QUELS FURENT LES DERNIERS MOTS QU’ÉCRIVIT VICTOR HUGO ?

QUELS FURENT LES DERNIERS MOTS QU’ÉCRIVIT VICTOR HUGO ?

Vous lisez un article invité écrit par Romain Wargnier. 

« AIMER, C’EST AGIR » (Victor Hugo, Œuvres complètes, 1970)

Tels furent les derniers mots qu’écrivit Victor Hugo, trois jours avant de mourir, le 19 mai 1885.

Au crépuscule d’une vie d’engagement total, on peut gager que le grand homme savait de quoi il parlait, et que ces mots, dans sa plume, exprimaient la quintessence de toute son existence.

Mais comment les comprendre ? Ne sont-ce pas là tièdes paroles et creux verbiage ?

La plupart du temps, lorsque nous parlons d’amour, nous voulons signifier que nous avons de la sympathie, de l’affection, ou de l’attirance pour quelqu’un ou quelque chose. Dans ce geste d’âme, nous ne sommes absolument pas libres.

En effet, nous ne choisissons pas nos sympathies ou nos attirances, celles-ci s’imposent à nous en vertu d’une nécessité inhérente à notre vie psychique. Si nous souhaitons trouver les causes de nos sympathies, nous devrons obligatoirement nous tourner vers le passé. Il résulte nécessairement, d’après tout notre passé, que nous aurons de la sympathie pour telle chose et non pour telle autre.

Si c’était ça l’amour, cela voudrait dire qu’il serait conditionné par le passé de tout un chacun. Il ne serait donc pas choisi ni voulu, mais subit.

D’ailleurs, il en va de même pour toutes nos antipathies et répulsions. Elles aussi sont un produit du passé ; elles sont un donné qui s’impose à nous et face auquel nous ne pouvons tout d’abord rien.

Sympathies et antipathies constituent la trame même de notre vie de sentiment.

L’observateur attentif remarquera d’ailleurs qu’il est impossible d’avoir tout le temps de la sympathie pour un être cher. Même l’être le plus important au monde peut de temps à autre générer en nous de l’antipathie par ses comportements ou habitudes.

Ainsi, si l’amour est égal à la sympathie que nous éprouvons en notre âme, nous avons un sérieux problème : nous aimerons notre prochain à condition que son attitude corresponde à ce pour quoi nous éprouvons naturellement de l’inclination, et nous cesserons de l’aimer chaque fois que ça ne sera plus le cas. L’amour que nous dirons alors éprouver sera déterminé par les circonstances de la vie. Il sera totalement réactif.

Si l’amour est égal à notre sympathie, nous pourrons alors écrire contre Victor Hugo que « Aimer, c’est réagir ».

En règle générale, nous vivons mal cet état naturel de la vie intérieure qui, dans son essence même, alterne entre des sentiments positifs et agréables et d’autres dits « négatifs », que nous voudrions ne pas éprouver.

Nous autres humains aimons nous sentir en sympathie, mais nous répugnons à vivre l’antipathie. Dès qu’un sentiment négatif se profile à l’égard d’une personne ou d’une situation, nous éviterons si possible de le ressentir par diverses réactions. Celles-ci pourront être très différentes selon les personnes mais auront toutes pour objet de supprimer le vécu de quelque chose qui nous déplaît. Nous tenterons, par ces réactions, de sauver la sympathie qui par nature ne peut pourtant pas demeurer éternellement. Encore une fois, pour continuer d’aimer, il nous faudra réagir.

Je suis professeur. Les sympathies et antipathies, je connais bien.

Certains élèves me sont naturellement sympathiques, d’autres franchement moins. En tant qu’enseignants, lorsqu’un élève nous cause des difficultés, de telle sorte que nous éprouvons, ce qui est bien normal, de l’antipathie pour lui, nous tentons de la faire taire au plus vite. Les moyens les plus usités sont la colère, la menace et la punition. Ces moyens, en agissant sur l’élève, tendront à empêcher, chez lui, la manifestation de ce qui nous pose problème.

Il n’aura échappé à personne que ces moyens ne sont que des réactions visant, non à faire grandir l’élève dont nous avons à nous occuper, mais à nous préserver nous-mêmes de la situation négative qui ne nous convient pas. C’est d’ailleurs le propre d’une réaction que d’être au service de celui qui la commet. Le plus vite les choses seront rentrées dans l’ordre, et le mieux ce sera.

Et si nous tentions une autre voie ?

Si tout d’abord, au lieu de réagir contre quelque chose que nous éprouvons au-dedans, nous nous tenions simplement là, en face d’un élève ou de toute autre personne, en considérant tout ensemble ce que nous appelons ses bons et ses mauvais côtés ? Faire cela ne signifierait rien d’autre qu’unir en notre âme sympathie et antipathie.


Comment fait-on ça ? Un article pour aller plus loin.

Si nous tentions l’expérience, il se pourrait bien que quelque chose de surprenant se produise. Ne luttant plus contre l’autre car il nous pose problème, nous le verrions finalement tel qu’il est. Nous pourrions nous lier à lui, au-delà des sympathies et antipathies que nous éprouvons naturellement. L’instance qui permet de se tenir dans cette expérience est la même que celle qui s’affranchit de tous les déterminismes. Elle n’est pas conditionnée par le passé, elle est libre.

Et dans cette liberté, elle éprouve la véritable attention pour ce qui est, le véritable intérêt, ou si vous préférez, le véritable Amour. Ce n’est qu’à partir de ce vécu qu’elle pourra cesser de réagir pour se sauver elle-même. Ses paroles et ses actes prendront une autre dimension, ils se mettront entièrement au service de l’autre.

Alors elle pourra proclamer, avec Victor Hugo que oui, Aimer, c’est agir.

Un article de Romain Wargnier

BLOG – DERNIERS ARTICLES MIS EN LIGNE

SIMONE WEIL : “QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE !”

SIMONE WEIL : “QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE !”

 

« Ne jamais penser à une chose ou à un être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux sans songer que peut-être cette chose est détruite ou que cet être est mort.

Que cette pensée ne dissolve pas le sentiment de la réalité, mais le rende plus intense.

Chaque fois qu’on dit : “Que ta volonté soit faite“, se représenter dans leur ensemble tous les malheurs possibles. »

 

Simone Weil[1], La Pesanteur et la Grâce, chapitre 4 – Détachement, Librairie Plon, 1947

***

Simone Weil nous invite ici à un exercice.  Ne jamais penser à une chose ou à un être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux sans songer que peut-être cette chose est détruite ou que cet être est mort. Cet exercice, je le pratique depuis plusieurs années et j’aimerais partager avec vous quelques pensées à ce sujet.

***

Comme nous allons le voir, Simone Weil nous offre ici un exercice de confiance, laquelle confiance est facilement confondue avec l’espoir.

IL Y A UNE DIFFÉRENCE FONDAMENTALE ENTRE L’ESPOIR ET LA CONFIANCE :

L’espoir attend un mieux. L’espoir est une projection vers un événement que l’on juge positif, selon le système de valeur par lequel on classe les bons et les mauvais évènements. L’espoir est une forme de fatalisme, puisqu’on attend quelque chose de déterminé sans pouvoir présider complètement à sa survenue.

La confiance, elle, se vit au présent.

Pour aller plus loin : En suivant ce lien, vous trouverez l’article : l’espoir fait vivre ? Vraiment ?

De même,

IL Y A UNE DIFFÉRENCE FONDAMENTALE ENTRE LE FATALISME ET LA CONFIANCE :

Le fatalisme est l’attente passive de quelque chose en particulier. Par exemple j’attends le malheur, tout en le craignant, et sais qu’il surviendra à un moment ou un autre. Je suis comme la mère de Napoléon qui s’exclamait en assistant à l’ascension vertigineuse de son fils : Pourvu que ça dure !

 

La confiance est une non-attente active : j’attends activement, mais rien en particulier. Je suis disponible pour accueillir tous les possibles, même ce qui ne me plait pas du tout. La confiance est une activité d’ouverture à ce qui se présente à tout instant, même le pire. Par exemple, il devient possible d’envisager que l’être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux soit mort.

Quand on est dans la disposition d’accueillir tous les possibles, il n’y a plus de bien ou de mal. Le système de valeur par lequel on classe les bons et les mauvais évènements selon qu’ils semblent nous convenir ou non, n’a plus lieu d’être. Tout ce qui arrive est comme cela doit arriver et l’on peut alors dire Que ta volonté soit faite.

Cela demande une grande activité intérieure, une disponibilité absolue aux imprévus.

Ainsi, l’exercice de Simone Weil est un exercice de confiance.

Pour aller plus loin : Vous trouverez, en suivant ce lien, un article traitant de ce sujet, intitulé Chance ou malchance.

***

S’EXERCER À ACCUEILLIR TOUS LES POSSIBLES

S’exercer à accueillir tous les possibles nécessite, selon ce que dit Simone Weil, que nous nous représentions en plus de toutes les attentes, tous les espoirs que l’on peut avoir, tous les malheurs possibles.

Ne jamais penser à une chose ou à un être qu’on aime et qu’on n’a pas sous les yeux sans songer que peut-être cette chose est détruite ou que cet être est mort.

En réalité, il ne s’agit pas de peindre la muraille en noir, mais de tenir le pire avec le meilleur, et en même temps. Il ne s’agit pas de se persuader du pire pour y être préparé, mais de se tenir dans un intervalle qui permet d’affermir l’activité intérieure disponible pour tous les possibles. C’est l’intervalle entre les deux qui affermit la confiance.

 

En pratique, il est possible de procéder ainsi :

Plongez dans la sensation que cela fait de se dire : « L’être que j’aime est présent dans le monde ».

Toutes sortes de sentiments peuvent survenir. Il est important, pendant l’exercice, de ne pas réfléchir au sujet de ces sentiments, mais de les vivre : ressentir comment cela fait quand on se dit « L’être que j’aime est présent ». Peut-être même à quel endroit dans mon corps, puis-je ressentir ce que cela me fait de me le dire.

Ensuite, ressentez ce que cela fait quand vous vous dites : « L’être que j’aime est absent de ce monde ». Voyez comment cela fait. Là aussi toutes sortes de sentiments peuvent survenir. Là aussi, il est important de ne pas essayer de les analyser. Juste ressentir comment cela fait quand on se dit cela. À quel endroit dans mon corps, puis-je ressentir ce que cela me fait de me dire : « L’être que j’aime est absent de ce monde».

Enfin, pour sortir de la dualité, souvenez-vous des deux expériences en même temps. Laissez ces deux expériences résonner en vous en même temps. La difficulté est de ne pas balancer entre les deux. Essayez de simplement les contempler ensemble, comme si ces deux expériences avaient laissé un écho en vous.

Comme tout exercice, celui-ci est à répéter chaque jour.

Au bout d’un temps, vous remarquerez que vous vous affermissez dans cet intervalle et que cet affermissement est paisible. Et cette paix est faite de la confiance que les choses sont en ordre comme elle sont.

Je ne vous demande pas de me croire, mais vous propose d’essayer de votre côté.

Lancez-vous et revenez raconter, dans les commentaires, les expériences que vous aurez faites. Les difficultés également. Cela aidera les autres et enrichira ce témoignage. Et si cet article vous a plu, partagez-le avec vos amis !

[1] Née à Paris, Simone Weil étudie au lycée Henri IV avec le philosophe Alain. Suivant le modèle de son frère, brillant mathématicien, elle entre à l’École normale supérieure et passe son agrégation de philosophie en 1931. Elle enseigne ensuite au Puy, à Roanne et à Saint-Etienne, où elle se rapproche de la classe ouvrière. Elle écrit ses premiers essais en confrontant sa conception du marxisme avec la réalité du travail qu’elle expérimente ensuite dans les usines Alsthom et Renault. Toujours en quête d’absolu, Simone Weil rejoint le Front républicain espagnol en 1936 et connaît sa première révélation mystique à l’abbaye de Solesmes, deux ans plus tard. Dès lors, elle veut comprendre la volonté de Dieu et l’articuler intellectuellement avec ses propres expériences religieuses. Elle donne dans ‘Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu’ une interprétation mystique de la religion chrétienne, pleine de son désir de sacrifice. En 1942, forcée de se réfugier aux États-Unis, Simone Weil refuse de quitter ses compatriotes et revient aider les Forces françaises libres en Angleterre. Atteinte de tuberculose, elle s’éteint à 34 ans dans un sanatorium anglais. http://evene.lefigaro.fr/celebre/biographie/simone-weil-469.php

NE FAISONS PAS DE LA SANTÉ, UNE VALEUR !

NE FAISONS PAS DE LA SANTÉ, UNE VALEUR !

 

FACEBOOK ET LINKEDIN NE VOUS MONTRENT PAS TOUTES LES PUBLICATIONS SALUTO.

VOUS POUVEZ VOUS INSCRIRE DIRECTEMENT EN BAS DE PAGE POUR ÊTRE PRÉVENUS SANS FAUTE.

https://pixabay.com/fr/users/zhugher-15594727/

Résumé : Nous avons fait de la santé une valeur à défendre. Cela paraît louable. Pourtant, ce faisant, c’est l’humain que nous perdons de vue.

Avril 2020 – Nous voici collectivement inquiets d’une même inquiétude. Un virus a cristallisé les peurs les plus élémentaires et quatre milliards d’humains se terrent. Tous aux abris ! comme pendant un bombardement.

J’aurais bien quelques pensées à formuler aux sujets des mesures qui ont été prises, mais d’autres l’ont déjà fait avec plus de compétences sur le sujet (par exemple l’excellente interview de Jean-Dominique Michel. Ce Genevois est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de santé publique. Il a travaillé nuit et jour ces dernières semaines pour comprendre ce qui nous arrive).

De mon côté, j’aimerais m’attarder sur cette distanciation imposée. J’aimerais la considérer au même titre que n’importe quel symptôme lors d’une consultation médicale et découvrir ce qui se cache derrière. Comment sinon contribuer à remettre en équilibre ce qui ne l’est plus ?

 

 

CETTE DISTANCIATION, QUE L’ON QUALIFIE DE « SOCIALE » …

 

(À vrai dire, il vaudrait mieux la qualifier de « physique » que de « sociale ». Mais l’adjectif a son importance dans le tableau, alors gardons-le.)

Cette distanciation, que l’on qualifie de sociale est motivée par la volonté d’éviter des contaminations supplémentaires.

Elle est donc motivée par la peur qu’il y aurait plus de contaminations si elle n’était pas appliquée. Il y aurait plus de gens atteints et parmi ces personnes, des personnes fragiles qui pourraient mourir.

En somme, c’est la peur de la mort qui provoque ce repli. Que ce soit la mort de l’autre ou la nôtre n’a pas d’importance ici : la peur de la mort est au centre de l’aventure collective que nous vivons.

Quatre milliards d’individus sont tenus, pour conjurer la mort, de se replier dans la zone sécurisée de leur domicile.

De ce fait, il y a désormais un intérieur sécure et un extérieur dangereux. Il y a un petit horizon lumineux et une périphérie obscure. La santé est préservée dedans et mise en danger dehors. Elle est le bien qu’il s’agit de protéger. C’est pour elle que l’on se terre. Elle est devenue une valeur à protéger !

Ce n’est plus une personne en particulier que l’on protège, mais la santé, dans toute son abstraction…

https://pixabay.com/fr/users/geralt-9301/

NOUS AVONS FAIT DE LA SANTÉ, UNE VALEUR.

Le mot valeur vient du latin « valor », dérivé de « valere » qui signifie « être fort, puissant, vigoureux ». Une valeur se doit d’être forte.

Comme elle se doit d’être forte, une valeur désigne une quantité : ce qui a de la valeur à nos yeux, peut en avoir plus ou moins et n’en aura pas aux yeux d’un autre groupe de personnes qui ne partage pas la même valeur.

Le projet collectif d’une protection de la santé ne va donc pas sans avoir de la santé une idée quantitative dont le point zéro serait la mort. Cela va dans le sens de notre économie comptable qui estime les cas en fonction de ce qu’ils coûtent et manipule des critères qualités qui n’ont rien de qualitatifs mais sont des appréciations quantitatives de données statistiques.

En faisant de la santé une valeur, l’humain est devenu une donnée que l’on comptabilise. L’épidémie s’apprécie en termes de nombre de personnes infectées et de nombre de morts… Nous en avons chaque jour l’exposé dans les médias[1].

Selon une telle conception, personne ne peut être pleinement en santé. Il n’y a pas d’absolu quand on pense d’une façon quantitative. L’infini jamais ne peut être atteint. Il n’y a que du relatif. Quand nous faisons de la santé une valeur à protéger de la mort, nous la rendons relative, et comme telle, en danger à tout moment, devant être protégée par des mesures préventives, comme par des vaccins, par exemple.

C’est pourquoi, dans notre système de valeur, auquel nous avons inclus la santé, chaque personne est un malade potentiel.

Mieux encore, plagiant Jules Romain dans le Docteur Knock, chaque personne est un malade qui s’ignore. Ainsi, chacun d’entre nous est pour le système de santé, c’est-à-dire pour ceux qui font de la santé une valeur, l’objet d’un intérêt. Nous permettons de dégager une certaine quantité de bénéfice si possible supérieure à la quantité des dépenses.

En faisant de la santé une valeur à protéger de la mort, chacun devient un aspect quantitatif de l’équation.

https://pixabay.com/fr/users/stevepb-282134/

Cela comporte également un revers : chacun peut devenir une quantité plus ou moins négligeable.

Ne nous étonnons pas que certaines personnes puissent se demander à partir de quel âge il n’est plus bon de prodiguer des soins médicaux. Quand les soins médicaux sont appréciés non selon la qualité de la relation mais selon la quantité des interventions plus ou moins coûteuses mises en œuvre, c’est logique d’avoir ces pensées.

C’est tout aussi logique de se dire que les personnes qui pourraient naître déjà malades du fait d’un trouble génétique, sont moins dignes de vivre que d’autres. Alors pourquoi ne pas procéder à des avortements dits thérapeutiques ? Thérapeutique du point de vue de la valeur-santé que l’on accorde à l’enfant à naître.

De plus, si la santé est une valeur à protéger, la valeur de chacun d’entre nous s’amoindrit avec le temps qui nous approche de la mort. Alors pourquoi dépenser tant pour les vieux ?

Ces questions, que j’ai entendues formulées lors de mes études dans les années 80, sont légitimes lorsque l’on fait de la santé une valeur à défendre de la mort. Et la mort ne peut être pour le médecin que le témoignage de son échec[2]. D’où l’euthanasie : à quoi bon un combat perdu d’avance ?

ON NOUS FAIT COMPRENDRE QUE NOUS DEVONS SAUVER LE PLUS POSSIBLE DE VIES

On nous fait comprendre, en cette période d’épidémie, que nous devons sauver le plus possible de vies et nous terrer pour protéger les plus vulnérables (C’est-à-dire ceux qui sont, du fait de leur maladie ou de leur âge, déjà proches de la mort). Ne pas perdre ce combat… Mais contre quoi luttons-nous réellement ? Que veut dire sauver le plus de vies possibles ? Les sauver de quoi ?

Les sauver du virus ?

Évidemment ! Quelle question ! Le virus est un danger pour les personnes les plus fragiles. Certes, mais autorisons-nous à nous demander un instant si nous sommes réellement en guerre contre un virus, comme l’affirme le président français. Les applaudissements vespéraux offerts aux équipes hospitalières pour les soutenir, sont-ils des applaudissements de supporters dans un combat mené contre un virus ? Si tel est le cas, nous sommes mal partis, car il n’est pas possible de faire la guerre à autre chose qu’à une organisation humaine, comme un État par exemple. Un virus n’est pas un ennemi que l’on puisse faire capituler.

Déclarer la guerre à un virus, c’est déjà accepter qu’elle n’aura pas de fin et que les mesures que l’on prend pour lutter contre lui, pourraient elles aussi ne pas avoir de fin[3].  Est-ce cela que nous voulons ?

Les sauver de la mort ?

D’accord ! Sauvez les gens du virus, c’est vouloir les sauver de la mort. Mais si nous prenons cette réponse au sérieux, cela signifie que nous nous sommes mis en tête de lutter contre la mort elle-même ! Rien que ça ! Un combat perdu d’avance, lui aussi. Monsieur André Comte-Sponville nous rappelait pourtant récemment que 100% d’entre nous allons mourir, et que d’ailleurs très rares sont ceux qui sortirons de cette existence avec le coronavirus.[4]

Et pourtant, je ne suis pas fataliste ! J’écris ces lignes tout en ayant dans chacune de mes fibres la volonté de soigner. Je suis médecin. Si j’écris ces lignes, c’est parce que notre peur collective de la mort, nous fait prendre des mesures (confinement soit disant social, car ayant pour objectif une protection des plus vulnérables) qui vont faire plus de morts que l’épidémie elle-même. (Écoutez la vidéo proposée en début d’article). C’est comme lors d’un dérapage en voiture sur la glace: on dérape à gauche, on contrebraque à droite et on part encore plus dans le décor.

Mais poursuivons…

https://pixabay.com/fr/users/queven-1980457/

LA VALEUR DES CHOSES

La valeur des choses, comme la valeur que nous conférons à la santé, mais aussi, plus simplement, celle d’un bon repas partagé, d’une tradition, d’un être cher, ou même d’un compte en banque… font que certains instants de l’existence, voire l’existence entière, méritent d’être vécus. D’autres ont, par voie de conséquence, moins de mérite.

La valeur est indissociable de la notion de mérite.

On mérite d’une valeur, sinon, ceux qui la partagent avec nous, nous sanctionneront. La valeur des choses nous donne des devoirs vis-à-vis de ces choses. Nous nous devons d’être dignes de cette valeur. Il y a culpabilisation de ceux qui ne la respectent pas.

On peut même être banni, du fait d’une valeur, banni du cercle lumineux que cette valeur dispense sur le groupe qui la partage. On se retrouve dans l’ombre. Il y a par exemple ceux qui ne méritent pas de la valeur-santé : ils sont trop souvent malades et coûtent trop chers : ils sont bannis de la caisse d’assurance maladie.

Or si les valeurs nous sont essentielles, c’est parce qu’elles donnent à la vie, une orientation, un référentiel, un sens.

 

Autrement dit, c’est parce que notre vie n’a pas de sens en soi, que nous avons besoin de valeurs à protéger.

C’est parce que la vie nous fait peur, que ces valeurs nous rassurent. Et ce qui fait peur dans la vie, c’est, en définitive, la mort. L’épidémie de coronavirus, ou plutôt la façon dont les gouvernements ont réagi à cette épidémie, est symptomatique de notre peur de la vie.

La mort étant ce qui fait peur dans la vie, nous voulons l’évincer de la vie. Nous faisons de la mort une ennemie de la vie, alors qu’elle en fait partie.

Mon propos n’est pas de dire qu’il faille accepter la mort avec fatalisme : le fatalisme est une passivité qui attend quelque chose de précis. Or, il ne s’agit pas d’attendre passivement la mort et ne rien faire pour les vivants. Il s’agit au contraire de soigner cette activité intérieure disponible à accueillir toutes les possibilités. Être prêt à accueillir par exemple ce qui ne rentre pas dans notre système de valeur, s’ouvrir à ceux qui pensent autrement, qui font autrement…

Accueillir l’autre dans ce qu’il a d’unique et le moment qui se présente dans ce qu’il a d’unique. Le moment d’un décès est tout aussi plein de l’être qui meurt que celui de sa naissance. Chacun d’entre nous est plus que la liste quantifiable des connaissances acquises, des gènes hérités et des taux sanguins de ses hormones…

Faire de la santé une valeur, c’est réduire l’humain à une machine, quantifiable, comme toute mécanique.

https://pixabay.com/fr/users/qimono-1962238/

La santé n’a pas vertu à être une valeur.

Elle est un don qui nous est fait avec la vie que l’on accueille pleinement, c’est-à-dire avec la mort à laquelle on s’ouvre tout en voulant vivre. Elle est à l’équilibre de cette équation impossible du point de vue des quantités : dire oui à la vie et à possibilité de la mort avec la même intensité.

À partir de cet endroit, il est possible d’agir pour ceux qui sont malades tout autrement, et de prendre des mesures sanitaires non angoissées. Ces mesures qui ne seraient pas passées par un confinement de masse, ne sont pas intuitives lorsque l’on panique (exactement comme il n’est pas intuitif de braquer à gauche lorsque la voiture dérape sur la gauche, pour essayer de remettre les roues dans l’axe.) Confiner tout le monde, paradoxalement, pourrait bien conduire à plus de morts. (voyez la vidéo mentionnée ci-dessus).

En repoussant la possibilité de la mort, on se prépare de la rencontrer avec plus de force.

https://pixabay.com/fr/users/publicdomainpictures-14/

 Sur un plan, il y a la santé biologique. On s’en occupe avec professionnalisme dans les urgences des hôpitaux. C’est l’aspect de la santé, dont on peut faire une valeur, mais qui passe à côté de l’humain, quand on ne s’en tient qu’à elle. L’humain est réduit à une mécanique quantifiable, manipulable, gérable, comme on gère des boites de conserves dans les grands magasins.

Sur un autre plan, il y a aussi une santé propre à notre condition humaine : c’est celle que l’on découvre, quelle que soit notre santé biologique, lorsque l’on s’approche de l’essentiel, c’est-à-dire de la vie dans tout ce qu’elle a de possibles. Ainsi, on peut être en santé même pendant une fièvre de coronavirus. On peut être en santé sur son lit de mort. On peut être en santé tout en ayant 3 chromosomes 21 dans chacune des cellules d’un organisme.

Les médecins, les thérapeutes, ont pour vocation d’accompagner dans les épreuves, cet éveil à l’essentiel. Ils n’ont fondamentalement pas pour vocation de supprimer les épreuves, mais de permettre à ceux qui les rencontrent, de ne pas rester bloqués par elles. En voulant supprimer les épreuves, on finira par supprimer celui qui fait chemin (cf. plus haut).

Ainsi, nous pouvons tous œuvrer pour notre santé en apprenant déjà à accueillir la possibilité de la mort au cœur même de la gratitude infinie d’être vivants.

 

À ce sujet un article proposant une façon de s’y prendre :

L’épidémie, la peur et Saint-Louis

Et tout ce qui précède me mène à cette brève conclusion : si vous écoutez l’interview de Jean-Dominique Michel proposée au début de cet article, vous concevrez qu’un rapport autre à la santé, à la vie, à la mort, pourrait, lors de prochaines épidémies, nous permettre d’autres mesures qu’un retrait dans un confinement anxieux et mortifère. Il y aurait probablement bien moins de morts à déplorer.

***

[1] NDL : nous sommes en avril 2020 pendant l’épidémie de coronavirus.

[2] C’est là qu’apparaissent les notions d’acharnement thérapeutique et d’euthanasie. Lors d’un acharnement, on refuse l’idée même que la mort puisse advenir. Lors d’une euthanasie, on se rend, le combat étant perdu.

Le problème est que tant l’acharnement que l’euthanasie ne se définissent qu’en fonction de l’appréciation du combat que l’on mène contre la mort. Quand on confère une valeur à la santé, on apprécie les patients en fonction de cette valeur : ils en sont plus ou moins dignes selon l’âge, par exemple. Il risque d’y avoir plus d’euthanasie de vieux et d’acharnement sur les jeunes.

[3] Après l’effondrement des tours du 11 septembre 2001, le président américain avait déclaré la guerre au terrorisme. Cette déclaration de guerre est équivalente à celle qui a été déclarée au virus : le terrorisme n’est pas un État que l’on puisse soumettre. Déclarer la guerre au terrorisme ne peut se solder par aucune victoire et permet de mettre en place des mesures qui ne seront plus abrogées.

[4] Quantitativement, le coronavirus ne représente, en regard de toutes les autres causes possibles de décès, que très peu de choses : environ 0.6 % des décès mondiaux sur la même période…

UNE CHOSE ESSENTIELLE POUR REPRENDRE SA VIE EN MAIN

UNE CHOSE ESSENTIELLE POUR REPRENDRE SA VIE EN MAIN

https://pixabay.com/fr/users/aamiraimer-2502350/

Comment reprendre sa vie en main ? Cette question, je l’entends fréquemment à mon cabinet. Elle arrive dans un sursaut qui marque l’amorce d’un éveil. Face à un destin incompréhensible, elle est comme un appel à l’aide après avoir constaté que quelque chose nous avait échappé. Ceux qui la formulent sont à la recherche d’un moyen pour réveiller complètement ce qui doit l’être, et qui soit évidemment efficace, tout comme peut l’être un somnifère pour s’endormir.

La réponse à cette question, si elle se trouvait, serait assurément l’occasion d’une bonne résolution, comme au jour de l’an, quand l’on se promet que tout pourrait changer si l’on faisait ceci ou cela (mais se tient-on aux bonnes résolutions ?)

Cependant la réponse ne se trouve pas. Quand on demande à Google : Comment reprendre sa vie en main ? on découvre une impressionnante liste de sites, chacun y allant de ses conseils et apportant sa contribution. Vu le nombre de gens qui cherchent et le nombre de sites qui traitent de la question, force est de convenir que l’on cherche toujours ! La réponse reste un mystère.

Dans ces conditions, je ne prétends pas apporter la réponse que personne n’aurait trouvée, celle qui mettrait tout le monde d’accord et qui pourrait se transmettre facilement au point que plus personne n’aurait à se demander : Comment reprendre sa vie en main ?

***

En revanche, je me demande s’il se serait possible que la question soit mal posée.

Peut-être que cette question ne correspond pas à la réponse qui demande d’être découverte.

J’ai l’impression que les réponses attendent dans l’ombre qu’on les nomme avec des questions appropriées. Mais si la question n’est pas la bonne, rien ne peut venir.

Alors se pourrait-il que la formulation de la question soit la raison pour laquelle aucune réponse satisfaisante semble n’avoir été formulée ?

Voyons plutôt :

VOULOIR REPRENDRE SA VIE EN MAIN SUPPOSE QUE LA VIE NOUS AIT ÉCHAPPÉ.

Vouloir reprendre sa vie en main suppose que la vie nous ait échappé. Cela suppose qu’elle mène sa vie, sans nous. Un peu comme un animal domestique retourné à la vie sauvage. Tel un chat haret que l’on ne peut plus facilement appâter.

 

https://pixabay.com/fr/users/wenphotos-1798295/

La vie nous a échappé et ne se comporte plus comme nous aimerions.

N’est-ce pas troublant de réaliser que dans la question : Comment reprendre sa vie en main ? il y a une inquiétude de domestication ? C’est comme si on voulait imposer à la vie un comportement différent, plus approprié à nos attentes. Elle semble être devenue indocile et ne nous va pas comme ça. On s’installe dans un rapport de force, celui qui voudrait soumettre la vie devenue indocile.

SI L’ON VEUT REPRENDRE SA VIE EN MAIN, C’EST QUE L’ON EST EN LUTTE AVEC ELLE.

Mais en se mettant en lutte avec elle, cela ne va pas être simple d’en faire une amie… Qui veut d’un compagnon de route qui lutte avec lui ?

Nous nous retrouvons devant un paradoxe : quand l’on veut reprendre sa vie en main, on lutte contre la vie et quand on lutte contre la vie, on ne peut pas la faire sienne.

Lutter contre la vie ? Nous le faisons dès qu’elle ne nous va pas comme elle est. Nous luttons la plupart du temps contre elle : dès que nous fuyons dans des plus ou moins bons rêves :

  • Quand je serai à la retraite j’aurai enfin le temps…
  • Quand j’aurai plus de volonté, je rangerai ma maison…
  • Un jour, je réaliserai ce projet qui me tient à cœur…
  • Je m’en veux tellement de ne pas avoir fait ça quand j’étais encore jeune…
  • Si j’avais su, je ne serais pas allé à cette réunion…

LA VIE, C’EST MAINTENANT QU’ELLE SE VIT.

La vie, c’est maintenant qu’elle se vit. Elle ne nous échappe pas, c’est nous qui nous échappons vers le futur dans des rêves, des projections. Vers le passé dans des regrets, des nostalgies.

Nous sommes comme des voyageurs du temps, des voyageurs imprudents qui veulent changer le cours des choses en allant dans le passé et en se disant : si j’avais su, si j’avais pu… Mais les nostalgies signifient que nous luttons contre ce qui est et que nous nous échappons hors de la vie. Pareil pour les rêves dans lesquels nous nous projetons, tout en oubliant que c’est dans le pas que l’on pose maintenant que les plus grands projets sont en train de se réaliser.

Bref… Si la vie est dans le maintenant, comment s’éveiller au maintenant de la vie ? Ce serait la question à se poser. Comment s’éveiller à maintenant…

COMMENT S’ÉVEILLER À MAINTENANT ?

Le « maintenant » est entre le futur (qu’on le redoute ou qu’on le convoite) et le passé (que l’on regrette négativement ou positivement).

Cela semble évident, n’empêche que cela va mieux en le disant, car habituellement, cet entre-deux, nous le fuyons comme la peste. Nous jouons à saute-mouton avec le maintenant. Nous cherchons les raisons pour lesquels nous vivons tel ou tel problèmes, regrettons de ne pas avoir agi autrement et, aussitôt, imaginons les conséquences.

Mais à quel moment sommes-nous véritablement entre le passé et le futur, entre les deux, sans basculer d’un côté ou de l’autre ?

IL Y A LÀ MATIÈRE À UN EXERCICE D’ÉVEIL.

Suite à ce qui vient d’être dit, si on se demande comment reprendre sa vie en main, on peut commencer par cesser de chercher les moyens de le faire et s’exercer à être présent dans la vie. S’éveiller à elle.

 

Ce que je vais vous proposer n’est franchement pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est de se tenir à le faire régulièrement. Comme tout exercice, en somme ! Il ne s’agit pas d’une recette qui ouvre les portes d’un mieux en quelques fois, mais d’une hygiène intérieure à faire sienne sur la durée.

 

https://pixabay.com/fr/users/terimakasih0-624267/

L’EXERCICE SE DÉROULE EN TROIS TEMPS : passé – futur – maintenant

–       Dans un premier temps,

consacrons-nous au passé : la situation actuelle que nous ne voulons plus, nous pèse depuis le passé. Si cela nous pèse, c’est parce que cela dure depuis un certain temps et que nous ne voulons plus de cette situation. La situation actuelle est comme un passé qui perdure. C’est comme un mauvais rêve dont on voudrait s’éveiller. C’est un cauchemar dont on voudrait s’échapper. Alors prenons le temps pour bien sentir comment cela fait quand on se dit, cette situation est comme ça. Je suis dans cette situation. Ce cauchemar est ma réalité.

–       Dans un deuxième temps,

il s’agit de se mettre en lien avec l’autre côté : le futur que l’on rêve, ce que l’on aimerait. Peu importe quel aspect du futur on choisit. Ce qui importe c’est de choisir quelque chose. Il sera possible demain de choisir autre chose. Simplement choisir quelque chose que l’on souhaite dans le futur et rester avec ça pendant un moment. C’est comme mettre en face du passé qui pèse, un autre rêve. Quand je me dis que je voudrais reprendre ma vie en main, je m’imagine quoi ?

Restez avec cette représentation. Représentez-vous pleinement ce que vous aimeriez, le temps de bien sentir comment cela fait de se dire, cela existe. Comment est-ce que je me sens quand je me dis : ce que je me représente là, est la réalité. Toutes sortes de sentiments viennent. Peut-être un soulagement, une joie.

Ainsi, nous avons fait deux expériences. Ce sont deux rêves, l’un pesant venant du passé et l’autre agréable venant du futur. Ce sont deux expériences qui n’ont rien à faire avec la réalité, rien à faire avec maintenant : l’un est un futur que l’on rêve, l’autre un passé qui nous pèse.

–       Dans un troisième temps,

ayant rêvé le futur et ressenti comme le passé pèse, je vous propose de très activement laisser résonner les deux expériences ensemble. Le mental va nous crier que cela n’est pas possible. Il n’est pas possible de vivre les deux en même temps. Cependant, il est possible de laisser ces deux rêves résonner ensemble, tout comme on peut se remémorer le goût d’une salade de thon prise en entrée en même temps que le goût du chocolat qui vient au désert ! Essayez, c’est possible. C’est étrange, mais possible.

Alors, de la même manière, laisser ces deux expériences cohabiter, sans les opposer. Sans vous dire que l’une est mieux que l’autre. Juste les laisser résonner ensemble et vous tenir entre les deux, dans l’intervalle qu’elles forment.

Cet intervalle impossible du point de vue du mental, fait sortir du rêve… Dans cet intervalle on s’éveille à la réalité.

 

 

Avec le temps,

 

peut-être même dès la première fois, vous allez vivre quelque chose de d’abord ténu, mais suffisamment nouveau pour être perceptible : un apaisement. Un silence apaisé. Une présence forte, attentive, paisible. Les sens s’éveillent à ce qui vous entoure et vous êtes là, sans attente particulière et pourtant complètement actif dans cette non-attente. Cela est confiant et disponible. Engagé et déterminé, sans objectif. Tout semble possible dans cet instant. Et cet instant dépend de l’attention que l’on porte aux trois phases de cet exercice.

 

Voilà pour aujourd’hui. N’hésitez pas à revenir dans les commentaires, si quelque chose n’a pas été compris dans le déroulé de ce que je vous propose d’expérimenter.

 

À bientôt

 

GL

LES QUATRE ÉTAPES POUR S’IMMUNISER AUX FAKE NEWS

LES QUATRE ÉTAPES POUR S’IMMUNISER AUX FAKE NEWS

 https://pixabay.com/fr/users/memyselfaneye-331664/

LES FAKE NEWS, EN FRANÇAIS INFOX OU FAUSSES NOUVELLES, sont des informations mensongères délivrées dans le but de manipuler ou de tromper un public et d’obtenir un avantage (financier, idéologique, politique, etc.). Parfois, cet avantage est juste la satisfaction personnelle d’un buzz couronné de nombreux « j’aime » sur FB, Twitter ou LinkedIn…

À l’occasion de l’épidémie qui nous occupe actuellement (avril 2020) et de l’extraordinaire mesure de confinement qui a été décrétée dans bon nombre de pays, les nouvelles de toutes sortes vont évidement bon train. C’est à celui qui aura le scoop le plus retentissant. Les réseaux sociaux sont envahis d’articles et de vidéos exposant toutes sortes de théories, comme par exemple l’origine artificielle du virus, son activation via la 5G, les agissements en sous mains des grands argentiers de la planète, les mensonges chinois sur le nombre de morts, etc. D’autres nouvelles, plus réjouissantes, se mélangent aux précédentes, comme celles qui évoquent la réapparition des dauphins en baie de Venise ou la restauration de la couche d’ozone.

Ces informations sont-elles vraies ou fausses ? factuelles ou inventées à des fins de manipulation ? Comme elles s’adressent à nos espoirs ou à nos peurs et qu’elles confirment ce que nous pensons tout en confortant notre méfiance de l’autorité et de ses experts, elles ne nous laissent pas indifférents et se partagent sur internet d’une façon virale.

***

 

   

Il est très facile de se retrouver sous influence de fake news.

On sait que la moindre des choses, pour éviter cette propagation virale de fake news, est de vérifier ses sources, de Googler le nom du journaliste ayant écrit l’article, de faire une recherche pour trouver l’origine de l’image ou de la vidéo mise en avant. Cela devrait être enseigné aux élèves, si ce n’est pas déjà le cas.

En matière de viralité, vérifier ses sources, c’est comme se laver les mains et ne pas porter à la bouche ou aux yeux, ce que l’on a ramassé dehors.

Mais si les fake news sont virales, il est également important de renforcer l’immunité du lecteur.

En effet, un virus ne se propage que si l’immunité l’y autorise, ou plus exactement si elle ne s’oppose pas à ce qu’il nous envahisse.

Si l’on considère que notre immunité est l’empreinte biologique de notre présence dans le corps et de ses rapports avec le monde, renforcer l’immunité du lecteur consistera à l’aider à être présent à sa relation au monde.

Cela pourra être exercé, tout comme l’immunité s’éduque avec le temps. L’immunité, dite « naïve » au début de la vie, s’exerce au contact du monde. De même, de façon à ne pas rester vulnérables aux fake news, nous aurons à nous exercer à être présents. Et cela ne sera jamais gagné puisqu’être présent est une affaire qui est valable au présent, donc à recommencer toujours.

 

***

 

https://pixabay.com/fr/users/memyselfaneye-331664/

 

 

ÊTRE PRÉSENT…

Ce que cela signifie ? Dans le cadre de cet article, la réponse sera brève.

Mais à ce sujet vous pouvez lire : À quel point sommes-nous présents ?

Être présent, c’est, on s’en doute, être au présent… c’est-à-dire en lien avec le présent et non pas en opposition avec ce qu’il propose. Quand on se met en opposition avec ce qu’il propose, quand on voudrait que ce qui est soit autrement, on n’est déjà plus présent à ce qui est, mais projeté dans un ailleurs qui, nous le croyons, nous irait mieux. On repousse, voire on haït ce qui est ici et on se projette ailleurs, ce qui rend possible toutes les peurs, puisque les peurs résultent de projections. Bref. On se fait des films, pour le meilleur et pour le pire.

Ainsi, les fake news nous atteignent à travers ce que nous espérons et aimerions croire, à travers nos peurs et nos haines… J’oserais même dire qu’elles se nourrissent de nos espoirs, de nos peurs et de nos haines : elles les valident et se propagent ainsi…

***

S’EXERCER À ÊTRE PRÉSENT

S’exercer à être présent consistera donc à ne pas se mettre en lutte avec une partie du monde.

Cela peut sembler paradoxale, car en matière de Fake news on pourrait se dire qu’il faille au contraire exercer son esprit critique afin de repousser une partie des informations proposées. Mais si l’esprit critique requière l’analyse de faits pour formuler un jugement, un problème se pose :  il est possible de prouver que les chevaux existent, mais il n’est pas possible de prouver que les licornes n’existent pas. Il restera toujours un doute. Jusqu’à preuve du contraire.

Si l’on s’en tient à notre seul esprit critique ( comme ce qui requière l’analyse de faits pour formuler un jugement ),

  • repousser l’idée que les licornes existent, faute de preuve, et plus généralement repousser ce que l’on ne peut pas prouver, c’est peut-être fermer une porte à une nouvelle connaissance. Ce doute va ouvrir chez certains le besoin de rouvrir la porte coûte que coûte. C’est une faille dans laquelle les fake news s’immisceront.
  • À l’inverse, adhérer à l’existence des licornes, (et donc repousser la possibilité qu’elles n’existent pas) même sans preuves réelles, c’est basculer dans la croyance, qui est la nature même des fake news.

Quand on repousse la possibilité que les licornes existent du fait de l’absence de preuves, ou celle qu’elles n’existent pas, bien qu’il n’y ait aucune preuve, on fait le jeu de la fake news…

https://pixabay.com/fr/users/doreen_kinistino-2176825/

Alors, les licornes existent-t-elles ou non ?

Un esprit scientifique ne se met pas en lutte avec ces deux propositions : il se tient entre elles sans pour autant décréter que les licornes existent ou n’existent pas. (Là serait un véritable esprit critique). Il s’avoue ne pas savoir et garde les deux hypothèses comme possibles.

EXERCICE 1 :

Essayez de vous tenir entre ces deux affirmations. “Il est vrai que les licornes existent”, “Il est faux que les licornes existent”. Ne balancez pas. Restez là. Cet exercice ne vise pas à vous permettre de trouver une réponse à cette question triviale quant à l’existence des licornes. Il permet d’éprouver une stabilité intérieure qui à son tour permet de ne pas subir les mouvements de nos sympathies ou de nos antipathies à ce sujet.

En effet, notre rationalité est bien souvent à notre insu complètement subjective, guidée par nos sympathies et nos antipathies. Et c’est parce que nous trouvons peut-être sympathique l’idée que les licornes puissent exister, que nous sommes enclins à croire celui qui aura vu celui qui en aura vu une. De même, c’est parce que nous n’aimons pas les manières puériles des gens qui postent des images de licornes sur YouTube, que nous serons enclins à ne pas croire celui qui nous dira en avoir vu une.

Ici, un article développant ce sujet : « sortir de la pensée binaire »

Ainsi, quand vous regarderez prochainement une vidéo sur YouTube ou quand vous lirez un article, essayez de le faire non pas en cherchant la faille (l’esprit critique fonctionnant par la preuve), mais en gardant à l’esprit que ce que l’on vous raconte est simultanément absolument vrai et absolument faux.

Vous remarquerez que vous recevrez ces informations d’une façon plus claire sans pour autant être influencés par elles. S’il doit y avoir une faille, elle pourrait bien vous apparaitre plus facilement.

Cet exercice permet d’être stable intérieurement, ce qui est un premier facteur d’immunité aux fake news.

EXERCICE 2 :

Lorsque nous évaluons la vérité d’une information, nous avons tendance à nous baser sur ce que nous savons déjà. Une information nous paraitra d’autant vraie qu’elle nous paraît familière.

C’est pourquoi, plus une information sera répétée, plus les personnes qui y sont confrontées seront susceptibles d’y croire, car la répétition va rendre l’information toujours plus familière.

De même, lors d’une première lecture d’un article ou de la première écoute d’une vidéo, nous formons des liens entre les différents éléments de l’information. Nous les organisons selon ce qui nous est familier (selon ce que nous savons déjà). À chaque écoute de cette information ou d’une information comprenant les mêmes liens, ces derniers seront renforcés.

Cela nous conduit à l’exercice n°2 :

Lorsque vous écoutez une vidéo ou lorsque vous lisez un article, discernez attentivement les liens qui sont établis entre les pensées exposées. Ces liens de cause à effet devraient obtenir toute votre attention. Tout en écoutant le discours exposé dans la vidéo ou l’article, essayez d’être attentif à faire de ces liens de causalité, de simples corrélations, c’est-à-dire des juxtapositions n’ayant pas de rapport de causalité. Tout en écoutant attentivement les enchainements causaux exposés, essayez de garder toutes ces informations sans les ordonner dans un fil de causalité. Gardez-les en conscience simultanément plutôt que de les enchainer chronologiquement.

Par exemple, vous entendez : « en été, il est dangereux de manger des glaces au chocolat: en effet les graphiques le montrent : plus on mange de glace au chocolat, et plus il y a de noyades. » Vous entendez une causalité et vous êtes troublés de constater que le graphique émanant de la chambre du commerce montre une courbe des ventes superposable au graphique des décès par noyade.

Alors relevez la causalité qui vous est exposée, et sans la mettre en doute a priori, renoncez à suivre cette chronologie : gardez les deux informations côte à côte : en été on mange plus de glace. En été il y a plus de noyades.

Bon nombre de fake news se servent d’enchainements logiques pour tromper notre vigilance. Ou plus exactement, c’est parce que nous ne sommes pas présents, que nous sommes abusés.

Être présent, c’est pouvoir garder au présent toutes les données de l’information sans les classer a priori. Les garder ensemble et simultanément.

Cela donne du recul. Moins pris par une foule de données qui s’enchainent devant notre nez, on devient disponible pour entendre entre les données, ce qui est essentiel d’entendre ou de voir.

C’est un deuxième facteur d’immunité aux fake news.

https://pixabay.com/fr/users/pixel2013-2364555/

EXERCICE 3 :

Les enchainements logiques auxquels nous sommes exposés ont d’autant plus de crédibilité que leurs sources sont crédibles. Une fake news est rapidement perçue comme plus valide qu’elle ne l’est vraiment dès lors qu’une connexion se présente entre un objet controversé qui doit être légitimé et une source de légitimité.

– C’est un ami honnête qui me le partage, donc ça doit être pris au sérieux.

– C’est quelqu’un que je trouve sérieux qui le dit, donc ça doit être pris au sérieux.

– Une autorité que je respecte est référencée dans l’article, donc c’est vrai.

Les fake news étant de l’ordre de la croyance, elles fonctionnent grâce à des arguments d’autorité. La paresse cognitive (la non-présence) pousse à la crédulité : on préfère postuler qu’une information découlant d’une autorité est vraie plutôt que de vérifier par soi-même.

Or, les arguments d’autorité sont ceux qui font autorité, c’est-à-dire qui ont une valeur à nos yeux, ou qui soutiennent une valeur à laquelle nous accordons une importance personnelle.

Nous sommes identifiés à cette valeur, à ce sujet.

Par exemple, en matière de licorne, on peut avoir besoin de croire que le monde contient encore une part de magie. Cette valeur peut être pour nous ce qui rend la vie belle et sensée. Sans la possibilité de magie, notre vie nous apparaitrait grise et routinière. Imaginer que les licornes n’existent pas, serait intolérable…

Mais si cette possibilité est pour nous intolérable, alors nous devons convenir que nous ne sommes pas prêts à accueillir toutes les possibilités. Nous sommes en lutte avec toutes les possibilités et plus enclins à la croyance qu’à rencontrer la réalité : nous ne sommes pas présents, mais pris par un espoir ou une nostalgie et donc exposés au virus de la fake news.

Cela nous conduit à l’exercice n°3 :

Nous avons à offrir toute notre attention au sujet proprement dit et ne pas nous mettre en lutte avec toutes les possibilités. Tout en écoutant la vidéo ou en lisant l’article, exerçons-nous à nous dire que ce sujet important pour nous est pleinement présent dans le monde et tout à la fois, qu’il n’a aucune d’existence dans le monde. Autrement dit, on peut se représenter un moment le monde plein de cette chose, puis le monde sans cette chose, puis les deux simultanément sans balancer de l’un à l’autre.

Par exemple : La 5G est partout sur Terre. La 5G est nulle part sur Terre. Bien ressentir comment l’une et l’autre assertion se vivent. Puis simultanément, les deux ensembles, sans balancer de l’un à l’autre.

Il ne s’agit pas de choisir entre l’une des deux possibilités, mais de tenir les deux possibilités simultanément et à égale intensité.

Un article à ce sujet vous permettra de mieux comprendre et d’aller plus loin : avoir confiance, comment fait-on ?

Cet exercice permet de se dés-identifier de la valeur qui nous aveugle.

C’est un troisième facteur d’immunité aux fake news.

EXERCICE 4 :

Les sujets qui ont une valeur à nos yeux, nous aimerions les partager au plus grand nombre.

Les fake news sont la plupart du temps partagées dans un objectif positif : le partage d’informations jugées importantes, aux personnes de notre entourage. Mais il est également nourri par la satisfaction de partager quelque chose que les autres ne savent pas encore. On se gonfle à ce jeu. On se rend important. On s’improvise lanceur d’alerte alors que l’on ne fait que relayer une information obtenue sans effort, sans investigation personnelle. Et l’on participe à la propagation virale des fake news en diffusant des informations non vérifiées et inexactes.

Sommes-nous allés sur le terrain ? avons-nous fait une véritable recherche ? Avons-nous, avec ce sujet, de quoi publier en notre nom ? Non !

Face à ce sujet je me sens certes très puissant à pouvoir transmettre l’info, j’ai même l’illusion que je pourrais ainsi faire bouger des choses, mais je sais que je suis totalement impuissant à y changer quoi que ce soit moi-même. Je m’illusionne à l’idée que le fait de partager l’information à un grand nombre pourra changer la donne.

Cela nous amène au 4ème exercice :

Ressentez un instant cette puissance ( c’est à dire cette satisfaction à pouvoir faire quelque chose, comme par exemple de transmettre l’info) et ressentez votre impuissance à pouvoir changer vous-mêmes quoi que ce soit à cette situation. Les deux simultanément ensuite.

Restez dans cet écart, dans cet intervalle.

Cela pourrait bien vous libérer de l’illusion d’agir en partageant une information. Plutôt que de viser le plus grand nombre de vues, on peut se sentir saisi par un réel objectif dans le monde réel.

C’est un quatrième facteur d’immunité aux fake news.

En résumé, lorsque vous visionnerez la prochaine vidéo ou lorsque vous lirez le prochain article,

 

  • essayez d’écouter ce qui se dit comme étant absolument vrai et simultanément absolument faux, sans balancer de l’un à l’autre,
  • essayez d’écouter les enchainements logiques tout en gardant en conscience simultanément toutes les informations exposées, sans balancer de l’une à l’autre,
  • essayez de vous représenter simultanément le monde plein du sujet important à vos yeux et sans lui, sans balancer de l’un à l’autre,
  • essayez de ressentir simultanément votre puissance à partager et votre impuissance à changer quoi que ce soit au sujet, sans balancer de l’un à l’autre.

 

Et comme il s’agit d’exercices, peut-être aurez-vous envie de les pratiquer régulièrement et de revenir dire ici ce que vous aurez remarqué.

 

Voilà pour aujourd’hui.

Bien à vous

Guillaume Lemonde

CORONAVIRUS : RIEN NE SERA PLUS COMME AVANT

CORONAVIRUS : RIEN NE SERA PLUS COMME AVANT

photo: Corona iXimus / 105 photos

Rien ne sera plus comme avant !

Depuis le début de cette crise sanitaire (nous sommes en avril 2020), j’entends ça presque quotidiennement à mon cabinet.
Cette épidémie est un phénomène mondial. Nous sommes, comme rarement tous concernés. Cela ne peut pas rester sans conséquences, me confiait quelqu’un avant-hier matin. Il y aura un avant et un après. Une crise pareille, ça éveille les consciences, non ?

Il est vrai, qu’il y aura un avant et un après, comme il y a eu un avant et un après la crise de 2008 ; un avant et un après la deuxième guerre mondiale ; ou la première ; un avant et un après la grippe espagnole qui fit quelque 50 millions de morts (peut-être même 100 millions selon des réévaluation récentes). Mais est-ce que les consciences changent du fait des crises (qu’elles soient sanitaires, économiques, politiques…) ? Est-ce que la crise sanitaire actuelle et la grave crise économique (en préparation depuis plusieurs années) qui va suivre, vont nous permettre de nous éveiller à l’essentiel ? Cette question peut sembler désabusée. Elle ne l’est absolument pas, comme vous allez le voir…

Mais d’abord, à quoi devrions-nous nous éveiller ? À la fuite en avant, que nous suivons depuis des siècles et qui met en danger notre environnement ? À la bêtise de cette croyance en une croissance infinie, par nature impossible dans un monde aux ressources finies ?

Ce matin, une dame me faisait remarquer combien le ciel est beau. Il n’est plus strié d’avions. La pollution atmosphérique a décru et j’arrive enfin à respirer, me confiait-elle. Et dans la baie de Venise, les dauphins sont revenus ! Les gens vont remarquer que notre mode de vie est absurde, vous ne croyez pas ? Si les dauphins sont revenus, on ne voudra plus les laisser partir !

(en fait, il s’agit d’une fake news: les dauphins ne sont pas dans la baie de Venise …)

Beautytreff / 9 photos

Chère Madame, je ne sais pas !

Je ne sais pas ce qu’il adviendra des dauphins de la baie de Venise, mais ce que je sais, c’est que ce ne sont pas les épreuves que nous traversons qui sont à l’origine de changements. Les changements viennent dans les épreuves, mais pas de leur fait. Comprendre cela est essentiel, car il en va de notre rapport à l’épreuve, de notre façon de la traverser. Je vais essayer de m’expliquer.

Nous avons tendance à croire (quand je dis « nous » j’évoque une espèce de conscience collective ambiante, à laquelle je n’associe pas forcément le lecteur) que les épreuves sont des sortes de moment évolutif qui contiendraient de façon immanente les solutions pour les traverser.

Par exemple mon grand-père, en évoquant je ne sais quel laxisme de je ne sais plus quelle catégorie professionnelle, disait parfois : il faudrait une bonne guerre ! sous-entendant que cette guerre aurait cela de bon que les consciences s’éveilleraient à l’essentiel. Selon lui, avec une bonne guerre, les regards s’ouvriraient à quelque chose de plus grand qu’aux seuls bénéfices personnels ; les gens seraient engagés pour autre chose que leurs intérêts privés ; ils se donneraient à la collectivité et se dépasseraient. Bref, une bonne guerre, serait une guerre qui contiendrait du bon, une épreuve qui contiendrait ce qu’il faut pour aller mieux après. Une sorte de lavement, en somme, évacuant ce qui encombre ; un moment difficile à passer, mais somme toute libérateur.

Or, quel est la nature d’une épreuve ?

Est-elle en soit le remède ? Penser qu’une difficulté va nous éveiller, c’est penser que la difficulté est en soi le remède qui éveille. Est-ce le cas ?

Ne pourrait-on pas plutôt imaginer que lorsque nous traversons une épreuve, si nous sommes éprouvés, c’est parce qu’il nous manque une ressource qui permettrait, si elle était présente, de ne pas être éprouvé ? (Je sais, c’est une lapalissade…)

Dit autrement, une ressource nous manque, elle est encore absente, encore à venir, et c’est ce manque qui est à l’origine de l’épreuve.

Ainsi, l’épreuve n’est pas le remède. Elle est l’ombre portée du remède, l’ombre portée d’une lumière à venir. Une situation donnée sera éprouvante pour celui qui cherche encore la ressource requise pour la traverser, tandis qu’elle restera un moment désagréable pour un autre, sans pour autant l’éprouver.

Il n’y a pas de bonnes crises en soi… Il n’y a pas de bonne guerre en soi… Les difficultés que nous avions avant la crise sanitaires n’iront pas automatiquement mieux après.

En revanche, les crises rendent visibles les ressources intérieures qui nous manquent. Elles sont des révélateurs de ce que nous avons l’opportunité d’exercer pour traverser ces moments difficiles.

Pour certains, cette ressource à rendre présente, c’est la confiance. Pour d’autres, c’est la stabilité intérieure. Pour d’autres encore, c’est la profondeur à découvrir face au monde extérieur. Pour d’autres enfin, c’est l’engagement pour une cause plus grande que soi.

À ce sujet, un article qui pourrait vous intéresser: la Saluto et les quatre vertus platoniciennes.

Pexels / 9152 photos

Imaginons par exemple que la confiance soit l’enjeu de mon épreuve.

La confiance est cette disponibilité intérieure permettant d’accueillir dans l’instant, toutes les possibilités, même celles que je jugerais les pires. Les orientaux appellent cela une non-attente active : une activité intérieure disponible au point de n’attendre rien en particulier (à l’opposé du fatalisme qui attend spécifiquement quelque chose de particulier, d’une façon absolument passive) …

Bref, imaginons que je n’aie pas confiance. La confiance serait pour moi un enjeu cardinal. Elle serait pour moi encore à venir.

Dans ces conditions, j’aurais très peur des imprévus. Je redouterais toute nouvelle situation. Je serais incapable de percevoir quoique ce soit de nouveau sans trembler. Ma vie serait donc routinière mais rassurante. Je m’installerais dans le connu. Lorsque j’envisagerais un voyage, je prévoirais tout et irais plus volontiers, même à l’autre bout du monde, dans des hôtels comme chez moi, avec de la nourriture comme chez moi et des gens qui parlent ma langue…

Mon épreuve serait faite de tout ce qui n’était pas prévu et de la disparition de tout ce que j’aurais mis en place pour me rassurer. Alors imaginez un peu quel effet cette crise sanitaire liée au COVID-19 pourrait avoir sur moi…

Vous le voyez : la crise sanitaire serait pour moi une épreuve du fait de mon absence de confiance. C’est parce que nous cherchons à faire nôtre par exemple la confiance que la crise sanitaire actuelle est une épreuve.

Tant que je ne trouverai pas cette confiance, la crise continuera de mettre en lumière mon manque de confiance. Elle exacerbera mes peurs. Et je serai prêt à envisager et à accepter n’importe quoi pour me rassurer. D’ailleurs, les pires mesures politiques qui restreignant les libertés au profit de la sécurité se mettent facilement en place lors de crises.

Alors, non, une crise n’a pas pour vertu d’éveiller les consciences.

Elle est simplement un moment d’intensification des ombres qui nous occupent. Elle intensifie les peurs. La première victoire du virus, c’est la peur. Allons-nous tout faire pour éviter cette peur ou allons-nous la traverser et découvrir en nous cet endroit disponible pour tout envisager (même la mort) ?

Notre manque de confiance s’exprime dans cette épreuve, de même qu’il s’exprime dans une façon de vivre ayant mené à la mondialisation. Comme je l’expliquais ici, la mondialisation est déjà elle-même l’ombre portée de cette confiance que nous cherchons.

Ainsi, rien pourrait ne plus être comme avant, si et seulement si nous découvrons cette confiance. Il peut y avoir, indépendamment de la fin de la crise sanitaire ou de la crise économique, un avant et un après cette expérience de confiance. Une expérience qui vaut sur le moment où elle est faite et qui demande à être renouvelée toujours.

À ce sujet, un exercice est possible. Vous le trouverez ici.

Extérieurement, il y aura, quoi qu’il en soit, encore bien des problèmes. Et des bien graves. La crise financière qui s’en vient ne sera pas des moindres. Mais quels que soient les problèmes extérieurs, chaque instant de chaque jour, restera à jamais l’occasion d’un choix : vais-je en cet instant succomber à la peur ou la traverser ? Et à cet instant, qui ne sera gagné qu’en cet instant et à recommencer toujours, l’épreuve que la crise représente pour nous, pourra disparaitre et laisser place à autre chose. Une autre façon d’être dans la vie, avec les autres, avec le monde entier…

… quelles que soient les circonstances extérieures.