ni donner de façon désintéressée. Il y aura toujours pour lui quelque inconsciente pulsion à satisfaire.

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QUE SE CACHE DERRIÈRE CES STATUES QUE L’ON DÉBOULONNE ?

QUE SE CACHE DERRIÈRE CES STATUES QUE L’ON DÉBOULONNE ?

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Des déboulonneurs de statues ont jeté à la Tamise celle d’un esclavagiste. Ils ont dégradé celle de Léopold II, roi des Belges, se référant à l’action qu’a eu la Belgique au Congo, peint en jaune celle du Général De Gaulle, qui avait parlé de l’Europe blanche.

La statue de Christophe Colomb n’est pas mieux lotie. Et je passe sur celle de Colbert trônant en France devant l’assemblée nationale : certains voudraient la voir disparaitre au motif que l’homme politique avait organisé la traite négrière.

Le monde est pris d’une frénésie iconoclaste. Il faudrait supprimer toutes les statues pouvant évoquer de près ou de loin le racisme…

Mais ces actions soulèvent une question bien plus essentielle.

Une question qui traverse toute l’humanité et que chacun est appelé à se poser pour soi-même.

C’est probablement la question la plus fondamentale que nous puissions nous poser. Elle creuse un vide tellement profond qu’il est difficile de ne pas vouloir y répondre coûte que coûte, avec les moyens du bord, impatients que nous sommes.

Il est difficile de supporter longuement une question dont on ne trouve pas la réponse.

Pourtant si nous y parvenions tout en renonçant à la chercher, elle pourrait se donner d’elle-même…

Lire plus : Rilke “Essayez d’aimer vos questions”.

Alors, en attendant de trouver cette réponse, nous déboulonnons des statues et combattons les signes extérieurs de discrimination raciale. D’autres combattent dans le même temps, les signes extérieurs de discrimination religieuse. D’autres encore suppriment les expressions genrées et se battent pour l’écriture intégrative. Il y a de nombreux combats, qui tous sont des tentatives de réponse à cette question fondamentale.

En fait, dans la rage des gens qui se battent pour ces grandes causes, il y a la rage de ne pas pouvoir répondre à cette question. C’est tout à la fois tragique et grand.

Tragique, parce que les réponses apportées à travers ces actions, passent à côté de l’essentiel.

Grand, parce que l’essentiel, sourdement, est déjà en train de s’approcher à travers ces combats, qui ne sont que l’ombre projetée d’une lumière magnifique.

Cela pourrait faire penser à l’histoire de ce sage qui montre la lune. On ne voit pas la lune, on regarde le doigt (et la couleur du doigt… et on déboulonne les statues). Mais si l’on regarde le doigt, c’est bien parce que la lune est déjà là !

 

Lire à ce sujet : Que faut-il dire aux hommes ?

ALORS CETTE QUESTION, QUELLE EST-ELLE ?

Force est de constater que ce combat contre les discriminations raciales (comme celui qui s’élève contre les discriminations sexistes ou contre les discriminations religieuses…) est enferré dans un paradoxe.

D’un côté, il faudrait que disparaisse les différences de traitement entre les gens en supprimant des représentations, du vocabulaire et de l’histoire, les signes extérieurs auxquels ces gens pourraient être associés. D’un autre côté, chacun mène son combat à travers ces signes extérieurs revendiqués comme une identité (« Je suis blanc… » « Je suis noir… »).

Oui, l’identité est au centre de ces combats et la question qui habite chacun depuis toujours, la question aujourd’hui brûlante est :

QUI SUIS-JE ? QU’EST-CE QUE LE « JE SUIS » ?

Quand des gens déboulonnent des statues, ils sont en train de s’occuper de cette question. Qui suis-je ? Qu’est-ce que le « Je suis » ?

Il y a deux façons d’y répondre.

L’une est naturelle, l’autre n’est pas naturelle (elle est donc surnaturelle).

–       La façon naturelle

La façon naturelle est celle qui suit une logique naturelle, c’est-à-dire s’appuyant sur la chronologie qui place avant tout événement, une cause le précédant.

De ce point de vue naturel, « Je suis » s’explique par ce qui est avant. « Je suis » est fondé par ce qui l’a précédé. Il est le fruit d’une éducation, d’un contexte, d’une histoire familiale, de celle d’un pays, d’un continent…avec à chaque fois les valeurs associées.

De ce point de vue, chacun est un produit de son passé et il n’y a donc pas de « Je suis » qui soit fondé en soi-même.

« Je suis » n’est alors perçu que comme le prolongement de ce que les ancêtres ont fait et chacun est déterminé par le passé. Il y a identification au groupe dont chacun est issu ; identification aux valeurs de ce groupe.

De plus, de ce point de vue, il n’y a pas d’issue à cette prédétermination, pas de liberté, à moins que l’on supprime ce qui, dans le passé, contraint aujourd’hui. C’est pourquoi on déboulonne les statues, on cache les signes extérieurs de religions et on aplanit les signes extérieurs de genre, jusque dans le langage.

C’est parce que l’on n’est pas fondé en soi-même, mais confondu avec ce qui du passé agit jusqu’à aujourd’hui, que l’on déboulonne avec rage, ces statues. L’iconoclasme est une conséquence de cette façon bien naturelle de répondre à la question : Qui suis-je ?

Si les valeurs qui me précèdent fondent mon identité, toute valeur opposée est une attaque personnelle et doit être supprimée.

Mais quand toutes ces valeurs auront été supprimées, que restera-t-il de qui je suis ?

–       La façon non naturelle

La façon non naturelle procède d’une expérience intime.

On découvre un jour qu’il est possible de penser, de ressentir et d’agir en dehors de toute antériorité.

Quand j’agis pour calmer la peur, j’agis d’après cette antériorité. J’agis donc d’une façon naturelle, celle qui conduit au racisme et au combat contre les discriminations. Quand j’agis pour satisfaire la haine, c’est la même chose…

Renoncer à calmer la peur et se tenir là, et la traverser, nous offre de rencontrer en nous ce qui dit « Je suis » indépendamment de tout. C’est un « Je suis » fondé en soi-même.

De même, renoncer à assouvir la haine.

Quand on y parvient, les actes que l’on pose ne sont pas conditionnés par le passé. Ils sont libres, inconditionnels. La confiance est de cette nature. La confiance, quand elle est conditionnelle, n’est pas de la confiance. De même le courage. De même l’amour. L’amour qui attendrait un avantage, n’est pas de l’amour.

Découvrir cet espace en soi, n’est pas naturel.

Cela demande une activité intérieure qui n’a rien à voir avec la couleur de peau, le sexe, la religion, ou l’origine familiale… Cela procède d’un éveil. C’est une expérience qui s’impose à travers le choix que l’on peut faire de renoncer à se battre pour une identité.

Alors, on découvre que l’on est unique comme chacun l’est aussi. Unique au point d’être seul et seul au point de partager cette solitude avec chacun sur Terre.

Cette expérience est la lumière qui pour l’instant se manifeste à travers les ombres ravageuses des déboulonneurs. Elle est la source même de toute fraternité, car l’autre que moi est alors vu pour qui il est et non pas pour qui il se prend en pensant appartenir à tel ou tel groupe.

Nous vivons une époque d’éveil de chacun pour le « Je suis ».

C’est pourquoi les combats menés contre ce qui vient du passé vont s’intensifier. C’est dans l’ordre des choses. Mais tant que nous nous identifierons à ce qui disparait, nous passerons à côté de « Je suis » et souffrirons des combats à mort pour ne pas mourir.

Nous voudrons contrôler le langage et la pensée de tous pour ne pas mourir. Il faudra à ceux qui le pourrons, beaucoup de douceur et d’amour (une attention de tout instant) pour rencontrer cette rage venue de ne pas pouvoir répondre à la question du « Je suis »…

Cette rage n’est jamais que l’expression de la réponse qui se cherche.

Guillaume Lemonde

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MINORITY REPORT – LA QUESTION DU LIBRE-ARBITRE

MINORITY REPORT – LA QUESTION DU LIBRE-ARBITRE

Minority Report, ou Rapport minoritaire, est une nouvelle de Philip K. Dick, adaptée pour le cinéma en 2002 par Steven Spielberg.

 

En 2054, grâce à trois individus pouvant lire le futur proche (les précogs), l’unité spéciale de la police, Précrime, arrête les meurtriers avant que leurs crimes ne soient commis.

Un jour, le chef de l’unité Précrime reçoit des précogs une vision le concernant : dans moins de 36 heures, il aura assassiné un homme qu’il ne connaît pas encore et pour une raison qu’il ignore…

 

Ceux qu’on arrête n’ont pas violé la loi.

-Mais ils vont le faire. Les précogs ne se trompent jamais.

-Mais ce n’est pas l’avenir, si on l’empêche…

 

Si les criminels sont arrêtés avant d’avoir commis leur crime, ils ne sont plus criminels. Alors pourquoi devraient-ils être arrêtés ?

Tel est le paradoxe à la base de cette histoire.

Si l’on avait les moyens les plus absolus de prévoir tout ce qui allait se passer, subsisterait-il une marge d’erreur ? Pourrait-on connaitre l’avenir avec certitude ?

Et si l’on pouvait connaitre l’avenir avec certitude, dans quelle mesure aurions-nous encore un libre-arbitre ? S’il était possible de connaitre à l’avance les actes de tout un chacun, cela signifierait que nous serions le jouet des circonstances, incapables de changer le cours des choses. Nous serions prédéterminés.

Spinoza qualifie le libre-arbitre d’illusion. « Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent. »

 

« L’homme soumis aux sentiments ne dépend pas de lui-même mais de la fortune, dont le pouvoir sur lui et tel qu’il est souvent contraint de faire le pire même s’il veut le meilleur ». Éthique, IV, Préface.

Seulement, est-ce l’ignorance qui fait de nous des êtres non-libres ? Est-ce la raison qui nous rend libre ? Avons-nous besoin de connaitre les causes des désirs qui nous asservissent ?

Dans Minority Report, Philip K. Dick répond d’une façon magistrale.

Le héros ne va pas se sortir du pétrin dans lequel les circonstances l’ont fourré par l’entremise de sa raison et d’une quelconque réflexion. Il ne va pas d’abord chercher les causes qui le déterminent à vouloir venger la mort de son fils, mais habiter sa volonté : là où tout le pousse à tuer un homme supposé avoir enlevé et assassiné son enfant, il va éprouver qu’il a le choix… Et ce choix ne nait pas d’un raisonnement mais d’un renoncement. Il va découvrir qu’il existe en lui un espace, à partir duquel il est possible de renoncer à assouvir la haine.

Tu as le choix ! S’entend-il dire avant d’appuyer sur la détente.

 

Renoncer à assouvir la haine ou à calmer la peur, est un acte de liberté absolue. Le libre arbitre, qui se traduit d’ailleurs en anglais par free will et en allemand freier Wille, soit littéralement, volonté libre, ne procède pas de la raison mais de la volonté, libre de la peur et de la haine qui nous gouvernent.

Et ce renoncement est l’expression la plus intime de notre humanité.

Merci à Philip K. Dick pour cette magnifique histoire et à Spielberg de l’avoir mise en scène.

LIRE PLUS : Avons-nous un libre arbitre ?

Guillaume Lemonde